Les limites du théorème européen de l'élargissement pacifiant

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L'idée sous-jacente aux élargissements européens repose sur l'équation suivante : la promesse d'intégration favorise la pacification des voisinages. L'une implique l'autre, à sens unique.
Or, ce théorème implicite est peut-être (probablement) faux : c'est parce qu'il y a eu réconciliation franco-allemande qu'il y a eu construction européenne.
Si le théorème est faux, cela impose de chercher d'abord la paix avant de poursuivre l'élargissement (retourner le théorème).

Le "théorème de l'élargissement"  a une autre conséquence, elle aussi non dite, c'est la théorie du chaînage (expression de Michel Foucher, dans l'obsession des frontières). Il s'agit d'une vraie doctrine géopolitique, d'autant plus puissante qu'elle est non explicite ni communiquée.
La chaînage, cela signifie que chaque pays qui intègre l'UE devient partie de l'enveloppe extérieure de l'Union, apportant ainsi une couche de protection territoriale à l'Etat voisin qui, auparavant, constituait lui-même la limite européenne. Le nouveau membre va chercher à bénéficier lui-même 'une protection extérieure, et favorisera donc l'intégration de son voisin immédiat, de façon à s'envelopper lui-même d'une couche de protection. Ceci explique la politique polonaise en faveur de l'Ukraine et de la Biélorussie.

Or, cette politique du chaînage touche ses limites : géographiques, politiques et pratiques.
- géographiques : parce que cela se heurte à des zones qui se conçoivent comme des centres (Russie et Turquie) et non comme des périphéries européennes, bien que partageant une part de l'occidentalité européenne.
- théoriques : parce que cela sous-entend une extension indéfinie (les pays en paix ayant tous intérêt à intégrer  cette Europe nouvelle formule), concurrençant presque les Nations-Unies (selon le mythe de la paix universelle kantienne). Cela aboutit en fait à une posture néo-coloniae ou, plus exactement, post-coloniale.
- pratiques : parce que les élargissements conduits jusqu'aujourd'hui ont posé la question du fonctionnement institutionnel de l'UE (nouvelle Constitution, puis traité de Lisbonne). D'une certaine façon, la fixation d'une frontière extérieure aiderait à la construction institutionnelle (selon l'opposition traditionnelle entre élargissement et approfondissement). A ceci près que l'approfondissement n'est que l'aménagement des structures existantes.

Je reviens alors à Michel Foucher qui suggère une fixation temporaire : cessons les élargissements pendant vingt ans, annonçons le, cela nous forcera à imaginer des outils adaptés au voisinage européen. Cela fait, on pourra se reposer la question de nouveaux élargissements. Cette vue permettrait de favoriser la paix avant de conduire l'élargissement, et donc d'inverser, temporairement, le théorème de départ. Et qui sait, peut-être les formes nouvelles auraient trouvé leurs voies propres, et la question de l'élargissement  serait de facto surranée.

Olivier Kempf

Publié dans Europe - PESD - PSCD

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