Jeudi 27 novembre 2008 4 27 /11 /Nov /2008 13:42

Très bon article de Frédéric Sternenberg, jeune commissaire de l'armée de terre, qui prend la plume pour nous livrer un article que j'aurais aimer signer, tant ce qu'il décrit me trotte dans la tete depuis quelque temps.

Chapeau bas. Jeunesse, style, précision de la pensée ... Superbe

O Kempf

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Mercredi 26 novembre 2008 3 26 /11 /Nov /2008 22:45

La piraterie « somalienne » amène quelques commentaires. Beaucoup ont déjà été apportés dans les journaux.

 

1/ Cette piraterie bloque peu à peu le golfe d’Aden, et donc la grande artère qui mène de l’Europe aux Orients : le Moyen et son pétrole, l’Extrême et ses fabrications chinoises. La première conséquence est donc économique, même si elle est actuellement masquée par la crise mondiale (avec un pétrole retombé en dessous de 50 $ le baril et une croissance chinoise en dessous de 8 %). Cette crise cache donc les conséquences directes de la piraterie.

 

2/ la solution alternative consiste à passer par le cap de Bonne Espérance : même les pétroliers à destination de l’Amérique sont gênés (la route trans-méditerranéenne est plus confortable). Toutefois, la prise du Sirius Star, à 450 Km au sud-est de Mombassa (Kenya) menace à son tour cette route. Menace toutefois plus légère.

 

3/ C’est donc tout un territoire maritime qui est affecté. Il reste que le canal de Singapour connaît depuis de longues années des phénomènes similaires de piraterie, tout comme certaines parties de la mer de Chine. Cela n’a pas entravé durablement le commerce. On parle plus du Golfe d’Aden car ça se rapproche de nos frontières.

 

4/ Les conséquences devraient passer par une augmentation des coûts d’assurance des bateaux. J’avais entendu que les cargos modernes transportaient tellement de boîtes que le coût du pétrole était absolument marginal dans les frais de transport, et qu’une augmentation du baril n’affecterait pas ce mode de transport. Je pense que les coûts d’assurance devraient suivre la même logique (mais je m’avance beaucoup, et suis prêt à être démenti par des arguments chiffrés). Bref, la piraterie ne devrait pas modifier l’équilibre économique du transport maritime, vecteur essentiel de la mondialisation.

 

5/ Eh ! oui : le transport maritime est un vecteur essentiel de la mondialisation, au moins autant qu’Internet : le fait est rarement cité, il me paraît pourtant essentiel. Tout aussi essentiel : ce transport paraît déconnecté de la chose publique. Non maîtrisable par l’Etat, non protégeable par l’Etat, il apparaît totalement privé : comme Internet.

 

6/ C’est pourquoi les réponses à la crise seront intéressantes à observer. Car si on est sûr d’une chose, c’est que les marines nationales ne peuvent quasiment rien contre les pirates : trop diffus, trop camouflés, trop rapides, trop bien équipés de technologies empruntées à l’Occident, ils reproduisent bien des mécanismes des nouveaux combattants décrits par A. de La Grange dans les Guerres Bâtardes.

 

7/ D’ailleurs, les forces navales mises en route par l’Otan (groupe naval permanent voire l’Opération « Active Endeavour », OAE) ou l’UE (opération...) sont plus des symboles qu’autre chose. Tout aussi symboliques les navires russes ou français dépêchés sur zone (quand ils ne tombent pas en panne, mais je cesse immédiatement mes perfidies). Il ne faut pas croire à leur efficacité. D’autant que le mécanisme juridique de leur action (et de l’ouverture du feu) reste largement sujet à caution.

 

8/ C’est donc à terre que ce situe la solution. A terre, d’où la question « somalienne » : on insiste sur les guillemets tant ce pays paraît démembré (Somaliland, Puntland, ...). Il faut d’ailleurs immédiatement remarquer que l’assimilation « terroriste = pirate » est une fausseté gigantesque. Car il semble bien que les islamistes somaliens considèrent avec beaucoup de méfiance les pirates qui les gênent dans leur stratégie politique. De ce point de vue, la confusion liée à Active Endeavour n’est pas une bonne chose, car elle entretient cette confusion (OAE est en effet LA mission de l’OTAN de lutte contre le « terrorisme » en Méditerranée).

