La guerre afghane : autres considérations

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Grâce à F. Duran, le débat rebondit. François a le chic pour susciter (directement ou indirectement) des débats actifs, voir ce qu'on a dit sur les CDG.

Donc, il a publié un premier billet dont j'ai rendu compte (ici). Entre temps, l'ami Joseph s'est exprimé (ici), François a répondu (ici), et je note également les billets de Romain Lalanne (ici), de VonMeistein (ici), de Thomas Renard (ici), et j'ai dû en oublier (mille excuses).
AJOUT du 24 : billet de MB ici. Je savais bien que j'en avais oublié un.....

Bon.

1/ D'abord, le titre du billet de François me paraît inadéquat. Parler de plaie suggère un grand corps malade, qu'une bonne médication et qq French Doctors réussiraient à guérir. Car on a du mal à prononcer les mots, dans notre Europe paciphile.
Or, en Afghanistan, ne nous trompons pas de nom, c'est de guerre qu'il s'agit. D'où le titre de mon billet.

2/ Si c'est une guerre, il y a affrontement des volontés, au risque de me répéter. Il s'ensuit que G. Challiand n'est pas un bon géostratège comme il se présente dans l'article du Monde (au mieux est-il un géostratégiste), puisque le CDG ne peut être la volonté d'un camp, comme il le dit. C'est tout confondre dans Clausewitz.
Le CDG est le lieu d'où chaque camp tire l'essentiel de sa force.

3/ Puisque nous parlons de CDG, je vais me risquer à en proposer :
- côté allié, il s'agit du duopole Kaboul-Bagram, lieu à la fois du pouvoir politique et APOD allié qui permet l'afflux des ressources militaires dans ce pays enclavé.
- côté opposant, il s'agit des provinces tribales situées de part et d'autre de la frontière.
Il s'agit des CDG militaires, qui n'ont donc pas grand chose à voir avec la volonté politique.

4/ Il s'agit d'une guerre d'usure, ainsi que je l'avais déjà signalé (voir ici). Donc, la notion de victoire est à considérer à cette aune, ainsi que le suggère Joseph. Je propose d'ailleurs que Stéphane Mantoux, notre historien préféré, une fois qu'il aura terminé ses promenades bitchoises, nous fasse des recherches sur la théorie stratégique de la guerre d'usure (car j'imagine que ça a dû être théorisé). On pense au Retex de l'Algérie, pas à celui de la WW1.
Qui dit usure, dit acceptation politique des pertes. Je pense aux 92 morts français en Yougo entre 92 et 95. Nema problema à l'époque. Et d'accord avec les développements de François sur la fausse notion de zéro mort.

5/ Puisqu'on parle d'Algérie, théâtre revenu à la mode avec Galula et autre Trinquier : la "défaite" y fut politique. Ou plutôt, il y a eu disjonction entre la volonté politique et la conduite militaire.
Or, militairement, il a fallu conduire à la fois des opérations de force et des opérations de stabilisation. Le modèle des SAS reste à réinventer. En Irak comme en Afghanistan. A ceci près qu'en Algérie, le pouvoir français se considérait comme légitime, et n'avait pas besoin d'une aide étrangère. En ceci, l'expérience se rapproche de ce qui se passe en ce moment en Colombie (autre débat, là aussi initié avec F. Duran).
Donc, en Afghanistan il faut conjuguer trois paramètres (entre autres !) :
- la notion de volonté politique
- la notion de victoire (ça renvoie à mes interrogations sur mission, état final recherché et CDG)
- la notion de souveraineté dans la conduite de la guerre (et donc de légitimité).

6/ Thomas Renard a une approche particulièrement éclairante quand il remarque le basculement de l'Irak à l'A-stan. Je l'avais senti (voir ici) mais il l'explique remarquablement bien, en mettant notamment en avant la dimension médiatique. Bravo. Il y a vraiment un basculement qui pourrait être géopolitique.

