Entretien de Poutine : l'intégrale "affaires étrangères"

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L'entretien accordé par Vladmir Pourtine au journal Le Monde le 31 mai 2008 est disponible en version intégrale. Voici ce qui concerne la politique étrangère et donc les lecteurs de ce blog.



Qu'attendez-vous de la présidence française dans l'Union européenne ?

La France est notre partenaire traditionnel et sûr. On a toujours parlé de partenariat stratégique, cette expression me convient. De tout temps, la France a mené une politique étrangère indépendante et j'espère que cela continuera. C'est dans le sang français. Il est difficile d'imposer aux Français quelque chose venu de l'extérieur. Tout dirigeant français devra en tenir compte. Nous apprécions cette indépendance et c'est pourquoi nous attendons beaucoup de la présidence française. Nous espérons un dialogue constructif pour établir une base juridique dans le partenariat avec l'UE. Le document fondateur de nos relations vient d'expirer. Il n'y a pas de vide juridique car la procédure existante permet de le prolonger chaque année. Mais il faut le renouveler. Nous voulons signer un nouveau traité, nous l'avons dit à plusieurs reprises, tout comme nos partenaires européens. La présidence française doit amener un nouveau souffle.

Estimez-vous que l'Iran essaie d'acquérir la bombe nucléaire ?

Je ne le crois pas. Rien ne l'indique. Les Iraniens sont un peuple fier et indépendant. Ils veulent jouir de leur indépendance et utiliser leur droit légitime au nucléaire civil. Je suis formel : sur un plan juridique, l'Iran n'a rien enfreint pour l'instant. Il a même le droit d'enrichir [de l'uranium]. Les documents le disent. On reproche à l'Iran ne pas avoir montré tous ses programmes à l'AIEA. Ce point reste à régler. Dans l'ensemble, l'Iran a, semble-t-il, dévoilé ses programmes nucléaires. (…) J'ai toujours dit ouvertement à nos partenaires iraniens que leur pays ne se trouvait pas dans une zone aseptisée mais dans un environnement compliqué, dans une région du monde explosive. Nous leur demandons d'en tenir compte, de ne pas irriter leurs voisins ou la communauté internationale, de prouver que le gouvernement iranien n'a pas d'arrière-pensées. Nous avons travaillé en étroite collaboration avec la partie iranienne et avec nos partenaires du "Groupe des 6" et nous continuerons à le faire. (…)

Si vous appreniez que l'Iran confectionne vraiment une bombe nucléaire, serait-ce un problème pour la Russie ?

La politique ne supporte pas le subjonctif. Quand nous disposerons de telles informations, nous réfléchirons à la marche à suivre.

Sur le plan des principes, l'Iran en tant que grande puissance peut-elle prétendre à l'arme nucléaire ?

Nous sommes contre. C'est notre position de principe. (…) Cette voie est extrêmement dangereuse. Elle n'est bonne ni pour la région, ni pour l'Iran. Utiliser l'arme nucléaire dans une région aussi petite que le Proche-Orient serait synonyme de suicide. Quels intérêts cela servirait-il ? Ceux de la Palestine ? Alors les Palestiniens cesseront d'exister. Nous connaissons la tragédie de Tchernobyl. (…) Ce serait contre-productif. Nous avons toujours été sur cette position et j'espère que le président Medvedev la partagera toujours.

Nous allons, par tous les moyens, empêcher la prolifération de l'arme nucléaire. Pour cette raison, nos avons proposé un programme international d'enrichissement de l'uranium, car l'Iran n'est qu'une pièce du problème. Beaucoup de pays émergents se trouvent face au choix de l'utilisation de l'énergie nucléaire à des fins civiles. Ils vont avoir besoin d'enrichir de l'uranium et pour cela de créer leur propre circuit fermé. Il y aura toujours des doutes sur l'obtention de l'uranium à des fins militaires. C'est très difficile à contrôler. C'est pour cela que nous proposons que l'enrichissement se fasse dans des pays au-dessus de tout soupçon, car ils ont déjà l'arme nucléaire. Pour engager ce processus, les participants devront être certains de recevoir les quantités nécessaires et qu'on leur reprendra le combustible usagé. On peut créer ce système. Il sera suffisamment fiable et sans danger.