 

9/ Mais s’il y a confusion intellectuelle (métastase malsaine du discours inepte de la guerre contre la terreur dont nous n’avons pas fini de nous soigner), il y a pourtant une vérité qui se cache : l’absence d’Etat en Somalie est la vraie cause du libre champ laissé à ces pirates, qui s’enrichissent largement en profitant du vide policier sur leurs terres. Il n’en était pas autrement autrefois, du temps des barbaresques, quand les pirates souquaient à partir des côtés algériennes et faisaient régner l’insécurité dans toute la Méditerranée, sous la souveraineté lointaine d’un Empire Ottoman qui n’en pouvait mais.

Je laisse aux historiens (S. Mantoux, es-tu là ?) le soin de nous rappeler comment nous nous sommes débarrasser de ce fléau. Il y aura peut-être des leçons à en tirer pour réoudre la crise.

 

10/ Car il faudra bien faire quelque chose, n’est-ce pas : la seule affirmation géopolitique du Livre Blanc consistant en effet à affirmer que l’axe majeur de la politique française suivrait un axe Marseille-Aden-Oman. La base d’Abou Dabi et celle de Djibouti sont des pions majeurs à cet égard.

 

O. Kempf

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Mardi 25 novembre 2008 2 25 /11 /Nov /2008 22:23

Je reviens sur le débat que j’avais lancé (ici) et auquel Joseph a répondu (ici puis ici) ainsi que F. Duran (ici) et F de StV (ici).

Je prétendais qu’il n’y a pas de dissuasion tactique.

 

 

On me dit, en substance,

-          que des actions tactiques peuvent avoir des conséquences stratégiques (d’où viendrait la notion de caporal stratégique) ;

-          que le découpage tactique-opératif-stratégique n’est pas linéaire mais interpénétré

-          que les limites entre les actions évoluent au cours du temps et de l’histoire, ce qui était autrefois tactique étant élevé au niveau stratégique, avec même des conduites politiques.

-          Que la vision terrienne du « tactique » s’accommode mal du milieu marin

-          Que la fixation est statique quand la dissuasion est dynamique

 

 

Quelques précisions s’imposent.

 

1/ Je souhaite citer le général Gambotti, maître ès doctrine s’il en est, qui m’écrit :

 

11/ « A propos de dissuasion, j’ai la même obsession du sens des mots que vous, surtout dans le domaine de la guerre où les mots sont ordres, mais je serai moins féroce quant à l’usage du concept de dissuasion aux niveaux opératif et tactique. D’abord parce que le TTA 106 s’inscrivant pour sa révision dans le même temps long que le Dictionnaire de l’Académie pour son élaboration, je pense que l’usage doit forcer un peu la sémantique officielle ! Ensuite parce que j’estime que cette définition du TTA est un peu sommaire et même contestable quand elle fixe un niveau de pertinence - politique en l’occurrence. Pour tout dire je crains que notre rédacteur de l’EMA n’ait été obnubilé par l’acception nucléaire de la dissuasion, sans y faire explicitement référence, d’où les notions du niveau politique et d’intérêts vitaux, mais qu’il n’a pas élargi correctement son travail à l’acception générale du concept qui bien entendu couvre un champ plus étendu. Pour ma part, fidèle à l’approche des « généraux nucléaires » qui ont raisonné la dissuasion dans toute sa finesse, je pense qu’ « en termes de dissuasion la pensée est action ». Ce faisant la dissuasion ressortit à un dialogue de la violence appréhendée et retenue, et que cette dialectique de la menace – si tu me touches, je te tue- est opérante quel que soit le niveau -stratégique, opératif, tactique. Il est simplement nécessaire que le discours soit compréhensible par les deux parties et que les forces antagonistes soient opérationnellement crédibles. Mais s’interroger sur la notion de crédibilité nous mènerait un peu loin… »

 

12/ On remarque une première difficulté (à laquelle je succombe) : la prégnance française du concept de dissuasion nucléaire. Et donc la primauté qu’elle donne à son acception politique, la plus clausewtizienne qui soit.

Toutefois, et F de StV a raison de le rappeler, on constate la banalisation du nucléaire, non à cause de la prolifération, mais à cause de son emploi de plus en plus « tactique » (confer les mini nuke, confer mon article sur les faux concept d’armes de dissuasion massive in DN&SC de 2003). Donc si le nucléaire sort de la dissuasion, il est logique que la dissuasion sorte du nucléaire.

