Asymétrie OTAN-UE : une inversion durable

Publié le

Le colloque de vendredi a été très intéressant, avec d'excellentes contributions. Surtout, l'occasion d'échanges en direct avec quelques connaisseurs est toujours extrêmement fructueuse, surtout pour un blogueur comme moi qui réfléchit dans son coin et n'a pas, toujours, l'occasion de confronter ses idées (d'ailleurs, vous ne commentez pas beaucoup, mes billets, bande de consommateurs avachis derrière vos consoles).

Lorsque mon tour est venu, j'ai noté que l'asymétrie entre OTAN et UE s'était inversée. En effet, dans les années 1990, l'OTAN dominait très largement l'UE en matière de sécurité. Cela a été visible dans les affaires de Bosnie, puis du Kossovo, et cela prolongeait l'asymétrie structurelle (et voulue par les Européens) qui datait de la guerre froide.
Le 11 septembre a été, indirectement, l'occasion d'un retournement de tendance. En refusant l'article 5, les Américains ont affaibli considérablement l'alliance. Certes, le sommet de Prague de 2002 a été celui de la grande réforme de l'OTAN (structure et NRF). Mais d'une certaine façon, ce fut le dernier où les Américains imposèrent toutes leurs vues à leurs alliés, qui s'y plièrent à cause du 11 septembre. Mais ils obtinrent en échange, dix jours plus tard, la signature des accords de Berlin + qui avait jusque là été bloquée par la Turquie.
Les sommets qui suivirent furent l'occasion de désagréments américains :
- à Istamboul en 2004, ils n'obtiennent pas une opération OTAN en IRak
- à Riga en 2007, ils n'obtiennent pas d'accord sur l'alliance globale avec Japoon, Australie, N Zélande, Corée et Argentine (l'alliance des "occidentaux")
- à Bucarest en 2008, ils n'obtiennent pas l'élargissement à l'Ukraine et à la Géorgie.

Cela est dû à une double évolution.
1/ Quantitative : les élargissements successifs ont augmenté considérablement le poids relatif des Européens. Et comme tout se décide à l'unanimité (on est dans le pur intergouvernemental), il faut prendre un meilleur compte des souhaits alliés. La puissance relative des US, paradoxalement, s'affaisse (même si tout le monde voit surtout les budgets de défense où les Américains forcent leur avantage). Mais en diplomatie, les armes comptent moins.
2/ Stratégique : la généralisation de guerres asymétriques a changé le cours stratégique. Chacun comprend désormais que le succès ne passe pas seulement par la victoire militaire, mais par un bouquet d'actions de stabilisation où le militaire n'est qu'un acteur parmi d'autres. Et de ce point de vue là, l'Europe est bien mieux "armée". Elle dispose ainsi d'une vraie doctrine RSS (réforme du scteur de la sécurité).

Il en résulta qu'aujourd'hui, l'Europe de la défense, qui utilise comme toujours la méthode des petits pas, est structurellement en bien meilleure position que l'OTAN.
Car l'OTAN est une puisssance verticale, quand l'UE est une puissance horizontale. Qu'est-ce à dire ?
Que l'OTAN est très puissante dans un domaine très étroit, celui du militaire (puissance disymétrique); quand l'UE est inégalement puissante mais sur l'ensemble du champ d'action politique, avec de vraies forces (économie et finance), des positions solides (soft power) et des positions en devenir (PSCD, AIJ, ....) mais très adaptées au monde contemporain. La gamme de ses missions en témoigne : EUJUST, EULEX, EUFOR, EUSEC, ....
Et la puissance verticale cherche à s'étendre, quand la puissance horizontale cherche à croître. Or, objectivement, la puissance horizontale a plus de facilité, car la force militaire disymétrique est de moindre utilité aujourd'hui (c'est d'ailleurs la raison du contournement asymétrique).

Mais l'inconvénient, c'est que chacun voit les carcasses au lieu de voir les dynamiques. On voit la structure otanienne, et la scène politique française se déchire sur le retour de la France dans l'OTAN (alors qu'il est déjà opérationnellement effectué), sans voir la vraie valeur ajoutée de l'UE qui, justement à cause de sa faiblesse apparente et de sa dispersion, est en bien meilleure posture pour s'adapter aux défis du temps.
Nos amis africains l'ont bien compris qui refusent l'OTAN alors qu'ils acceptent l'UE. Pas seulement à cause de la diplomatie européenne, mais aussi à cause de toutes les ressources financières déversées par l'UE, sans que personne n'en ait vraiment conscience.
L'Europe de l'Est s'en aperçoit aussi (voir billet), notamment à cause du succès imprévu de l'EUFOR Tchad, que tout le monde disait impossible et qui pourtant est là (voir billet).

Pour résumer, l'UE est en voie de montée en puissance à cause d'une meilleure adaptation aux conditions stratégiques du moment, quand l'OTAN est plutôt en voie de désarticulation. Elle ne demeure pérenne que parce qu'elle reste le lieu du dialogue stratégique transatlantique. Certains y voient le lieu de l'Occident face au monde, ce qui est un autre débat. Mais ce lien transatlantique est la seule garantie de survie de l'alliance. Ne nous y trompons pas.

Olivier Kempf

Publié dans Transatlantique

Commenter cet article

Frédéric 13/06/2008 19:35

Excelent, mais l'UE n'est pas encore véritablement ''Uni'' comme le montre le vote Irlandais. Mais de fait, une Europe avec un PIB supérieur à celui de l'Amérique du Nord et plus peuplé à plus de poids qu'auparavent.

14/06/2008 11:12


Oui, l'Union n'est pas unie.... Je poste un billet bientôt sur le sujet...
OK


François Duran 10/06/2008 23:06

« Consommateurs avachis » !
Ça c’est bien trouvé : )
Non, sérieusement, plutôt que de paresse, je pense qu’il s’agit d’un mélange d’approbation franche (plus facile de commenter pour dire « non, pas d’accord, parce que… » que pour signifier « bravo, bien vu !) et d’une certaine timidité…
Ca passera avec le temps et dans quelques mois vous serez englouti sous les commentaires plus ou moins pertinents, vous verrez, avec les inévitables trolls qui viennent tout critiquer, répandre leurs bonnes vieilles vérités toutes droit sorties de leurs brillants esprits… Non, j’espère que vous éviterez cet écueil !
Sur le fond de votre billet, j’aime votre (prudent) enthousiasme ainsi que l’idée horizontalité/verticalité entre l’OTAN et l’UE. Mais les pays de l’est sont-ils si désireux que cela de rejoindre alliance militaire (et plus seulement politico-économique) européenne ? Leurs choix en matière d’équipements ne semblent pas indiquer un tel cheminement… Et puis il reste la méfiance vis-à-vis du géant russe… Idéalement, je me demande si nous ne devrions pas créer une véritable Europe de la Défense, sans couper les liens avec les USA, mais en signifiant aux Russes qu’une entité nouvelle, indépendante, puissante et politiquement autonome va émerger sur le continent… je sais, beaucoup plus d’espoirs que de signes concrets. Mais si l’OTAN devient un boulet, alors…
Bien à vous.

14/06/2008 11:08


L'Europe n'est pas encore une alliance militaire. Le rôle d'alliance reste dédié à l'OTAN, car elle figure le modèle d'alliance moderne, même si elle constitue une exception dans l'histoire (lire
B. Colson, Europe, repenser les alliances, 1995, je n'ai plus l'éditeur en tête).
ENfin, attention à notre impatience.... et nos discours normatifs (yaka fokon). La géopolitique aime le temps long, et votre dernière proposition est une tendance....
OK