Belgique : un corridor mal famé, ou le tombolo de Bruxelles

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Vous avez bien sûr lu l'article du Monde, qui rendait compte du débat en cours sur l'ouverture d'un corridor entre Bruxelles et la Wallonie. (voir article).
De quoi s'agit-il ?

De relier la ville de Bruxelles à la Wallonie.
Pourquoi ? pour faire simple, le royaume de Belgique compte deux provinces et une ville à statut de province. Les Flamands poussent à la partition. A l'éclatement du royaume. Mais Bruxelles est enclavée dans la Flandre, alors qu'elle parle très majoritairement français. Et comme le séparatisme flamand est d'abord à prétention linguistique (du moins, c'est l'affichage), cette enclave pose problème. D'abord aux Bruxellois, puis aux Wallons.

Donc, les cartes sont sorties, et l'on étudie, dorénavant, comment relier Bruxelles à la Wallonie. Les deux régions resteraient dès lors liées, et recevraient l'héritage juridique de la Belgique, et notamment sa personnalité morale internationale. En clair, il y aurait toujours une Belgique, et un nouvel Etat flamand apparu par sission, comme la Yougoslavie a survécu des années à la séparartion de la Slovénie et de la Croatie, par exemple.

L'étude des cartes, et donc de la redistribution frontalière, signifie très profondément qu'on a atteint le point de non-retour. Les acteurs, jusqu'ici, en restaient aux mots. Si on étudie les cartes géographiques, on change de dimension.
Donc, je suis très attristé de constater la fin inéluctable de la Belgique plurilinguistique. Nombre d'amis belges m'expliquaient jusqu'à très récemment encore comment on allait surmonter, une fois encore, cette crise. Désolé, camarades, il ne faut plus se bercer d'illusions (et quand je dis désolé, je suis sincère, voir mon billet). Quand on parle de rectifier les frontières, le géopolitologue ne peut que constater que les carottes sont cuites, aussi cuites qu'un bon waterzoï.

Cela amène, bien sûr, énormément de commentaires.

1/ Tout d'abord, sur la formation de la nouvelle frontière. Elle fait inéluctablement penser à la formation de géographie physique connue sous le nom de tombolo : une île, quand elle est trop proche du rivage, provoque des courants qui aboutissent à des dépôts sableux formant, peu à peu, des bandes de dunes reliant la côte à l'île/ Celle-ci devient presqu'île. On cite les exemples classiques de Quiberon en Bretagne, et du double tombolo de Gien à Hyères.


http://natura2000.environnement.gouv.fr/sites/FR5300027.html

Je ne résiste vraiment pas au plaisir intellectuel de donner une image de géographie physique pour expliquer un phénomène géopolitique.


http://www.campingclairdelune.fr/tourisme/le-double-tombolo










Bref, il y aura un tombolo de Bruxelles, à ceci près que les grains de sable seront des hommes. Francophones. Et cela malgré tous les efforts flamands pour empêcher cette liaison (sur un modèle de désensablement de la baie du Mont Saint Michel). Car ils ont tout intérêt de garder un statut non enraciné à Bruxelles, d'en faire un Washington DC européen.
La liaison suivra la forêt de Soignes et incorporera probablement la chaussée de Waterloo, qui mène de la pyramide de la bataille à la commune (francophone) d'Uccles.
Et je vous fiche mon billet que les francophones trouveront une base aérienne non loin de là et la transformeront rapidement en aéroport international. Zaventem a du souci à se faire.
Bref, le rêve fou des Flamands débouchera sur une réalité morose. Car derrière la revendication linguistique, il y a aussi la volonté de constituer un ghetto de riches. Pourquoi payer pour ces fainéants de Wallons?
Parce qu'ils n'est de richesse que d'hommes. Et que la situation démographique n'est pas à l'avantage des Flamands.
La Flandre sans Wallonie et sans Bruxelles dépérira, et rejoindra à terme les Pays-Bas qui, pour l'instant n'y pensent pas mais s'y résoudront.


