Guerres bâtardes d'A de La Grange

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Je viens de terminer « Guerres Bâtardes », d’A de La Grange et J.-M. Balencie. Se lit rapidement. Une première partie (La Grange ?) décrit les nouvelles conditions de la guerre, et dénonce à juste titre l’emploi jargonnant de « guerre asymétrique » : c’est la guerre normale. Une deuxième partie (Balencie ?) évoque les débats stratégiques contemporains ; notamment aux Etats-Unis. Fiche de lecture à paraître dans DN&SC, je ne vais donc pas la reprendre. Mais au fil de la lecture, quelques remarques viennent à l’esprit :
- la notion de « petites guerres » vient apparemment du « Small wars » de Charles Caldwell, datant de 1893 (p. 21). Je n’ai pas vérifié la référence dans mon Couteau-Bégarie...
- le mot de « rétrécissement programmé de l’Occident », « dynamique déjà enclenchée au regard de l’évolution de la démographie, du commerce international, de la croissance économique » (p. 23)
- la logique d’un « clivage Ouest-Sud » (p. 25) : notion intéressante mais que je conteste, car la notion d’Ouest doit être approfondie (ce que ne fait pas le livre), de même que la notion de Sud, autre tarte à la crème du discours européen.
- Le développement de « conflits d’accès » (p. 25), parallèlement à la multiplication de crises de faiblesse (p. 28) : cela remplace les conflits de territoire, qui appartenaient à une géopolitique traditionnelle.
- Le pape de la G4G (guerre de 4ème génération) est W. Lind (p. 32) avec un texte de 1989, suivi par J. Robb, animateur d’un blog « global guerillas ».
- « le nouvel environnement médiatique et technologique contribue à injecter de la relativité dans le domaine militaire » (p. 39) : « seule compte la perception du déroulement de la crise par les opinions publiques ». J’en conclus qu’il va falloir inventer une « géomédiatique », et une « médiastratégie ». Celle-ci existe toutefois déjà (cf. les opérations d’information). Car « le Faible joue avec le temps : il n’a qu’un impératif : survivre médiatiquement et refuser l’idée d’avoir été vaincu » (p. 40)
- Car le Faible « n’est effectivement plus étatique, ou s’il l’est, il ne le reste que quelques heures » (p. 43) : ceci me semble très fort. L’Etat apparaît comme un luxe. Au sens premier du mot, il est donc l’apanage de pays riches (plutôt que de pays occidentaux). Car « l’adhésion à la structure étatique n’est que factice, partielle, à mi ou à tiers temps. La véritable adhésion est ailleurs, religieuse, partisane, clanique ». Il va falloir repenser géopolitiquement l’Etat.
- « Il n’y a plus de centre de gravité, ni de leader charismatique ». (p. 45). De la notion de CDG en conflit asymétrique : j’ai écrit, autrefois, sur ce sujet...
- « Dans ce contexte de mi-paix, mi-guerre, savoir ne suffit plus » (et vlan pour la RMA et la NEB !). « Il faut comprendre. Comprendre l’interaction entre les protagonistes sur le territoire, leurs trajectoires, leurs codes culturels, leurs rivalités, leurs points de convergence » (p. 51). Ce que l’auteur ne dit pas mais que nous déduisons ; c’est que pour vaincre, il faut donc faire de la géopolitique....
- Le chapitre 4 sur le « pouvoir égalisateur de la technologie » reprend un article d’A de La Grange qu’il avait publié dans le Fig, à l’issue du conflit entre Israël et le Hezbollah : le fossé technologique ne suffit plus, ou pour être exact, il ne suffit plus à lui seul. Tout le chapitre est à lire. On apprend la bonne traduction d’IED, que je rendais par « bombe de fortune », mais que le terme « fougasse » désigne encore mieux. Adopté ! Surtout : « et si la meilleure arme contre les IED n’était pas le ramassage des ordures et la réfection de la voirie ? » (p 70).
- Le chapitre 5 explique le contournement de la puissance : l’enjeu étant les populations, il faut leur pourrir la vie pour que leur ressentiment se tourne contre « l’occupant ». L’auteur décrit également l’envolée des coûts entre les attentats et les moyens déployés pour les contrer : de facto, les insurgés ont lancé une course aux armements, à la fois technologique et à faible coût, qui impose aux Américains encore plus de technologie, à coûts immenses. On croit voir, inversée, la lutte USA-URSS au temps de l’IDS des années 1980...
- Les 4 chapitres suivants traitent de la compréhension théorique de ces problèmes : d’Hobbes à Kant, American Way of War, Jomini et Clausewitz, RMA et contre révolution technologique, les pages retracent des parcours intéressants bien que connus. C’est prestement et plaisamment dit. Mais peu surprenant, il faut bien le dire. On relativise le tropisme hobbesien des Etats-Unis (p. 109), ce qui est peu courant et intéressant.
- Colin Gray est mis à l’honneur à de nombreuses reprises (p. 119-121). « La géographie, une fois de plus, a son mot à dire. L’insularité stratégique américaine facilite cette vision binaire, où l’on a le temps de passer d’un état à l’autre, de jouer le temps diplomatique puis le temps de la guerre s’il le faut. Sans combinaison des deux. L’étroit voisinage européen n’a souvent guère permis ce recul, et, dans l’histoire convulsive du Vieux Continent, les deux activités ont souvent été menées de concert ». En Amérique, « la guerre est là parce que la politique a échoué ». « Kissinger parle d’une obsession américaine des solutions pures » (p 122). Ce binarisme américain explique aussi leur façon de concevoir la géopolitique, selon une méthode très schématique et territoriale, probablement inadaptée aux complication modernes où le territoire perd de son sens et de sa valeur absolue : la valeur territoriale n’est que relative, dans sa relation à d’autres territoires, ou « centres » de puissance.
- « Il est vrai que, vu de Washington, le désastreux et courant décalage européen entre le discours et les actes n’est pas non plus rassurant ». Il est vrai que la subtilité descriptive freine l’action : comment concilier efficacité et raffinement , voilà la vraie question stratégique de l’Occident, à supposer que ce mot ait un sens et réunisse les deux rives de l’Atlantique.
- Enfin, un dernier chapitre revient aux réalités du terrain, et notamment l’Irak et l’Afghanistan. Je retiens cette confidence d’un diplomate occidental : « Si dans vingt ans, l’Afghanistan approchait sous certains aspects du Pakistan, cela ne serait déjà pas si mal : un pouvoir central pro-occidental, un niveau d’éducation et de développement satisfaisant, une question islamiste latente, des zones tribales mal contrôlées ».

Bref, un bon livre, à lire incontestablement, car il fait bien le point des débats stratégiques en cours.

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