 

13/ Toutefois, si je me permets, je décèle une contradiction dans le discours du général : « en terme de dissuasion, la pensée est action ». C’est là où le bât blesse, car je ne vois toujours pas ce qu’est l’action de dissuader, l’ordre de dissuader. Autant on appuie (apporter une aide par la manoeuvre ou par le feu, choses concrètes à la guerre), autant on fixe (empêcher l'ennemi de déplacer une partie de ses forces à partir d'un endroit donné et/ou pendant une période déterminée en le retenant ou en l'encerclant pour qu'il ne puisse se replier et mener des opérations ailleurs), autant j’ai du mal à comprendre les actions de feu ou de manœuvre qui participent à la dissuasion, puisqu’on me dit qu’elle est dialogue. Or, ‘dans le domaine de la guerre où les mots sont des ordres’, dire à un subordonné « dissuade » doit avoir un sens précis et concret.

 

 

2/ Sur le sens de la distinction stratégique/opératif/tactique, des précisions s’imposent.

21/ Tout d’abord, je maintiens le mot opératif qui permet de bien distinguer d’opérationnel, ce que ne permet pas l’anglais qui confond les deux et introduit des difficultés conceptuelles. Si un mot existe et permet de clarifier la compréhension, utilisons le. Quant à dire que les « meilleurs » auteurs utilisent « opérationnel », précisons deux choses : que souvent ils sont anglophones et que leurs traducteurs ne connaissent pas souvent (voire jamais) le mot opératif et ce qu’il recouvre ; et que ce n’est pas parce qu’une erreur est commune qu’elle devient vérité (on peut avoir raison contre tout le monde).

 

22/ Ces mots « stratégique, opératif et tactique » ont plusieurs acceptions (lectures ?) :

-          il peut s’agir d’une dimension géographique : le tactique s’étendant sur l’échelle des dizaines de Km, l’opératif sur celle des centaines (notion de théâtre), le stratégique sur celle des milliers ;

-          il peut s’agir d’une dimension fonctionnelle, le tactique étant réservé aux composantes (terre-air-mer,..), l’opératif étant interarmées, et le stratégique étant interarmées et multi-théâtres.

-          Il peut s’agir de la dimension de leur conséquence : s’agit-il d’une conséquence simplement militaire, ou à consonances politiques ? question d’autant plus importante que la notion de victoire décisive disparaît de notre expérience et que la guerre a de plus en plus de mal de décider des affrontements politiques. Le tactique aurait alors des conséquences locales, le stratégiques des conséquences générales, notamment sur le sort de la guerre et des armes.

Chacun aura compris que les critiques soulevées par mes contradicteurs ne tiennent compte que de la troisième acception.

 

 

3/ Poursuivons le raisonnement : si on raisonne en termes d’effet d’une action militaire, si donc on suit la notion de « caporal stratégique », quel rôle laisse-t-on au chef tactique ? aucun, car cela légitime l’intervention permanente du politique, au prétexte justement de la nécessité du contrôle. Or, il me semble que cette intervention a lieu non parce qu’elle est pensée, mais parce qu’elle est possible, notamment grâce aux moyens de communication.

J’affirme aussi qu’elle est dangereuse, car elle donne l’illusion au politique qu’il peut prendre la bonne décision militaire : ce qui n’est pas du tout clausewitzien.

Car si CVC nous apprend quelque chose, c’est que le stratège comme le politique ont chacun un rôle dans la conduite de la guerre, mais qu’ils ne doivent pas empiéter l’un sur l’autre. Cela justifie d’ailleurs la catégorie supérieure que l’on connaît, entre le niveau stratégique (qui reste exclusivement militaire) et le niveau politico-militaire qui est celui du dialogue entre les deux conducteurs de la guerre, le politique et le stratège. Est-ce un hasard si on a l’EMA et le CPCO dans le premier cas, et les conseils de défense et l’Etat-major particulier (EMP) dans le second ?

 

4/ Revenons à notre sous-marin.

41/ Il ferait de la dissuasion tactique, parce que le milieu fluide…, parce que ceci…, parce qu’il bloque le port ou menace les Malouines…. Fort bien. Quel ordre lui donne-t-on, concrètement ? de patrouiller dans tel quadrilatère et de faire feu sur tel type d’objectif. En clair, de fixer un adversaire à tel endroit pendant telle période (empêcher l'ennemi de déplacer une partie de ses forces à partir d'un endroit donné et/ou pendant une période déterminée en le retenant ou en l'encerclant pour qu'il ne puisse se replier et mener des opérations ailleurs = TTA 106). Et pour assurer sa sécurité, le dit sous-marin va bien se garder de se montrer, au risque de se faire détruire.