2/ La signification géopolitique de cet éclatement est bien plus déplaisante. Elle va bien plus loin que le non irlandais (cf billet).
- Elle signe la fin de l'illusion lotharingienne, cette bande unifiant les deux royaumes de Charlemagne (régions de Bourgogne, d'Alsace et de Lorraine, de Bade, de Sarre et de Luxembourg, de Provinces-UNies et d'Aurtiche). A terme, elle menace l'unité franco-allemande néo-carolingienne. Et vous voyez comme moi que ce n'est pas le moment, car l'ambiance est assez délétère, d'une rive du Rhin à l'autre.
- Elle s'appuie sur une identification linguistique qui n'a pas de sens profond, n'en déplaise à certains réalistes : regardez comment les Bosniaques expliquent qu'il existe dorénavant une "langue" bosnienne" qui serait différente du serbe et du croate.... J'ai dénoncé, très tôt, les méfaits de l'ethnisme et de ses relents néo-fascistes. Il n'y a pas de hasard, le Vlams Block identitaire habite du côté d'Anvers et de Brugges... L'ethnisme porte le germe de l'extrémisme.
- Elle s'appuie sur la gravissime décision européenne de reconnaître l'indépendance au Kossovo. En tuant le pricipe de la souveraineté au motif d'une soit-disante situation exceptionnelle, cela encourage tous les factieux à pratiquer la politique du pire, sûrs d'avoir à la fin les bénédictions européennes qui croiront, ainsi, mettre fin à la violence, sans s'apercevoir qu'elles ne font que l'alimenter. Il faut arrêter le romantisme des "guerres de libération nationale". Souvenez-vous d'Izetbégovic qui affirmait (je cite de mémoire) : "l'Europe ne peut manquer de reconnaître la dernière lutte de libération nationale du XX° siècle".
- Elle atteint par contre-coup les projets démocratiques fondés sur des contrats politiques. S'il faut désormais passer par l'identification linguistique, comment construire le "plébiscite de chaque jour" énoncé par Renan ? Il y aura toujours des sous-communautés qui s'inventeront des légitimités, dans un fractionnement sans fin. Croire à la politique impose de lutter contre ces factions. Vive les idéologies : elles abolissent les communautés.
- Elle ouvre la porte grande-ouverte à un émiettement européen qui emportera dans son bouillonement toutes les avancées européennes depuis cinquante ans. Transylvanie, Catalogne, Ecosse, Sardaigne, Corse, Savoie, Poméranie, Schleswig-Hollstein, Macédoine bulgare, .... Vous avez aimé les guerres yougoslaves ? vous avez cru que c'était parce qu'elles étaient en dehors de la sphère de l'UE ? vous verrez. La guerre revient au coeur du grand continent. La bazar aux frontières vient de rouvrir.

3/ La fin de la Belgique multilinguistique sonne le glas de l'Europe fondée sur la coexistence des peuples.La Belgique était le coeur de l'Europe. Son symbole. sa disparition et son repliement sur des fondements identitaires touchent très profondément l'idée européenne. Elle n'avait pas besoin de ça en ce moment. Le raidissement flamand est la caricature des raidissements égoïstes que l'on observe partout. J'ai peur que l'éclatement que l'on voit entre Brabant et Hainaut n'annonce des éclatements bien plus violents, à l'échelle du continent.


Bref, je déplore très profondément la démarche factieuse flamande. Sachant que parlant en français, il n'y a aucune chance que je sois entendu....
Mais j'aurai dit ma colère, mes regrets, et mes avertissements.

Olivier Kempf

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monties 29/08/2008 17:11

Entendu RV à Bruxelles et merci pour le billet sur les ambassadeurs.

OK 29/08/2008 23:06


Prego, signora


clarisse 29/08/2008 13:48

Bonjour Olivier,
Une petite réaction sur "La Belgique était le coeur de l'Europe."

Personnellement je ne trouve pas cette formulation juste, ni historiquement, ni sentimentalement, ni économiquement.
Le mot "coeur" m'évoque soit une position géographique, soit un rôle historique, culturel, politique ou économique.

Bruxelles est bien le pôle administratif actuel de l'UE (et de l'OTAN), mais pas la Belgique. Pour le citoyen européen, Bruxelles est une entité à part, indépendante du territoire nationale où elle se trouve. Mais Bruxelles n'est pas le seul coeur politique de l'Europe, il y a aussi Strasbourg.

Ce serait intéressant de voir si l'éventuelle partition de la Belgique reste toujours d'actualité sans la Commission.
Car rien n'empêcherait qu'un jour la Commission quitte Bruxelles et la Belgique, après tout?

OK 29/08/2008 23:06


Bruxellles justifiait le choix du mot coeur, mais aussi le symbole multilinguiste qu'était la Belgique.
Bonne remarque pour Strasbourg comme alternative. Mais Luxembourg serait également un candidat crédible, au titre de   Europe DC, avec en prime un grand duc, très vieile Europe, comme il
y avait autrefois des vieille Frane. 


monties 28/08/2008 19:32

A quand un petit billet sur l'action de la Russie ?

OK 28/08/2008 23:48


En Belgique ???


Mic 27/08/2008 22:00

D'accord avec vous ! La comparaison avec un tombolo est excellente et colle avec les faits (francisation progressive de la périphérie bruxelloise). D'accord aussi, tout cela est triste, mais hélas, nous avons très peu de chance d'être entendus par les responsables flamands, aveuglés par leurs propres faiblesses...

OK 27/08/2008 23:50


Merci, et bienvenue, car je vois votre signature pour la première fois.


VonMeisten 07/07/2008 17:13

Oui, finalement, la menace la plus importante en Europe n'est-elle pas l'éclatement de nos sociétés et Etats plutot que le terrorisme (quoi que, l'un n'empêche pas l'autre) ?

07/07/2008 19:13


Oui, je suis d'accord....