Clausewitz (Livre I, Chap.1, § 5)

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Je continue ma lecture. Je tiens à ce  moment à préciser que j'approfondis beaucoup les premières pages qui traitent de la nature de la guerre, car elles me semblent fondamentales. Je serai probablement moins disert au cours des chapitre suivants.

Le paragraphe d'aujourd'hui s'intitule : "tension extrême des forces". Or, ce titre ne s'accorde pas avec le paragraphe qui s'étend sur une demi-page.

D'ailleurs, j'ai eu du mal à assimiler ce paragraphe. Non qu'il soit difficile, mais une lecture attentive donne plus de questions que de réponses.... Et justifie que ce billet soit finalement assez long, comparé au texte qui l'a occasionné.

1/ Tout d'abord, CVC estime qu'un belligérant doit former sa force en fonction de la force de l'adversaire. Il utilise le mot de "proportionner" et, un peu plus loin, de "doser".
J'ai eu beaucoup de mal avec cette idée de proportion.
En effet, elle suggère la notion de mesure : comme si d'une part on se restreignait, et d'autre part on était en permanence sous la coupe de la raison. Or, ces deux corrolaires me semblent contradictoires avec ce que CVC nous disait jusque là.

2/ En effet, si on accepte la notion d'ascension aux extrêmes, il paraît logique que l'on réunisse immédiatement la plus grand force possible afin d'être sûr d'obtenir l'avantage : pour enfoncer un clou, pourquoi prendre un marteau quand une masse obtient le même résultat ?
Bien sûr, un frein est constitué par le coût : on dépense plus d'énergie à lever une masse qu'à soulever un marteau. Ce coût est d'ailleurs suggéré par CVC dans le paragraphe précédent, ainsi que nous l'avons remarqué. Mais CVC suggère surtout la démesure.
Remarquons au passage que la proportion renvoie aux notions modernes de symétrie : en effet, une guerre symétrique oppose des forces destinées à une guerre de même type. On passe à une guerre disymétrique lorsqu'un des deux belligérants possède un avantage certain par rapport à son opposant (en clair, l'un a un marteau quand l'autre a une masse). Du coup, pour compenser ce déséquilibre, certains vont contourner la mesure habituelle, en prenant une autre mesure, et en conduisant un autre type de guerre, la guerre asymétrique.

3/ Le bélligérant doit donc utiliser deux critères pour évaluer ("quantifier", dit Clausewitz, continuant donc dans cette idée de mesure) les forces de l'adversaire :
- "l'importance des moyens dont il dispose"
- "et sa force de volonté"
Si le premier point est objectif, CVC note aussitôt que le deuxième est beaucoup plus problématique : la "force de sa volonté est bien moins aisée à établir, et ne peut être évaluée qu'en fonction de la force de ses motifs". (remarquons le mot "évalué")
Et Clausewitz s'arrête là, comme si cela suffisait. Or, la "force des motifs" renvoie immédiatement aux causes de la guerre, dont le grand Carl ne nous dit rien, une fois encore....

4/ "Nous sommes alors en mesure de doser nos propres efforts", soit pour l'emporter, soit au "maximum de nos possibilités" : je suis là encore surpris par cette ambiguité entre la volonté de doser (principe d'économie) et la volonté d'aller au maximum (principe d'ascension aux extrêmes).

5/ "Mais l'adversaire fait exactement de même : voici une nouvelle escalade réciproque". C'est la "troisième interaction et le troisième extrême".
S'il n'y a pas de doute sur l'interaction, on voit bien à quel point elle s'oppose avec la notion d'économie ou de mesure suggérée par CVC tout au long de ce paragrpahe. Et surtout, on s'interroge sur le titre de ce paragraphe.
Enfin : en quoi cette interaction, cet extrême sont-ils différents du premier extrême ("utilisation extrême de la force", voir ici) ?

6/ La question me semble d'importance, car Clausewitz ne retient que trois interactions menant à trois extrêmes. Ce paragraphe nous présente le dernier d'entre eux.
Or, ce paragraphe tente d'appréhender conjointement une approche de mesure et une approche d'ascension. Pourtant, si l'intuition de CVC d'ascension aux extrêmes est logique et pertinente, elle se heurte à l'expérience : parfois, la guerre ne monte pas aux extrêmes, et elle s'achève  sans qu'un des deux camps ait clairement gagné.

C'est probablement au vu de ce constat que CVC a introduit ce paragraphe, qui laisse toutefois sur sa faim.

