Ingrid Bettancourt : la victoire de la stratégie sur la politique émotive

Publié le

Déluge de bons sentiments, à l'occasion de la libération d'Ingrid Bettancourt. Oui, c'est émouvant. Oui, c'est une excellente nouvelle.

Cela dit (du fond du coeur), pensons. Et j'espère que François Duran ne me comptera pas au rang   " des politicards, des cyniques professionnels, des pinailleurs, des opportunistes, des petits « je-sais-tout » qui ont un avis sur tout et n’importe quoi et qui vont nous assommer de leurs pénibles certitudes en tentant chacun de récupérer une petite once d’une gloire à laquelle ils ont pourtant si peu à voir.    " (voir son émouvant billet à http://reflexionstrategique.blogspot.com/2008/07/libertad.html). Je n'ai l'intention de récupérer aucune once de gloire, et veux la rendre à ses bénéficiaires, Uribe et le peuple colombien. Exclusivement.

Car cette vitoire, pour l'analyste, est d'abord celle d'Uribe, et derrière du peuple colombien. Et très peu celle de Gaulois qui, pourtant, vont s'en glorifier, je le crains autant que François.

C'est la victoire d'un chef politique, Uribe, qui a une pensée stratégique. Peut-être parce que les événements l'y ont conduit, mais il a cette réflexion. Qui choisit une ligne de conduite, et s'y tient. Et qui, clausewitzien, sait que l'essentiel du pouvoir politique demeure la conduite de la guerre. D'abord et avant tout. Pas de politique sans stratégie militaire. (Hum......)

Bien sûr, on va vouloir tirer des leçons. Comparer le succès colombien aux expériences irakiennes et afghanes. Je l'avais évoqué (voir billet) toujours en citant l'action intégrale, présentée par notre même F Duran. Je copie l'échange en fin de billet que nous avions eu.

1/ Uribe a donc toujours choisi la voie de la confrontation, de la dureté. La force contre la force, car, il est triste de le dire, c'est encore la meilleure façon de réduire les "petites guerres", n'en déplaise aux bonnes âmes.
2/ Mais la force ne suffit pas sans assentiment politique. Uribe l'avait. Bravo au peuple colombien. C'est la profonde différence d'avec les situations irakienne et afghane (pour le moment)
3/ Les dirigeants français, depuis des années, ont donc joué un rôle de diversion. Ils ne le savaient pas, mais ils servaient à animer les Farc, à cause de la visibilité des démarches et tentatives. Bref, un rôle d'idiot utile. Du plastron sincère, pendant que les vraies choses étaient mises au point par les professionnels de la guerre. Ingrid Bettancourt parle avec émotion de la douce France. Elle a mille fois raison. Douce. C'est le mot. Ce qui n'enlève rien aux adoucissements que ce soutien a pu apporter à l'otage. L'aider à survivre, ce n'était pas rien. Mais ce n'était que cela.
4/ La compromission avec la proximité idéologique n'aura servi de rien. Hugo Chavez est le grand perdant de la soirée.
5/ Bush est le vainqueur par procuration. Car il n'a jamais abandonné la ligne dure. D'ailleurs, il a été mis dans la confidence par Uribe. Et a fourni, visiblement, son aide. Pas le cas de tout le monde.
6/ La diplomatie médiatique est sans effet, dans les matières stratégiques. Seul le rapport de force compte. Le quatrième pouvoir n'est pas un pouvoir, malgré les apparences. Ou plutôt, il n'a que les apparences du pouvoir. Vouloir s'y cantonner, c'est courir à l'échec. L'utiliser est possible, mais en vue d'un vrai but stratégique. Celui-ci prime.
7/ Merveilleuse duplicité d'Uribe. Un chef doit être capable de mener deux combats : le vrai, qu'il cache, et le faux, qu'il montre, mais qui pourrait donner une voie si jamais il réussisssait. La duplicité, chez le stratège, est une qualité.
8/ Audacieuse manoeuvre des forces armées colombiennes : pas un coup de feu ! bravo, mille fois bravo, un milliard de fois bravo.

En conclusion :
La libération d'Ingrid Bettancourt, c'est celle de la stratégie sur la politique émotive. Quelle grande leçon nous est donnée.
Et quelle splendide opération.

