M. Foucher : l'obsession des frontières

Publié le

Fiche de lecture
Michel FOUCHER « L’obsession des frontières »

Perrin, août 2007, 249 pages

 

 

On avait adoré le « Fronts et frontières », paru en 1989 et qui se dédiait à un vaste reportage sur la création de frontières (l’orogénèse) à travers le temps et à travers le monde. Michel Foucher y montrait une culture incroyable, rassemblait des informations passionnantes et dressait un tableau du monde qui renouvelait grandement l’analyse géopolitique.

On attendait donc avec impatience sa relecture du monde contemporain, vingt ans après, une fois la chute du mur et l’entrée dans le XXI° siècle passées. C’est l’objectif de ce livre.

La thèse de l’auteur est simple, et mérite considération : alors qu’on ne cesse de chanter la disparition des frontières, il faut bien constater la permanence de celles-ci et surtout leur solidification, au motif de l’obsession généralisée que les Etats leur portent. En clair, la mondialisation s’accompagne d’une intensification des limites, et même du durcissement des moyens consacrés à leur préservation, confer le mur israélo-palestinien ou la frontière américano-mexicaine. Le bornage devient une activité florissante qui mérite qu’on s’y arrête ( ! ).

La thèse est convaincante, et les exemples donnés l’illustrent savamment, avec des références qui impressionneront le lecteur curieux. On regrettera quelque lourdeurs de style qui n’étaient pas présentes dans le précédent ouvrage : des phrases très longues, parfois nominales, et la présence du jargon universitaire et intellectualisant alourdissent inutilement la démonstration. Le lecteur persistera toutefois pour apprécier des vues extrêmement éclairantes : sur la reterritorialisation des Etats après la fin de l’empire soviétique (p. 29), sur le conservatisme juridique de la cour internationale de justice (p. 66), sur la            fausseté de la séparation entre Kossovo et Serbie (p. 73), sur la possibilité de parcs écologiques comme tampons frontaliers (p. 82). Le stratège passionné par le conflit afghan se précipitera sur les pages consacrées à la ligne Durand (pp. 87-96).

Un chapitre évoque la nouvelle vogue des clôtures, et la façon dont elle renouvelle des situations conflictuelles parfois très anciennes : Cachemire, Sahara occidental, clôture de sécurité israélienne, frontière sud du Texas à la Californie, cas chypriote, exemple irlandais.

Les deux derniers chapitres s’intéressent à l’Europe. Ainsi, malgré l’affirmation des statu quo frontaliers, considérée comme un préalable à toute adhésion (à l’OTAN comme à l’UE), M. Foucher décrit la production continue de frontières dans ce continent, déjà le plus morcelé du monde. Les Balkans et les confins russes sont au cœur de l’analyse du chapitre trois.

La quatrième chapitre (le plus passionnant) s’interroge sur la question des frontières de l’Europe. « La méthode schumanienne de dévaluation des frontières internes reste à la base de la construction européenne ; elle rend difficile de concevoir une approche plus classique pour définir les contours extérieurs : s’y résoudre, ne serait-ce pas renier un acquis producteur de paix ?on tend donc à projeter sur la problématique des contours extérieurs la méthode de dévaluation des limites internes qui a si bien incarné, avec l’appui des opinions, le projet de « dé-géopolitisation » des dynamiques intra-européennes » (p. 170). Ce qui provoque une logique de chaînage territorial, alors garant unique de sécurité. Or, l’indécision des limites orientales de l’Europe est séculaire, malgré l’invention tardive de l’Oural par Pierre le grand en 1720 (p. 183). Or, malgré « l’ultra libéralisme ambiant et la mode de la rhétorique du sans-frontière » (p. 187), « l’élargissement dans sa phase actuelle, après 2004, est perçu comme une fuite en avant ne contribuant pas à consolider une identité européenne diluée dans la mondialité » (p. 188).

L’auteur cite Louis Gautier : « Cette impossibilité à trouver une clôture géographique et politique mine le projet européen » et D. de Villepin « La promesse de l’élargissement ne doit pas être le seul instrument de stabilisation des régions voisines de l’Europe ». Il évoque ensuite des scénarios possibles : américain (tout le continent sauf la Russie), confédéral (fusion avec l’espace du Conseil de l’Europe), sans la Turquie, grand marché continental ou scénario des frontières temporaires (gérer du temps autant que des espaces).

Au final, un livre stimulant et que tout ceux qui veulent penser géopolitiquement l’Europe doivent lire (voir aussi mon billet).

 

Olivier Kempf

 

 

Commenter cet article