Le centre de gravité reste-t-il pertinent ?

Publié le

Un blogueur ami me traite de "Clausewitzien en diable"  : fichtre !

Je ne résiste pas au plaisir du paradoxe et de la contradiction pour vous livrer une des mes réflexions qui me turlupine depuis qq temps.

En clair, la notion de "Centre de gravité" (CDG) est-elle toujours pertinente ?

Je rappelle que ce CDG a été décrit par le grand Carl von C (au fait, lire le dernier édito de Carl que Joseph vient de nous donner, et en plus, Carl termine en criant "Vive Surcouf", il n'a vraiment pas froid aux yeux, lui, par les temps qui courent....! Heureusement, il est déjà mort, il ne risque pas la  guillotine !).

Il s'agit, de mémoire, du lieu d'où l'ennemi tire l'essentiel de sa puissance. En bref, pensez au moyeu d'une roue, et vous aurez compris ce qu'est le CDG. Et pour défaire l'ennemi, il faut attaquer la jante, suivre un ou plusieurs rayons (des lignes d'opération le long de points décisifs) pour enfin atteindre le CDG.

En bonne procédure de planification opérationnelle, telle qu'elle est pratiquée depuis des lustres par l'OTAN et la France, on va chercher à définir ce CDG pour savoir comment on va conduire la guerre.
Beau comme l'antique, des générations d'officiers apprennent ça au CID à l'Ecole Militaire ou au Midex à Oberammergau.

Oui, mais c'est très "combat symétrique".

Très tôt, on a donc voulu comprendre la notion de CDG en situation de guerre asymétrique. Et certains ont parlé de CDG multiples. Erreur, comme j'ai essayé de le montrer (ici, en 2005). J'étais alors très théorique, et doctrinal, je le confesse. Clausewitzien en diable, pour le coup, car je défendais le grand Carl.

Oui, mais...

Mais avec la nouvelle doctrine de stabilisation, quel est le CDG ? Ou plutôt, car le CDG va vous donner l'Etat final recherché (EFR), qu'est-ce qu'on veut obtenir dans une opération de stabilisation?
Quand vous regardez les opérations de l'OTAN, la mission consiste à rétablir un "Safe and Secure Environment" (SASE).
Vous connaissez, vous, les critères du SASE ?
Par exemple, au Kossovo ? en Afghanistan ?

L'UE, elle, a inventé autre chose, même si elle ne l'a pas théorisé : son EFR est en fait une Date finale de mission (DFM). En clair, comme on n'a aucun critère objectif nous assurant que la mission est réussie, on se fixe une date dans le temps. Un terme. Ce fut le cas pour Concordia (six mois), pour EUFOR Congo (novembre 2006), pour EUFOR Tchad (un an à compter de l'IOC). Au moins, on sait. Et l'UE est ici plus pragmatique que l'OTAN.
Mais cela étant, ça prouve aussi qu'il n'y a plus d'EFR, car il n'y a plus de CDG.

Bref, dire que les conflits asymétriques sont la guerre normale de nos jours ; dire donc qu'on est en situation de guerre ; dire donc qu'il y a un affrontement des volontés ; suivre ainsi la méthodologie clausewitzienne ; tout cela ne donne pourtant pas des méthodes opératoires pour "conduire" la guerre.
Clausewitz aide à penser la guerre. Est-il toujours pertinent pour la conduire ? c'est en fait l'interrogation souelvée par cette notion de  CDG.

Et je n'ai pas la réponse.

Olivier Kempf

Publié dans stratégie

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article