Même si « on » fait savoir à l’ennemi qu’il y a là un sous-marin. « On », c’est celui qui dissuade. Comment ? en « faisant savoir ».

Mais « on » est prêt à faire ouvrir le feu contre toute action ennemie. La seule nouveauté, la seule chose qui fasse penser à la dissuasion, c’est qu’au lieu que l’ennemi constate qu’il y a là un sous-marin qui le fixe (par son ouverture du feu), « on » le lui dit (afin de ne pas ouvrir le feu).  Puisque la dissuasion est dialogue et discours.

42/ Admettons, mais l’on voit bien que « dissuader » n’est pas un terme de mission. Et surtout, on voit bien que l’acteur important, dans l’affaire, ce n’est pas le sous-marin, c’est « on ». Le décideur. Qu’il soit militaire (le stratège) ou politique (le chef d’Etat) ne change rien à l’affaire : la décision de ne pas tirer mais de faire savoir qu’on le peut est prise non au niveau tactique, mais au niveau stratégique ou politico-militaire. Parce que l’opinion…, parce qu’il faut réduire les morts…, parce qu’on veut éviter l’escalade…, parce que…

 

Mais cette décision d’avoir le « dialogue » de dissuasion, cette décision est stratégique. Et non tactique.

Donc, il n’y a pas de dissuasion tactique.

CQFD

 

Olivier Kempf

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Lundi 24 novembre 2008 1 24 /11 /Nov /2008 13:07

Dans le Monde de samedi, on remarque une très bonne page « planète » (qui devrait intéresser tout amateur de géopolitique pour ses regards transverses).

Je note bien sûr l’article d’Hervé sur « les Etats-Unis décrivent leur futur affaiblissement », qui rend compte d’un rapport du National Intelligence Council. Ce rapport de prospective essaye de décrire le monde en 2025.

 

1/ Le lecteur habituel d’EGEA n’y découvrira pas forcément de grandes nouveautés : le glissement du pouvoir économique de l’occident à l’orient est déjà entamé depuis dix ans. Le pic pétrolier est une hypothèse maintenue, et la pénurie d’eau une certitude. La démographie mentionne le vieillissement de la Chine, facteur bien souvent ignoré dans nos analyses sur les triomphes chinois. Le terrorisme sera en retrait, même si le rapport maintient que la prolifération nucléaire demeurera inquiétante.

 

2/ Hervé insiste beaucoup sur le risque de déséquilibre climatique irréversible : c’est normal, il est spécialisé dans l’environnement, et il est déjà remarquable que des « environnementalistes » fassent la démarche de s’intéresser à la géopolitique.

La nécessité d’un couplage intellectuel entre les deux visions s’affirme de jour en jour. Je suis heureux que nous y contribuions un tant soit peu (même si, pour le coup, cet article lui revient totalement et si je ne suis absolument pas intervenu) (voir ici mon billet sur notre contribution).

 

3/ Pour le reste, je note que le rapport prédit un affaiblissement des Etats-Unis : ce qui ne veut pas dire que les Etats-Unis deviendront une puissance de second rang. Seulement qu’ils rentreront dans le rang et ne domineront plus la monde aussi nettement qu’ils l’ont fait au XX° siècle. Ce déclin relatif est inéluctable et déjà entamé. Le dire ne signifie pas qu’on est anti-américain, ou défaitiste, ou qu’on mésestime leur capacité de maintien : juste qu’objectivement, leur puissance relative aura diminué, même si elle demeurera dans le peloton de tête. Ceci pour préciser mes réponses à certains  commentaires précédents sur la question.

 

Olivier Kempf

 

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Dimanche 23 novembre 2008 7 23 /11 /Nov /2008 22:38

Ce chapitre commence ainsi : « avec le danger, l’effort physique, les renseignements et la friction, nous avons abordé les éléments qui constituent l’atmosphère de la guerre et qui en font un milieu qui entrave toute action. On peut réunir leurs effets contrecarrants en un concept généralisé de friction. Existe-t-il une huile pour lubrifier ce frottement ? Il n’en est qu’une seule, qui n’est pas donnée à volonté au général : c’est une armée aguerrie ». (p. 106)

Immédiatement se pose la question de l’aguerrissement, que nous évoquions précédemment.