7/ Car de quoi s'agit-il ?
D'arriver, enfin, aux sources réelles de l'opposant déclaré le 11 septembre 2001. Les Américains avaient théorisé une guerre contre la terreur (GWOT), pour justifier l'intervention en Irak. Il est certes absurde de déclarer une guerre contre un mode opératoire. On déclare la guerre contre un opposant. Et celui-ci, au départ, était en A-stan. Il a un peu exporté (Irak, Maghreb, Afrique) mais le coeur de son opposition demeurait (et demeure) en A-stan. C'est donc non la GWOT, mais la guerre contre l'ennemi qui se trouve là-bas.
En découplant l'Irak de l'Afghanistan (et donc en abandonnant le concept de GWOT, relooké en Long War), l'Amérique trouve la voie d'une résolution de ses problèmes. Il n'est pas anodin que ce soit Obama qui l'ait signalé (car il s'agit vraiment d'une analyse politique). Et on sent bien l'opposition politique entre Obama (une guerre à la fois, priorité à la première) et Mc Cain (on peut mener les deux de front) : elle est un élément de la campagne électorale.

8/ Pourquoi, enfin, en Aghanistan ?
Parce qu'il faut dépasser, à mon sens, les strictes frontières de ce pays auxquelles notre légitimisme frontalier nous habitue. Et discerner l'amalgame fait entre AL-Qaida, les talibans, et les Pachtounes. Et donc, poser la question, forcément, du Pakistan. De la ligne Duran (pas celle de François (:-))), celle du diplomate britannique qui a fait frontière, au début du siècle dernier). Et de la bombe nucléaire d'Islamabad.
Ceci explique que mon CDG ennemi soit de part et d'autres de la frontière. Ce qui complique assurément la tâche des alliés (Otan ou sous conduite américaine) pour intervenir de part et d'autre de la frontière.

10/ Thomas parle de pivotement médiatique.
Le géopolitologue se rappelle, forcément, le "pivot géographique de l'histoire", mis en avant par MacKinder en 1903. Il plaçait le pivot du côté de la Russie. On se rend compte qu'il se trouve aujourd'hui (sous-entendu : sa position peut bouger au cours de l'histoire) quelque part entre Indou Kouch, Wasiristan, Khyber pass et Baloutchistan.

Mais j'espère que l'on ne sera pas d'accord avec moi : ça anime le débat !

Olivier Kempf

Publié dans Opérations

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VonMeisten 23/07/2008 20:44

"Et donc, poser la question, forcément, du Pakistan." : n'est-ce pas un allié US ? Là, je joue les naïfs...D'après ce que j'en sais, les différents pouvoirs étatiques ou non ne sont pas sur la même longueur d'onde.

François Duran 23/07/2008 18:14

Je ne sais pas qui est doué pour lancer les débats, mais je connais celui qui leur donne un sacré élan ! Le moins qu’on puisse dire c’est qu’il y a de la matière dans ce texte… Tellement que je vais prendre le temps de méditer tout cela avant de me lancer à nouveau sur ce thème. Merci, comme d’habitude, pour cette remarquable synthèse, claire et enrichissante.
Juste un mot à propos de mon titre, effectivement inadéquat sur le plan sémantique. En fait, il s’agissait de faire un poil d’ironie (exercice difficile et apparemment ratée pour le coup) à l’encontre de ceux qui, justement, ne parviennent pas à définir clairement la situation afghane et déclament avec une certaine candeur « mais quelle plaie ce pays ! Qu’est ce qu’on fiche là ? On ferait mieux de les laisser se débrouiller entre eux », et toutes ces sortes de chose… Bref, heu… Comment ? Je m’enfonce, là ? Bon d’accord, c’est vrai que le titre n’était pas très heureux…

23/07/2008 20:11



Oui, mais ce n'est pas grave. Au moins, ça pose la question de la qualification de l'action.
ça renvoit d'ailleurs à mon interrogation sur la notion "d'intervention", qui est maintenant constitutionnelle, cf mon billet d'hier.
OK