Pourquoi les négociations avec l'Iran ne déboucheront pas, et pourquoi ce n'est pas si grave

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Le titre de ce billet est un peu provocateur.
Vous me connaissez, je ne résiste pas à un mot d'esprit.

1/ Pourquoi provocateur ?
Parce que l'opinion bien pensante, l'idée reçue, le poncif en vogue, la propagande commune nous présentent l'Iran comme le grand méchant du moment. Pensez, un pays qui cherche à acquérir l'arme nucléaire et dont le président, pour gagner de la popularité sur sa scène intérieure, fait des remarques débiles contre Israël, même si tout le monde sait très bien que l'Iran n'attaquera jamais Israël (les Iraniens sont bien trop subtils pour se laisser aller à des actions aussi grossières).

Donc, dire que l'Iran n'est pas le danger que l'on dit, c'est forcément un peu provocateur.

Mais enfin, même nous, Européens, avons besoin d'un croquemitaine : la figure n'est pas réservée au système états-unien.

2/ Pourquoi les négociations ne vont pas déboucher ?

Parce que cela fait des mois que les Iraniens ne lâchent rien, et que les Occidentaux cèdent sans cesse.
Souvenez-vous.
Au départ, il n'y avait rien. Puis, les Européens ont inventé le triumvirat (grande satisfaction : "vous avez-vu, la manière douce marche, nous on cause avec eux, ..."). Puis les Américains ont dit qu'ils allaient frapper l'Iran. Puis Robert Gates est arrivé. Puis ils ont dit qu'ils donnaient une dernière chance aux négociations. Puis ils ont participé (avec R. Burns, le n° 3 du département d'Etat) aux négociations. Puis on a laissé Israël dire qu'ils allaient s'en occuper, avec une attaque contre le réacteur syrien, un exercice massif du côté dela mer Egée, etc.
Je n'ai pas respecté l'ordre chronologique exact, mais au fond, peu importe :
Les Iraniens n'ont rien lâché.

3/ Pourquoi le temps joue pour eux ?
Parce que la situation politique israélienne n'est pas, à court terme, favorable à une action armée, tant que Kadima reste au pouvoir et qu'il faut régler la succession d'Olmert.
Parce que la situation politique américaine n'est pas, au moins pendant un an, favorable à une quelconque action de force et que personne, sinon peut-être John Bolton, n'en défend encore la nécessité (voir ici). Aujourd'hui, ce n'est pas GW Bush qui est un canard boiteux, c'est le néo-conservatisme.
Parce que  la situation militaire n'autorise pas les Occidentaux à agir : l'Irak se calme mais les Anglo-saxons réorientent leurs efforts vers l'Afghanistan (voir ici), quant à la France, elle sur-déployée (cinq théâtres supérieurs à 2000 hommes !!!!!!)
Parce que les contraintes économiques de la Communauté internationale (les sanctions) sont gênantes, mais ne font qu'agiter la scène politique iranienne, ce qui est plutôt en défaveur d'Ahmadinedjad : et cela, les Occidentaux le savent pertinemment.

4/ Pourquoi cela n'est pas si grave ?
Parce qu'à force de négociations, les Iraniens avancent imperceptiblement. Il faut voir là l'effet de l'esprit perse et chiite, habitué aux très longues négociations et aux avancées micrométriques.
Que d'ailleurs, les Iraniens font très attention à ne pas aller au bout de la rupture, et restent toujours dans le cadre du TNP, ce qu'on oublie trop souvent
PArce qu'ils sont rationnels, et que le danger du mécanisme de prolifération que tout le monde affirme n'est pas évident : ce n'est pas parce que l'Iran a la bombe que la Turquie ou l'Arabie Séoudite l'auront.
Parce que ce n'est pas demain que l'Iran aura une bombe opérationnelle
Parce qu'il est probable que l'Iran demeurera subtilement un pays du seuil, et que ça lui suffira
Parce que les mécanismes de dissuasion peuvent tout à fait être adoptés par des pays émergents, comme on vient de le reconnaître avec l'accord indo-américain sur les matières combustiles (voir notamment les débats américains sur le sujet ici).

Bref, il faut suivre ces négociations avec le détachement qu'on accorde au théâtre : une scène où des acteurs récitent leur rôle.
Mais les suivre avec précision, car on n'est jamais à l'abri d'un accident, d'un acteur qui débloque, d'une gaffe, .... Or, à ce jeu, j'ai plutôt confiance dans les nerfs des Iraniens qu'à ceux des Occidentaux, soumis à la tyrannie de l'émotion.....

Olivier Kempf

Publié dans Moyen Orient

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Marc 04/08/2008 21:43

Un billet pour poursuivre sur le nucléaire iranien

http://is-pal.blogspot.com/2008/08/jusquo-va-la-rationalit-nuclaire.html

04/08/2008 21:57


Merci


VonMeisten 04/08/2008 07:31

Olivier Kempf, vous souhaitez battre le record de commentaire sur votre blog ? C'est bien joué, je mord à l'hameçon avec joie.
"l'Iran n'attaquera jamais Israël " : oui, là, vous partez du principe que tout le monde raisonne rationellement en Iran. J'en doute un peu ; pour ce que je sais des Chiites, une certaine forme de pensée eschatologique n'est pas exclue. D'ailleurs, l'affirmation es tempérée plus loin : "car on n'est jamais à l'abri d'un accident, d'un acteur qui débloque, d'une gaffe".
En l'état, je pense que l'Iran est un risque, non une menace (au sens du LB). Je suis aussi convaincu que les sanction sont préférables à l'action militaire qui ne pourrait que renforcer les ultras.

04/08/2008 09:49


D'accord avec tout ce que vous dites
lol