« Le général ne peut aguerrir son armée, les exercices du temps de paix sont un piètre palliatif. Mais mieux vaut se palliatif, si faible soit-il en regard de la guerre réelle que des exercices qui cherchent à inculquer à l’armée une habileté purement mécanique ».

Ce débat est profondément actuel. L’armée française ne conduit pratiquement plus d’exercice en terrain libre. Rendons justice aux décideurs : les restrictions budgétaires sont la cause première de cet affaiblissement de l’entraînement.

Mais le risque est celui de l’oubli de la friction.

 

C’est sur cette discussion autour de l’aguerrissement et de l’expérience de la friction, notion centrale chez Clausewitz, que se clôt le Livre I de son œuvre majeure.

 

Olivier Kempf

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Dimanche 23 novembre 2008 7 23 /11 /Nov /2008 22:36

Dans ce dernier chapitre du livre I, Clausewitz traite de la friction, phénomène qui sous-tendait les chapitres précédents, comme on l’ a vu.

 

1/ Car « tant qu’on n’a pas fait la guerre en personne, on ne comprend pas du tout en quoi consistent les difficultés. (...) Tout paraît si simple » (p. 103).

Car en effet, « A la guerre, tout est simple, mais les choses les plus simples sont difficiles. Les difficultés ‘amoncellent et provoquent une friction ».

On pense bien sûr à l’adage attribué à Napoléon (quelqu’un pourrait-il donner la référence exacte ?) : « la guerre est un art simple et tout d’exécution ». On devine l’intuition similaire chez CVC, fervent observateur du génial Bonaparte, dont les miracles guerriers ont été à l’origine des recherches de théorie militaire. Clausewitz connaissait-il cette formule ? On croit le deviner. La guerre est un art simple. Son exécution repose sur le chef, ce  qui justifie le long chapitre sur le génie guerrier. Car pour le théoricien, il faut expliquer ces deux facteurs de son expérience, celle qui l’a vu participer aux triomphes napoléoniens sur les champs de bataille : cela est-il explicable ? qu’attribuer au génie, et qu’attribuer à une science de la guerre ? est-ce d’ailleurs une science, conceptualisable, ou un art, comme l’affirme Napoléon ?

Ces questions sont centrales dans la démarche de CVC. Et c’est pourquoi la notion de friction mérite toute notre attention.

 

2/ Mais qu’est-ce ? « c’est ainsi qu’à la guerre d’innombrables petits détails dont on ne tiendrait jamais compte sur le papier entravent l’action et nous retiennent très en deçà du but fixé ». La friction c’est ce qui éloigne la théorie de l’expérience, c’est la friction de l’air qui ralentit les effets de la gravité sur un corps en chute. La friction est une réalité dont il faut tenir compte, et qui permet justement au théoricien de poursuivre son travail puisqu’il a conscience que sa théorie ne se reflétera jamais entièrement dans l’expérience :cette part laissée au doute et à l’incertain est profondément moderne. On s’éloigne du mythe pour entrer dans la démarche de l’esprit scientifique.

 

3/ Deuxième facteur « subjectif », c’est le rôle du chef. En cherchant à cerner son rôle et son influence sur le cours de la guerre, CVCV permet justement de relativiser la notion de génie : elle est toujours possible, mais cantonnée à sa juste place. Car le génie n’existe que parce qu’il y a friction. « Une volonté de fer peut surmonter ces frictions et briser les obstacles, mais la machine s’y disloque aussi. Comme une obélisque vers laquelle convergent les avenues d’une ville, la volonté inébranlable d’un esprit impérieux est le centre géométrique de l’art militaire ».

Art militaire : revoilà la citation de Napoléon.

La friction permet le chef. Mais ce qui fait véritablement le chef, c’est sa volonté : cette volonté renvoie aux premières définition données au tout début du livre, quand Clausewitz nous expliquait que la guerre était l’affrontement de volontés, et qu’elle était comme un duel. Cette volonté est personnifiée dans le chef : c’est lui qui catalyse la volonté collective, tout comme il fait la jonction entre la chose politique et la chose militaire.

 

4/ Les lignes qui suivent sont de moindre intérêt, même si on note quelques phrases significatives.