Olivier Kempf


Extraits du dialogue sur http://reflexionstrategique.blogspot.com/2008/05/contre-insurrection-en-colombie.html  du 20 mai 2008
Egéa :
Juste une remarque : la voie intégrale n'est possible que parce que la rébellion a lieu sur le territoire national, qui suppose donc que la population est vraiment actrice, et peut donc soutenir l'action de l'Etat. Or, ce qui gêne les "occidentaux", c'est l'Irak et l'Afghanistan, où ce ne sont pas les forces nationales qui luttent (ou pas seulement), malgré toutes les tentatives d'irakisation et d'afghanisation. Débat ouvert, à mon sens.
O Kempf

Bonjour Olivier,
Effectivement, il y a des leçons à tirer de l’expérience colombienne… en gardant une prudence de bon aloi ! Outre la différence fondamentale que vous mentionnez (car on sait bien qu’un ingérant aura toujours plus de difficulté à stabiliser face à une insurrection locale qui maquillera volontiers sa façade idéologique sous l’habit commode de la « résistance à l’occupant», qu’un gouvernement loyaliste et démocratique remettant de l’ordre chez lui), les FARC (ainsi que l’ELN d’ailleurs) sont des guérillas d’ancien modèle, centralisatrices, militairement et idéologiquement rigides. Dans le cas présent, l’insurgé n’a pas évolué dans ses méthodes depuis 40 ans, le loyaliste, si. De ce point de vue, ce qui faisait autrefois la force des guérillas est en train de devenir une faiblesse fatale… S’ils ne mutent pas en groupuscules décentralisés et autonomes, il semble que la stratégie colombienne puisse être efficace à terme.
Mais, et je piétine un peu sur le terrain de la géopolitique ici, il ne faut pas oublier l’implication des pays voisins dans un contexte d’affirmation des puissances, sur fond de développement économique de la région. Ce qui se joue aussi, au-delà du problème des FARC, c’est une course pour savoir quel pays va devenir le leader régional avec deux modèles sociétaux qui s’opposent : une Colombie libérale (au sens étasunien du terme) face à un Venezuela socialisant qui voudrait prendre la tête de nombre de pays émergents (Équateur, Bolivie…) en quête d’un « grand frère » politique… Sans doute le président Chavez, à l’heure où son expérience végète difficilement et aurait sombré depuis longtemps sans la rente pétrolière, ne souhaite-t-il pas avoir pour voisin un pays débarrassé de son plus gros souci intérieur et s’envolant vers une prospérité économique d’inspiration « capitaliste ». A ce titre, les allers-retours entre les deux états sont assez édifiants et on comprend vite lequel, malgré ses problèmes, joue gagnant sur le long terme…
Bien cordialement à vous.
François.

Je lis cela avec attention, et évite de me prononcer sur la géopolitique sud-américaine que je maîtrise très imparfaitement. Ce qui est écrit dans votre article et très éclairant. Et le sens de votre remarque aussi :
les FARC n'ont pas évolué dans leur doctrine d'emploi, ce qui facilité la tâche des autorités.
C'est d'ailleurs ce qui me laisse un peu sceptique chez Galula et Trinquier : à vouloir chercher des leçons de l'histoire (sous l'acronyme de Retex), n'oublie-t-on pas les conditions politiques de chaque mouvement ? c'est-à-dire que les conditions politiques des conflits qu'ils décrivent ont, objectivement, changé. En cela, votre distcintion entre l'âge idéologique des Farc et celui des autorités colombiennes est particulièrement éclairant.



 

Publié dans Amérique(s)

Commenter cet article

François Duran 03/07/2008 23:29

Merci, Olivier, vraiment merci pour cette superbe analyse !
Vous avez su parfaitement retranscrire ce que, aveuglé justement par mon émotion momentanée de citoyen impliqué, je sentais confusément sans pouvoir, encore, le mettre à plat, avec la distance efficace du professionnel que vous êtes au sens le plus noble du terme ; qualité qui n'exclut pas, rajoutant à la profondeur de votre pensée une once de plus-value, une chaleureuse et humaine empathie.
Nous aurons sans aucun doute l'occasion d'y revenir plus à froid (en particulier une fois que j'aurais récupéré de trop nombreuses mais émouvantes libations). Mais, déjà, merci pour cette lecture des événements.
Avec toute ma reconnaissance.

François D.