Valse avec Bachir

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Voici un bon film (ici).
Pas géopolitique, malgré les apparences, mais qui intéressera le géopolitologue.

1/ Tout d'abord, il s'agit d'un film d'animation. Une sorte de dessin animé, mais pour adultes. Même si la reproduction de la réalité est le sujet du film, et qu'on remarque quasiment dans chaque plan une photo dessinée pour bien signifier cette reproduction. D'ailleurs, à un moment, un des personnages dit au héros, qui est l'auteur du film  : "oui, tu peux dessiner tant que tu veux, du moment que tu ne fais pas de cinéma". Et tout amateur de bande dessinée trouvera là une mise en scène superbe, avec des jeux de regards incroyables de vérité, des ondulations de la mer que le neuvième art a rarement rendu, et une ambiance Corto Maltèsienne mystérieuse et onirique.

2/ Il s'agit d'un film sur la mémoire : l'auteur, qui a participé à la campagne de Tsahal au Liban en 1982, ne se souvient de quasiment rien, sinon une scène où il se baigne dans la mer, au milieu d'une nuit éclairée par les fusées éclairantes, sur le front de mer de Beyrouth dévasté. Et rien n'explique qu'il ne se souvienne que de ça, d'autant qu'il est le seul à s'en souvenir. Le film raconte la quête d'une histoire personnelle et la façon dont elle a été mêlée à la grande histoire. Ce rapport de l'individu à l'histoire constitue le deuxième sujet du film.

3/ Car l'oubli tient aussi aux traumas post-guerriers, sujet souvent ignoré ou méconnu : il ne fait pas de doute que la confrontation du jeune adulte (a-t-il 19 ans ? il sort en tout cas de l'adolescence) avec la violence du feu de la guerre est la cause majeure de l'amnésie. La guerre vécue est-elle réellement une expérience, tellement elle paraît extraordinaire ? n'y a-t-il pas une reconstruction de la réalité, comme le suggère le dessin ?

4/ Cette violence est intéressante car elle montre, de façon plus ou moins allusive, le fonctionnement d'une armée en guerre, et la discipline qui y règne comme le tumulte et le désordre qui s'y instaurent. La guerre n'est pas le sujet, elle est montrée par mégarde, du coin de l'oeil, et cela rend sa description intéressante, bien plus que dans des films "de guerre" qui sont trop souvent démonstratifs ou forcés (sans parler des excès propagandistes qu'on nous inflige, pour ou contre d'ailleurs).

5/ C'est un film délicat, car la violence y est stylisée, bien loin des grosses machines hollywoudiennes si déplaisantes et outrageantes. Peut-être approche-t-on là son côté politique. Celui-ci n'est pas premeir, ce qu'on pouvait craindre à la lecture du résumé du film. En effet, c'est aussi Israël qui est mis en scène. Et chacun sait maintenant la collusion entre les troupes d'Ariel Sharon, qui laissèrent faire, et les milices phalangistes procéder au massacre des Palestiniens dans ces deux camps de réfugiés.
Or, deux visions "israéliennes" s'affrontent sur le sujet, si je ne me trompe :
- les ultras qui expliquent que Tshal n'a pas la responsabilité directe de l'affaire qui demeure intralibanaise
- les pacifistes qui dénoncent la collusion et donc la responsabilité partagée d'Israël dans ce massacre.
Cette retenue politique, cette approche psychologique, ce primat donné à l'art ne laissent pas de doute, toutefois, sur le propos de l'auteur : il n'exonère pas la responsabilité de Tsahal, même si ce constat n'est pas vindicatif ni militant.

C'est cette retenue, ainsi que les qualités artistiques qui font de ce film un bon film. Plus qu'une évocation du Proche Orient en guerre, on y verra une oeuvre plastique qui interroge sur l'histoire, le feu de la guerre et la mémoire.

Olivier Kempf

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E
Bien plus qu'un simple film d'animation, "Valse avec Bachir" apporte un nouveau regard sur les horreurs de la guerre alors que la "Liste de Shcindler" prenait de vrais comédiens. Pour dénoncer, ici le crayon fait meilleur ouvrage. On ne subit pas de plein fouet les scènes, tout est dans l'évocation, dans les passages du sépia à la couleur. Les clichés photo, cachés dans les recoins des dessins, rappellent la non fiction de cette histoire. La violence est là, certes, mais chacun la vit différemment, indemne ou non à son passage, mais il est impossible de rester indifférent pourtant, tant d'années après.
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B
Bonjour,<br /> J'ai vu votre article sur la page d'accueil d'OB et comme j'avais aussi chroniqué "Valse avec Bachir" (http://bededazi.over-blog.com/article-20858305.html), j'ai voulu le lire. Il est très intéressant et je suis d'accord avec vous, ce n'est pas un film sur la guerre, mais une oeuvre artistique de mémoire, de recherche de la vérité et d'introspection.<br /> Cordialement,<br /> Bédédazi.
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<br /> Merci. COmme quoi, avec over-blog, on peut avoir de bon contacts<br /> <br /> <br />