« La friction est le seul concept qui corresponde en gros à la différence entre la guerre réelle et la guerre sur le papier » (p. 104) : notez le « en gros » qui dénote l’insatisfaction intellectuelle de CVC devant ce « concept » qu’il met à jour et qu’il a du mal à décrire. « A la différence de la mécanique, cette épouvantable friction n’est pas concentrée en quelques points, mais au contraire, elle est partout en contact avec le hasard » : il y a quelque contradiction dans ce propos. Car si elle est hasardeuse, cela veut dire que la friction ne produit pas des effets continus. Et que donc, la friction se fait jour principalement en quelques points. Pour  préciser la pensée de CVC, il faut donc comprendre que la source de la friction est uniformément répartie, et que la hasard provoque son déclenchement par endroits, ce qui empêche toute approche mécanique pour gommer systématiquement les imperfections.

Toutefois, même cette approche laisse insatisfait : car si on suit CVC, on voit mal comment on va se préparer à la guerre : nous reviendrons sur ce débat un peu plus loin, car il est fondamental.

 

5/ CVC revient d’abord sur le rôle du chef : « la compréhension des frictions est une composante essentielle de l’expérience de la guerre qui est exigée d’un bon général. Le meilleur d’entre eux n’est pas celui qui comprend le mieux les frictions (...) mais le général doit les connaître pour les surmonter. (...) On ne pourra jamais apprendre les frictions par la seule théorie : il y manquerait un instinct et un sens presque tactile » (p. 105). Et enfin : « les idées montent d’elles-mêmes grâce à son expérience et à la pratique : telle chose va, telle autre non ».

C’est donc l’expérience qui fait le bon général. Or, comment acquérir l’expérience, surtout quand on na pas conduit de guerre depuis quelque temps ? comment s’exercer à la guerre, seule façon de surmonter ces frictions qui existent sans cesse ? La conclusion du Livre I nous fournira quelques éléments de réponse.

 

Olivier Kempf

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Samedi 22 novembre 2008 6 22 /11 /Nov /2008 15:02

J’avais émis, il y a quelque temps, des hypothèses d’analyse de la nouvelle lutte entre Syrie et Hezbollah (voir ici et ici).

 

Je ne suis pas trop loin de la vérité puisque même des grands média  évoquent le sujet : ainsi, dans la dernière livraison du Nouvel observateur (voir ici), Farid Aichoune signe un article « Liban : qui manipule Fatah el-islam ? » qui rejoint ce que je susurrais. Il introduit un élément que je n’avais pas mentionné (par ignorance et parce que je ne suis pas un spécialiste de la région), celui de l’Arabie Saoudite.

En clair, je me plaçais du côté syrien. Cet article se place du côté des sunnites, et explique que Fatah el-islam a déclenché toutes ses opérations pour obtenir le parrainage de l’Arabie et faire contrepoids au Hezbollah.

Mais on entre ici dans une logique d’opposition chiite-sunnite qui n’est pas celle que j’avais prise. Non qu’elle soit fausse. Mais je cherche les explications plus politiques…. Car je crois que le Liban est un des derniers endroits de la région où il peut y avoir de la politique pure (et laïque).

 

Olivier Kempf

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Jeudi 20 novembre 2008 4 20 /11 /Nov /2008 22:11

1/ On assiste à une belle partie de dupes, en ce moment. Le média eis (europe information service, voir ici) du 20 novembre nous donne des détails sur le déploiement d’Eulex. On sait que cette mission UE devait se déployer depuis quelque temps déjà afin de remplacer la MINUK. Le problème était que les Serbes du nord de la province n’en voulaient pas, et s’appuyaient sur la résolution 1244, seul texte agréé, pour bloquer son déploiement. Or, comme l’UE n’a pas unanimement reconnu le Kossovo, Eulex ne peut se déployer unilatéralement.

 

2/ Il fallait l’accord des parties. On a donc envoyé l’ONU en avant : négociations avec Pristina et Belgrade, jusqu’à ce que la Serbie sorte des négociations le 18 novembre en disant que le compromis proposé lui convient et qu’il faut maintenant expliquer à Pristina de l’accepter.

 

3/ Or, le compromis proposé, qui n’a pas été rendu public, semble donner le transfert du contrôle des systèmes judiciaires, policiers et douaniers aux Serbes de souche dans les zones où ils sont majoritaires. En clair, en mettant de côté les enclaves de la province, tout le nord contigu avec la Serbie.

