Belgique, Favilla, Renan : questions de solidarité

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Un lecteur réagit à mon billet sur la Belgique (qui renvoyait à un billet précédent)
" La chronique de Favilla des Echos de ce jour synthétise remarquablement les difficultés actuelles belges. Mais pour réduire le débat à une question très simple. Si j'analyse ce que dis Favilla, le fameux CDG (qui semble vous être cher!) dans la définition de ce qu'est une Nation est d'abord théorisé par Renan sous la forme d'une "communauté des intérêts". Rien de bien nouveau jusque là. Le CDG est ensuite ramené par Favilla au très terre à terre "Pour qui acceptez-vous de payer ?". Le parallèle dressé avec l'Italie et le danger d'une potentielle contagion belge me semblent particulièrement intéressants et révélateurs. Favilla réussit en quelques lignes à balayer tout le débat théorique sur la notion de Nation (quid de la conception de la Nation par Fichte, plus compatible avec l'Italie qu'avec la Belgique?) pour le ramener à une quasi technocratique question de transfert d'argent. Désespérant. Les Echos font aussi de la géopolitique. Ou plutôt de la "géo-éco-politique". Bref en géopolitique, tout ne serait qu'une question d'argent ? "

Je renvoie ici à la chronique de J Favilla, que vous vous fassiez une opinion.
De même, voici un lien vers la conférence de Renan, prononcée en 1882, et qui fait encore référence : Qu'est-ce qu'une Nation? (je n'ai plus de place dans mes grands textes, je vais trouver un moyen...)

1/ Tout d'abord, si on se reporte au texte de Renan, la Nation ne peut se réduire à une communauté d'intérêt, même si celle-ci existe aussi : " La communauté des intérêts est assurément un lien puissant entre les hommes. Les intérêts, cependant, suffisent-ils à faire une nation? Je ne le crois pas. La communauté des intérêts fait les traités de commerce. Il y a dans la nationalité un côté de sentiment ; elle est âme et corps à la fois ; un Zollverein n'est pas une patrie "
Ceci permet de relativiser la vision purement économique du fait national.
Cela ne veut pas dire qu'il n'y a pas d'aspects économiques. Seulement que le "facteur" premier n'est pas économique, mais politique.

2/ La notion de CDG me paraît se référer à la stratégie, plutôt qu'à la géopolitique. Certes, ce blog traite de GP mais verse, parfois, (trop? trop peu?) dans la stratégie.
Il s'agit dans ce cas d'une situation clairement conflictuelle, où la force des armes est mise en oeuvre pour contraindre l'adversaire. La stratégie est d'abord affaire militaire, même si elle est aussi politique.
En matière géopolitique, à la notion de CDG je préfère celle de fondement. Ou, simplement, de cause. J'évite aussi le terme de "déterminant" qui renvoie trop à une vision biologique de l'Etat : on a vu avec les nazis où ça pouvait mener. Il faut être prudent avec les mots.

3/ Quel est le fondement de la nation, donc ? Revenons à Renan. Lisez jusqu'à la fin : vous verrez l'autre grande citation de Renan : " Une nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n'en font qu'une, constituent cette âme, ce principe spirituel. L'une est dans le passé, l'autre dans le présent. (...) Une nation est donc une grande solidarité, constituée par le sentiment des sacrifices qu'on a faits et de ceux qu'on est disposé à faire encore. Elle suppose un passé ; elle se résume pourtant dans le présent par un fait tangible : le consentement, le désir clairement exprimé de continuer la vie commune. L'existence d'une nation est (pardonnez-moi cette métaphore) un plébiscite de tous les jours, comme l'existence de l'individu est une affirmation perpétuelle de vie. "
Alors, bien sûr, Renan évoque la solidarité nationale : vous noterez qu'elle est d'abord spirituelle, car Renan évoque des sacrifices (faire sacré). Et dans son contexte, le sacrifice est forcément celui des vies données pour la Nation. Par la guerre.
On est donc assez loin de la compréhension marchande du sacrifice. Un "sacrifice financier", un "sacrifice budgétaire" seraient des notions incomprises de Renan, me semble-t-il.

4/ Cela étant, de telles notions interviennent dans le contexte actuel, celui d'une Europe pacifiée et qui ne voit aucune menace à l'horizon. La guerre y est bannie historiquement, donc intellectuellement. L'Europe est devenue irénique, ou pour prendre un néologisme que j'inventai avant-hier, paciphile.
Les valeurs sont désormais financières. Parce que l'Europe croit vivre dans un monde kantien. Idéel. Illusoire.