En quoi une éventuelle adhésion de l'Ukraine et de la Géorgie à l'OTAN serait une menace pour la Russie ?

Nous sommes opposés à l'élargissement de l'OTAN en général. L'OTAN a été crée en 1949 en vertu du 5e article de l'accord de Washington sur la sécurité collective. Son objectif était la défense et la confrontation avec l'Union soviétique, pour se protéger d'une éventuelle agression, comme on le pensait à l'époque. L'URSS avait beau dire qu'elle n'avait pas l'intention d'agresser qui que ce soit, les Occidentaux prétendaient le contraire. L'Union soviétique n'est plus, la menace non plus, mais l'organisation est restée. D'où la question : contre qui faites-vous "ami-ami" ? Pour quoi faire ? Admettons que l'OTAN doive lutter contre les nouvelles menaces. Quelles sont-elles ? La prolifération, le terrorisme, les épidémies, la criminalité internationale, le trafic de stupéfiants.


Pensez-vous que l'on puisse résoudre ces problèmes au sein d'un bloc militaro-politique fermé ? Non. (…) Ils doivent être résolus sur la base d'une large coopération, avec une approche globale et non pas en suivant la logique des blocs. (…) Elargir l'OTAN, c'est ériger de nouvelles frontières en Europe, de nouveaux murs de Berlin, invisibles cette fois mais non moins dangereux. C'est limiter les possibilités de lutter efficacement et ensemble contre les nouvelles menaces. La défiance mutuelle s'installe, c'est néfaste. Et puis, nous savons comment sont prises les décisions à l'OTAN. Les blocs militaro-politiques conduisent à une limitation de la souveraineté de tout pays membre en imposant une discipline interne, comme dans une caserne.

Nous savons bien où les décisions sont prises : dans un des pays leaders de ce bloc. Elles sont ensuite légitimées, on leur donne une apparence de pluralisme et de bonnes intentions. C'est ce qui s'est produit avec le bouclier antimissile. D'abord ils ont pris la décision, puis ils en ont débattu à Bruxelles en raison de nos pressions ou de nos critiques. Nous craignons que l'adhésion de ces pays à l'OTAN ne se traduise par l'installation chez eux de systèmes de missiles qui nous menaceront. Personne ne leur demandera plus leur avis. (…) On parle sans arrêt de la limitation des armements en Europe. Mais nous l'avons déjà fait ! Résultat, deux bases militaires ont émergé sous notre nez. Bientôt, il y aura des installations en Pologne et en République tchèque. Comme disait Bismarck, seul compte le potentiel, non pas les déclarations et les intentions. Nous voyons que les installations militaires se rapprochent de nos frontières. Mais pour quelle raison ? Personne ne menace personne.

Je ferai une autre remarque : nous avons évoqué la question de la démocratie. Nous devons toujours l'avoir à l'esprit. Les dirigeants au pouvoir ne devraient-ils pas l'appliquer en matière de relations internationales ? Peut-on être à la fois un pays bien intentionné et démocratique, et en même temps effrayant ? La démocratie, c'est le pouvoir du peuple. En Ukraine, près de 80 % de la population est hostile à une adhésion à l'OTAN. Nos partenaires disent pourtant que le pays y adhèrera. Tout se décide donc par avance, à la place de l'Ukraine. L'opinion de la population n'intéresse plus personne ? C'est ça, la démocratie ?

La Russie n'a pas reconnu l'indépendance de l'Ossétie du Sud et de l'Abkhazie, mais elle a renforcé son contrôle sur ces deux régions séparatistes. Le statu-quo vous convient-il ?

Vous avez dit séparatistes ? Et pourquoi n'utilisez-vous pas ce mot au sujet du Kosovo ? Vous ne répondez pas ? C'est parce que vous ne pouvez pas répondre.

En Abkhazie, il y a eu des nettoyages ethniques qui ont conduit au déplacement de 300 000 Géorgiens. Au Kosovo, c'est l'inverse, en 1999, les Albanais ont subi le même sort.