 

4/ Les Kossoviens s’étranglent, comme par exemple dans l’article de Mufail Limani qui est paru dans Courrier International de jeudi. Ils dénoncent « la faillite historique de la vision multiethnique de l’Europe », ce qui est un argument grossier de la part de ceux qui ont fondé l’indépendance du Kossovo justement sur cette majorité « ethnique » albanophone. Et l’auteur a beau menacer de « quelques anciennes méthodes de guérilla politique » et vouloir qu’on retienne surtout le mot guérilla, on voit bien que Pristina est en train de perdre la main.

 

5/ Car tout le monde a intérêt à un arrangement :

-         l’ONU, afin de désengager la MINUK qui coûte cher.

-         Belgrade, afin de mener une partition de fait du Kossovo (voir mon billet du 2 octobre où je suggérais que c'était inéluctable) et donc de poursuivre le principe qui guide actuellement la configuration balkanique, celui de l’assemblement linguistique (pour ne pas dire ethnique) qui correspond au programme vieux serbe : tous les Serbes sur une terre serbe ; ce serait la victoire posthume de Milosevic, avec bénédiction européenne, mais surtout la conséquence logique de la décision de la communauté internationale de reconnaître l’indépendance du Kossovo, au lieu de forcer à une souveraineté serbe nominale et une autonomie la plus étendue possible. La prochaine étape de cet assemblement sera logiquement la Republika Srpska.

-         L’OTAN, qui n’attend plus que ça pour passer à la phase de « posture dissuasive » de la KFOR et conduire, enfin, une réduction radicale de forces (il reste environ une quinzaine de milliers de soldats qui s’ennuient et coûtent cher).

-         Les Etats-Unis pour arguer de cette manne promise et inciter les Européens à se réengager en Afghanistan.

-         La Russie, qui y verrait le triomphe de son retour d’influence (faisons confiance aux nationalistes moscovites pour nous expliquer que c’est grâce au duo Poutine-Medvedev que tout ça a lieu).

-         L’Europe afin de déployer Eulex et de trouver un semblant d’accord européen sur la question. Et tant pis pour les principes. Surtout qu’il est plus intéressant de renouer avec Belgrade qui montre par ailleurs d’excellentes dispositions. La résolution de l’épine kossovienne serait un très grand pas en avant.

-         Les Occidentaux, qui trouvent là le moyen élégant de satisfaire à peu de frais une revendication russe, à échanger contre des gages sur d’autres dossiers : moins sur le BAM, d’ailleurs, que sur la question du traité FCE ou les négociations à venir sur les SORT.

 

6/ La dupe serait évidemment la faction kossovienne qui a prôné depuis le début une politique maximaliste, déversant systématiquement de l’huile sur le feu pour obtenir le saint-Graal de l’indépendance. Logique très XX° siècle, dont on s’aperçoit peu à peu qu’elle mène à l’impasse. Et les quelques attentats qu’il y aura de la part d’excités n’empêcheront pas le pays de végéter.

 

Mais que la dupe soit le plus petit, qui cela surprend-il?

 

Olivier Kempf

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Mercredi 19 novembre 2008 3 19 /11 /Nov /2008 23:09

1/ Chacun connaît la tendance centrifuge de la population russophone installée à l’est et au sud de l’Ukraine (voir mes nombreux billets, dont par exemple celui-ci). Selon cette grille, le pays serait coupé en deux entre une majorité ukrainienne et une importante minorité russe.

En quelque sorte, rien de bien nouveau, et cela rappellerait plusieurs choses :

-         le cas d’autres pays de la région (Estonie notamment, mais aussi Moldavie voire Kazakhstan)

-         l’instrumentalisation par Moscou  de la question des minorités russes, dans une logique d’influence géopolitique (même si certains des Etats concernés peuvent trouver intérêt à attiser cette opposition)

-         la question des minorités allemandes lors de l’entre-deux guerres, dont on connaît les conséquences funestes.

 

2/ Pourtant, l’Ukraine ne peut se résumer à cette seule opposition. On apprend en effet l’émergence d’une question ruthène (voir ici et ici), population située aux confins de l’Ukraine, de la Pologne, de la Slovaquie et de la Hongrie (voir ici pour carte). Et ils réclameraient leur indépendance. Je remarque qu’ils  sont orthodoxes et slavophones, et qu’ils constitueraient la quatrième population « russe ». Bref, on ne peut les assimiler aux Ukrainiens uniates (catholiques) sous influence polonaise de l’ouest de l’Ukraine.