5/ Cela provoque le refus des solidarités nationales. Les exemples de Favilla sont éclairants : la Belgique était fondée sur une cohésion religieuse. L'Italie (et l'Allemagne, et la Yougoslavie), sur une solidarité linguistique. Ces vieilles cohésions sont en train de disparaître. Car les riches croient possibles de créer des ghettos d'où ils s'abstrairaient du monde. Des enclaves hors de l'histoire.
Je me demande depuis longtemps ce qui a manqué à la Yougoslavie pour ne pas réussir ce que l'Italie avait réussi, cinquante ans avant. La Serbie comme Piémont slave. Une communauté linguistique, avec des nuances locales. Le rejet de la tutelle d'un grand empire (austro-hongrois pour l'une, ottoman pour l'autre). Et puis....?
L'éclatement de la Yougoslavie, en 1992, est dû au grand-serbisme. Tout le monde le dit. Retenez aussi, pourtant, l'égoïsme de la Slovénie et de la Croatie, "riches", et qui s'appuyèrent sur un fait "culturel" pour refuser la solidarité. Et la solidarité était financière.
En Belgique, il n'y a pas de grand-wallonisme. Et pourtant, les Flamands adoptent la même posture que les Slovènes et les Croates. Egoïsme de riches, sous un masque culturel.

6/Illusion, probablement.
Car l'Europe n'est pas à l'écart du monde.
Car l'histoire n'est pas à l'écart de l'Europe.
Car les riches ne sont rien sans le terreau qui les nourrit.
Le XVIII° siècle français fut celui de la réaction nobiliaire, c'est-à-dire la volonté de bloquer l'accès à la noblesse par tous les parvenus. On a vu ce que ça a donné.

7/ La géopolitique, une simple question d'argent ?
Non, évidemment. C'est d'ailleurs pour ça que je n'accroche pas à la notion de géoéconomie, ou de guerre économique (sous-entendu : dans le monde libéral et smithien actuel, il ne peut plus y avoir de guerre, la rivalité a été sublimée dans la compétititon économique, vive Fukuyama). Et pourquoi je parle d'une géopolitique des ressources (voir la catégorie ci contre), pour conserver la hiérarchie des choses.

Excusez-moi d'être pessimiste.
Qui veut faire l'ange fait la bête. Et à force de refuser le fait national, on ne fait qu'attiser des succédanés autrement dangereux.

Olivier Kempf

Publié dans Géopolitique

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Bzhita 27/07/2008 12:08

Oui, je vois. Il fût en effet un argument avancé par les piémontais.

Pourtant, à l'époque de l'unité italienne, ni les Rois (francophones de Savoie), ni les italiens (qui restaient à faire, selon la célèbre expression) ne parlaient "italien".

Dans les faits, l'italien deviendra une vraie langue nationale très tardivement, après un parcours entamé avec la reforme fasciste de l'école et, ensuite, achevée par l'impact de la communication audiovisuelle.

La littérature "dialectale" y est extrêmement riche (idiomes de Rome, Naples et Palerme en particulier).

D'ailleurs, un modéré comme Luigi Sturzo (parti populaire, précurseur de la démocratie chrétienne) soutenait déjà dans les années 20 la nécessité d'un Etat Fédéral pour l'Italie.

Car l'Italie a une histoire qui fait qu'il y ait plusieurs Italies.

Vous rappelez, avec raison, l'empire austro-hongrois. Mais cela ne concerne que le nord de l'Italie et il ne devrait pas faire oublier la longue et dramatique domination espagnole du Sud.

L'affranchissement du royaume de la Papauté est, dans les faits encore en cours.

Mon opinion est que l'Italie contemporaine, exactement comme la Yougoslavie, est un pur produit de la guerre froide.

En Yougoslavie, les différences réligieuses ont constitué un rideau de propagande qui a permis la mobilisation des pires énergies.

En Italie, les choses ont toujours été plus dépassionnées et deux forces, négatives en elles-mêmes, comme le poids de l'Eglise et la capacité des organisation criminelles d'orienter les choix politiques et électoraux, ont joué un rôle de stabilisation institutionnelle.

27/07/2008 23:25


Très intéressante analyse.
Toutefois, dire qu'il y a eu une construction géopolitique de l'Italie n'entrave pas forcément la solidité du pays. Ce n'est pas parce que c'est "récent" que c'est mauvais. Je rappelle que
l'unification linguistique française est elle-même très récente.
La langue est un outil d'une construction poltiqiue. S'agissant de l'Italie, il y avait une gégraphie (la botte et les Alpes), une langue commune à défaut d'être unique, un moment politique (la fin
de l'AH), un souvenir mythique (Rome latine, Rome catholique), bref, énormément d'ingrédients pour "construire" une nation.


Bzhita 27/07/2008 03:26

L'Italie fondée sur une solidarité linguistique me parait être un défaut de perspective.

Pourriez-vous développer ?

Claudio

27/07/2008 09:03


J'essayerai.
EN une phrase, lors de la naissance de l'Italie, c'est bien le fait linguisitique qui fut un des arguments de l'unité italienne. Pas le seul, je le concède.