Non, ça n'est pas du tout l'inverse. Des milliers, des centaines milliers de Serbes, ne peuvent rentrer au Kosovo. C'est la même chose. Où avez vous vu le retour des réfugiés au Kosovo ? On chasse les derniers Serbes de là-bas. Ne racontez pas d'histoires, je sais ce qui s'y passe réellement. Vous n'êtes pas en mesure de garantir aux réfugiés la sécurité et des conditions de vie décentes. Donc c'est exactement la même chose. Concernant le départ de la population géorgienne, oui c'est vrai. Mais 55 000 Géorgiens sont déjà rentrés dans le district de Gali en Abkhazie. On aurait pu poursuivre ce processus s'il n'y avait eu ces pressions militaires de la part de Tbilissi. Vous savez, quand il y a eu cette soi-disant révolution socialiste en 1919, la Géorgie s'est constituée en Etat indépendant. L'Ossétie, elle, a déclaré qu'elle ne voulait pas être partie intégrante de la Géorgie, qu'elle voulait rester au sein de la Fédération de Russie. Le pouvoir géorgien a entrepris des expéditions punitives considérées par les Ossètes à ce jour encore comme des massacres, des nettoyages. Ces conflits ont un caractère ancien et profond. Pour les résoudre, il faut s'armer de patience et de respect envers les petits peuples du Caucase plutôt que d'utiliser la force.

On dit aujourd'hui que plusieurs drones géorgiens ont été abattus au-dessus de l'Abkhazie par des systèmes de défense russes. Mais pourquoi n'évoque-t-on pas l'interdiction de survoler ces zones de conflits ? Faire voler ces appareils, c'est de l'espionnage. Pourquoi fait-on de l'espionnage ? En vue d'opérations militaires. Alors quoi, une des parties se prépare à faire couler le sang, c'est ça que nous voulons ? Personne ne veut cela. Pour que les petits peuples aient envie de vivre au sein d'un Etat uni, il faut dialoguer avec eux. Nous ne cessons de le dire à nos partenaires géorgiens.

Le président géorgien Mikheïl Saakachvili a proposé un plan de paix pour l'Abkhazie avec l'octroi d'une large autonomie et le poste de vice-président accordé à un Abkhaze. Cela vous convient-il ?

Il faut avant tout que cela convienne aux Abkhazes. Comment le conflit ethnique a-t-il commencé ? Après la dissolution de l'Union soviétique, Tbilissi a supprimé l'autonomie de ces républiques. Qui les a poussés à cela ? C'est ainsi que le conflit ethnique et la guerre ont commencé. Maintenant, ils [les Géorgiens] disent qu'ils sont prêts à revenir en arrière. "Nous allons vous rendre l'autonomie que nous vous avions enlevé il y a quelques années." Mais visiblement les Abkhazes n'ont plus tellement confiance. Ils pensent que dans quelques années, on les privera à nouveau de quelque chose. (…) Nous avons favorisé le retour de ces 55 000 réfugiés géorgiens en Abkhazie dans le district de Gali. Nous l'avons vraiment fait. Nous avons convaincu les Abkhazes de les laisser passer et de leur assurer des conditions normales. C'est la Russie qui a demandé cela aux dirigeants abkhazes. Je vous le dis franchement, je m'en suis occupé personnellement. J'en ai fait la demande aux dirigeants abkhazes, ils l'ont fait. Nous avons élaboré un plan commun de développement énergétique, de coopération transfrontalière, de construction, d'infrastructures. Nous avons même décidé de reconstruire la voie ferrée. Après les nouvelles démonstrations de force, tout s'est arrêté. Les élections [en Géorgie] approchaient, il fallait montrer que l'on pouvait tout résoudre. Ce genre d'affaire, qui dure depuis des siècles, ne s'intègre pas au calendrier de politique intérieure. Rien de bon ne peut en sortir. J'espère que le plan proposé par Milheïl Saakachvili entrera peu à peu en vigueur parce que, dans l'ensemble, il est juste. Mais il faut que l'autre partie soit d'accord. Le dialogue est nécessaire.

Propos recueillis par Marie Jégo, Rémy Ourdan et Piotr Smolar

Olivier Kempf

Publié dans Russie(s) (toutes )

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