 

3/ Vague mouvement autonomiste comme il en existe tant à travers le monde et donc l’Europe ? ou émergence d’une question plus compliquée, sorte de Kurdes de l’Europe centrale, et qui surtout connecterait des pays de l’UE avec des pays non-UE ?

 

Tel est le risque de cette question ruthène.

 

Olivier Kempf

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Mercredi 19 novembre 2008 3 19 /11 /Nov /2008 23:06

Ce chapitre sur le renseignement intéresse le lecteur français au plus haut point, maintenant que le Livre Blanc nous a expliqué que la fonction « anticipation » égalait les quatre autres fonctions stratégiques. Que dit donc Clausewitz de ce renseignement qui nous paraît, aujourd’hui, si essentiel ?

Il nous donne deux pages. Seulement.

 

1/ Et d’abord, une définition. : « ensemble de la connaissance que l’on a de l’ennemi et de son pays, le fondement donc de nos plans et de nos opérations ». Le renseignement est donc un « fondement » : valeur première du renseignement, en ligne donc avec le LB&SN. Mais CVC ajoute aussitôt : « si l’on songe à la nature de ce fondement, à son inexactitude et à son inconstance, on saisira vite la fragilité de l’édifice militaire, le danger qu’elle représente, et comment la guerre peut nous écraser sous ses décombres ». En fait, le renseignement est indispensable mais il faut aussitôt l’oublier.

C’est pourquoi il faut revenir un mot de la première phrase, celui de plan : on sait que le plan est indispensable à la guerre, mais en même temps la première chose qui périt quand celle ci commence. On a l’impression que pour CVC, il en est de même du renseignement : une donnée indispensable avant, mais qu’il faut presque négliger pendant la conduite.

Négliger les renseignements ? oui : « fermement campé sur la supériorité de son intime conviction, le chef doit se dresser comme la falaise ».

 

2/ Pourquoi ? parce que le renseignement contribue à la friction, notion que Clausewitz bâtit peu à peu en cette fin de livre I. Ainsi, « une grande partie des renseignements qu’on reçoit à la guerre est contradictoire, une partie plus considérable est fausse ». Le chef doit donc avoir du « discernement », « la loi des probabilités doit le guider ». C’est vrai « lorsqu’on dresse les premières  esquisses de plan dans un cabinet (…), cela s ‘aggrave infiniment dans le fracas de la guerre ».

 « La difficulté de voir juste, qui crée l’une des principales frictions à la guerre, fait voir les choses bien autres qu’on ne s’y attendait ». et « Il y a vraiment un gouffre entre le projet et son exécution ».

 

3/ Qu’il nous soit permis de nous appuyer sur ces propos pour critiquer encore le discours actuel sur la guerre infocentrée : est-ce parce qu’on « connaît » mieux le champ de bataille qu’on réduit la friction ? ou plutôt, qu’on facilite mieux la décision ? et qu’on a plus de chance de remporter la victoire ?

Moyens techniques, utiles, incontestablement : oui, une meilleure chaîne de compte-rendu facilite le déroulement des opérations ; et donc oui, nous avons raison d’investir dans le C4ISR. Mais attention : quelque soit son montant, cet investissement ne garantit pas le succès. C’est d’autant plus gênant que l’investissement est cher : pour le justifier, pour forcer le décideur à le choisir, le promoteur (technicien militaire ou industriel) tiendra un discours « garantissant » la supériorité. Or, cette supériorité est relative. Toujours, la friction restera. Et toujours, il faudra en revenir à « la supériorité de l’intime conviction ».

Quel risque !

c’est bien le problème : on est obligé de s’en remettre au sujet, à la personne, au génie militaire, sans que la technique ne garantisse la supériorité.

 

4/ Quant au renseignement, on reste surpris de la place subordonnée que lui donne Clausewitz. Cela n’a rien à voir avec ce qu’on lit dans Sun Tsé, par exemple. Et il est curieux que CVC néglige cette « connaissance », alors qu’il ne cesse de privilégier un discours rationnel depuis le début de son ouvrage.

Comme si le renseignement n’était pas rationnel. Cette impasse mérite d’être relevée.

 

Olivier Kempf

 

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