Bucarest : élargissements, Ukraine, Géorgie

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Ce sommet était initialement destiné aux élargissements. Qu'en dire ?

Deux pays sont officiellement candidats à l'adhésion : il s'agit de la Croatie et de l'Albanie. Le premier était attendu et devrait rapidement boucler les négociations ; Le deuxième constitue une petite surprise quand même, car sans faire injure à Tirana, l'Etat de droit n'y brille pas au plus haut du firmament, et la corruption est là. Mais l'Alliance est décidée à aller vite, et comme la Macédoine ne recevait pas d'invitation, il fallait au moins deux pays : cela a sans aucun doute profité à l'Albanie. Les choses vont aller vite, et on peut envisager que ces deux pays participent officiellement au sommet de Strasbourg. (art 22 de la déclaration : Nous allons engager immédiatement des pourparlers avec ces pays en vue de la signature des protocoles d'accession d'ici à la fin du mois de juillet 2008 et de l'achèvement sans délai du processus de ratification).
L'ARYM (Macédoine) a donc fait l'objet d'un blocage grec. Cela prouve d'une part qu'un pays peut exercer son droit de veto, et qu'il n'y a pas d'automatisme dans l'alliance : curieusement, personne n'a relevé ce fait lors du débat sur le retour de la France et où chacun a parlé d'indépendance. La règle du consensus existe bien, et chaque allié peut faire valoir ses intérêts. S'agissant dela Grèce, cela ne devrait surprendre personne car elle a une longue tradition d'indépendance dans l'Alliance, ayant suivi un temps le modèle français, et ne faisant pas partie des plus farouches atlantistes (elle a failli rejoindre les quatre en 2003 lors de l'affaire d'Irak).
S'agissant de la Macédoine, on notera que le blocage est partagé. Les commentateurs dénoncent le côté obtu des Grecs, mais les Macédoniens n'ont pas fait beaucoup d'efforts non plus, ce qui est d'ailleurs leur droit : comme ils sont indépendants, ils bénéficient d'une souveraineté et estiment avoir le droit de s'appeler comme ils veulent. Au risque de ne pas rejoindre l'OTAN (et au-delà, l'UE). Peut-être aussi  y a-t-il eu, de la part de l'Alliance, la volonté d'attendre les évolutions au Kossovo.

Tout ça pour ça ?
Non, bien sûr, car le sommet de l'élargissement, voulu par les Américains, visait en fait deux autres pays, l'Ukraine et la Géorgie. ll s'agissait de leur ouvrir le "plan d'action pour l'adhésion" (MAP) qui est l'instrument par lequel l'Alliance engage les procédures d'adhésion avec un pays candidat (cela correspond aux dossiers de négociation de l'UE)
On remarquera d'abord que c'est un front uni franco-allemand qui a mené l'opposition à ce projet. De ce point de vue, l'appui américain n'a pas suffit et la marginalisation politique des deux pays, vue en 2003, s'est estompée. En effet, même les pays de l'Est qui soutenaient a priori l'Ukraine et la Géorgie ont été moins unanimes, tandis que d'autres pays ne voulaient pas provoquer la Russie : au-dela de ce MAP, il fallait en effet prendre en compte le Kossovo, le bouclier anti-missile et le traité FCE. Vu d'Europe, il n'est pas bon de trop provoquer les Russes.
Est-ce pour autant une défaite de Bush ?
Ce serait aller un peu vite en besogne. Certes, ce n'est pas une victoire, ce qui prouve, une fois encore, que l'Alliance est beaucoup moins monolithique qu'on le croit habituellement (cf. le blocage grec). Mais l'influence américaine a prévalu, car les Alliés ount donné beaucoup de gages à Kiev et Tbilissi :
         - art 23 : "Ajourd’hui, nous avons décidé que ces pays deviendraient membres de l’OTAN." En effet, si les négociations ne sont pas ouvertes, le principe de l'adhésion est acquis.
        - et plus loin : "Nous avons demandé aux ministres des Affaires étrangères de faire, à leur réunion de décembre 2008, une première évaluation des progrès accomplis. Les ministres des Affaires étrangères sont habilités à prendre une décision sur la candidature au MAP de l'Ukraine et de la Géorgie." En clair, l'ouverture du MAP sera faite en décembre, dans l'indifférence générale, et par des ministres. On n'attend même pas le sommet de 2009 qui aurait donné un lustre politique à cette ouverture.
       - Sur le fond, Bush a donc gagné, même si on ne lui fait pas la politesse de le lui dire quand il est au pouvoir : l'Europe lui fait ainsi payer les avanies qu'il lui a fait subir. Il a perdu médiatiquement.

Vu de la Russie, ce n'est donc pas une bonne nouvelle, puisque malgré les apparences, les Occidentaux continuent leur progression vers l'Est. Mais ils obtiennent une magre de manoeuvre... on y reviendra.
Dans le reste des Balkans, on peut noter la signature de plan d'action individuel pour le Partenariat (IPAP) avec la Bosnie-Herzégovine et le Monténégro : il s'agit de dossiers techniques, plus avancés que le simple partenariat pour la paix, et qui préparent le travail avant une future adhésion qui est dans l'ordre des choses. L'article 25 le dit clairement : "nous avons décidé de les inviter à entamer un Dialogue intensifié sur toute la gamme des questions politiques, militaires, financières et de sécurité liées à leurs aspirations à l’adhésion, sans préjudice de toute décision que pourrait prendre l’Alliance".
Les choses vont moins vite avec la Serbie, on s'en doute. C'est que la question du Kossovo vient polluer la relation. On y reviendra.

En conclusion :
Pour un sommet de l'élargissement, ce fut plutôt raté. Les choses sont plus mitigiées toutefois que l'échec que certains y ont vu. En effet, l'Ukraine et la Géorgie sont sur le marche-pied du train, et la porte est entrouverte. Pour qu'elles ne montent pas, il faudrait :
- en Ukraine, que la coalition gouvernementale demeure en place. Or, rien n'est moins sûr, et les différends s'ouvrent déjà....  Si la coalition gouvenrementale n'éclate pas, la Russie peut utiliser le terrain politique pour dynamiter le jeu ( elle peut faire réclamer un référendum sur l'OTAN ou au pire provoquer des mouvements sécessionistes, notamment en Crimée).
- en Géorgie, les grandes
manoeuvres ont déjà commencé autour de l'Abkhazie et de l'Ossétie du sud. L'Alliance pourraity-elle accueillir un pays divisé ? certes, il y a le précédent allemand de 1954, mais l'enjeu était tout autre à l'époque, et l'OTAN était au début de son existence. De plus, le cas est différend : les provinces sécessionistes ne sont pas occupées par une puissance extérieure comme l'était la RDA, il s'agit plutôt de séparatisme, comme il en existe tant.
On le voit, la Russie a encore des marges pour faire échouer le train. C'est bien ce qu'ont voulu les alliés à Bucarest.

Publié dans OTAN

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