Olivier Kempf

Publié dans Clausewitz

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VonMeisten 09/08/2008 19:47

Y aurait-il un bug ? Le dernier commentaire est vide.

OK 10/08/2008 01:11


EN fait, j'ai cru répondre et ça n'a pas pris....
Tout ça pour dire que pour l'instant, j'emmagasine vos commentaires à tous, en espérant que vous allez débattre entre vous aussi....
ET puis, quand il faudra (fin du chapitre ???) je tenterai de reprendre et de "répondre".


VonMeisten 09/08/2008 10:52

J'ai comme l'impression que CVC fait allusion intuitivement au "jusqu'ou ne pas aller trop loin" ; au sens où les deux adversaires montent aux extrèmes, tout en essayant de minimiser son effort mais en gardant à l'esprit que le but est de contraindre l'adversaire. C'est un peu la quadrature du cercle.
Je rapprocherai volontier cette pensée de Sun-Tzu lorsqu'il recommande de toujours laisser une (petite) porte de sortie à un ennemi encerclé afin d'éviter qu'il ne se sente pris au piège et donc qu'il n'ai comme seul salut que le combat à mort.
Monter aux extrèmes, oui, mais dans une certaine limite. Le problèmes est de déterminer la limite...

09/08/2008 13:19



 



Thomas 08/08/2008 21:08

Oula, répondre à vos questions, c'est beaucoup dire!

Je ne prétend certainement pas avoir saisi la pensée de Clausewitz, et j'en apprend en lisant vos notes. C'est une occasion pour moi de replonger dans une lecture qui est particulièrement stimulante.

Thomas

Thomas 08/08/2008 18:52

Quelques remarques rapides, avec le livre sur les genoux.

"En effet, elle suggère la notion de mesure : comme si d'une part on se restreignait, et d'autre part on était en permanence sous la coupe de la raison. Or, ces deux corollaires me semblent contradictoires avec ce que CVC nous disait jusque là."

"Nous sommes alors en mesure de doser nos propres efforts", soit pour l'emporter, soit au "maximum de nos possibilités" : je suis là encore surpris par cette ambiguïté entre la volonté de doser (principe d'économie) et la volonté d'aller au maximum (principe d'ascension aux extrêmes)."

Sur la notion de mesure, on peut peut-être rapprocher ça de la différence entre la guerre idéale-typique (l'utilisation de la violence qui amène forcément à la destruction totale d'un acteur - ou mutuelle) et la guerre réelle, ou chaque acteurs désire survivre au conflit (c'est la symétrie fondamentale). La mesure, ou les "règles du jeu" de la guerre, c'est au fond l'expression de ce désir- ce que la guerre soit comprise comme un passe temps ludique, un impératif religieux ou le meilleur moyen d'obtenir une richesse. On mesure le volume de violence naturellement parce que l'on sait jouer avec le feu: à la limite, c'est le premier rôle de l'"aimant" Raison dans la trinité clausewitzienne. En lien avec votre billet précédent, l'idée de Clausewitz, c'est d'avoir suffisamment de force pour faire plier l'adversaire : pas moins et ce qu'il faut de plus - à déterminer.

Pour suivre la logique de Clausewitz, à ce stade,il s'agit de "doser" puisque "l'intelligence s'en mêle et qu'elle leur appris [aux acteurs] à faire un usage plus efficace [de la violence] qu'une simple manifestation des instincts grossiers". Il s'agit de "l'emporter" (dixit), pas de pas de détruire l'adversaire, donc je "dose" la force. C'est ainsi que je le comprends, même si Clausewitz anticiperait un peu sur la présentation de ses concepts.

"Enfin : en quoi cette interaction, cet extrême sont-ils différents du premier extrême ("utilisation extrême de la force", voir ici) ?"

J'ai retenu ceux-là:

1) Extrême 1 : dynamique propre à l'objet, la violence en acte (la guerre est une violence en action et son usage n'est limité par rien)
2) Extrême 2 : dynamique propre aux sujets, interaction de volontés dominatrices (tant que je n'est pas terrassé mon adversaire, je dois craindre qu'il me terrasse et je ne suis donc pas maître de mes actions).
3) Extrême 3: dynamique propre au sujets, interaction des stratégies qui tendrait à l'utilisation de tous les moyens en vu d'une violence maximum, l'adversaire modifiant sans cesse la balance de force à son avantage, suivi par une manœuvre similaire de notre côté qui implique etc...

Cordialement,

Thomas

OK EGEA 08/08/2008 20:04


Super.
Merci en tout cas de m'accompagner dans cette lecture, et de répondre à mes questions.
OK