Dimanche 10 août 7 10 /08 /Août 15:38

Pour un gouvernement, la décision d'engager la guerre repose sur des calculs (des anticipations et des planifications, mais aussi des paris et des bluffs). On décide toujours dans l'incertitude. Décider dans la certitude, ce ne serait pas décider, si on y réfléchit bien.
Bon, tout ça non pour critiquer le général Desportes, mais pour s'interroger sur la décision de la guerre ossète, et sur sa pertinence.

1/ D'abord, la question du moment. A lire Le Monde, on croit deviner la volonté de surprendre : les Russes se seraient attendus à une intervention le 10 août, et auraient été surpris qu'elle eût lieu le 8. On peut en déduire que du côté géorgien, on a voulu justement prendre l'avantage en lançant au plus vite les opérations. Ceci expliquerait la date, bien plus que la coïncidence avec l'ouverture des JO (fausse explication, selon moi).

2/ J'ai mentionné avant hier de possibles facteurs extérieurs pour expliquer ce déclenchement (profiter, quand il était encore temps et avant que la campagne électorale américaine n'entre dans la dernière ligne droite, du soutien du gouvernement Bush). Je n'exclus pas, mais n'ai aucun moyen de le confirmer, que cette décision repose aussi sur des considérations intérieures. On sait que la réélection de Saakachvili au début de l'année a été très controversée (voir billet de Quindi), et je ne serai pas surpris d'apprendre que le président ait voulu forcer les choses pour empêcher des évolutions politiques internes qui lui seraient défavorables. On le saura bien plu stard. Ce n'est pour l'instant qu'une hypothèse. Mais le géopolitologue doit aussi considérer cet aspect là.

3/ Dernier point, plus surprenant : la possibilité que la direction géorgienne ait perdu ses nerfs, dans le conflit qui l'opposait à Moscou. Les dirigeants politiques ont normalement des nerfs solides et la peau dure, c'est d'ailleurs une des conditions de leur sélection. Mais il peut arrive qu'ils faillissent. C'est peut-être le cas dans cette affaire. Là encore, rien ne permet de le confirmer aujourd'hui.

4/ Le lecteur attentif décelera deux affirmations sous-jacentes à mes propos : a/ que c'est la Géorgie qui a déclenché les hostilités b/ que c'est un mauvais calcul.
a/ Or, factuellement, c'est la Géorgie qui a déclenché les hostilités. Certes, deux jours après elle se retire, j'imagine pour faire apparaitre la Russie comme une force d'occupation. Mais il semble que ce soit l'artillerie géorgienne qui ait causé le plus de dégâts à la ville ossète de Tskhinvali. Alors Tbilissi tentera de passer pour la victime, mais le passage à l'acte lui restera imputé. Factuellement, c'est Tbilissi le fauteur de guerre. Et elle aura quand même des difficultés à noircir complètement les Russes dans le combat médiatique.
b/ Mauvais calcul : car il était illusoire de croire que Tbilissi allait reprendre le contrôle militaire de la région ; que de plus le soutien occidental ne sera constitué que de paroles ; et que pour le coup, la perspective d'adhésion à l'Otan s'éloigne de plusieurs années.
Le seul calcul possible et réaliste de la part des Géorgiens revient à dire : "give war a chance". Choisir le désordre pour forcer une clarification, tant de la part de Moscou que de l'Occident. Toutefois, cette politique s'en remet beaucoup à des acteurs extérieurs, sans que Tbilissi ait d'atouts réellement convainquants pour tourner les choses à son avantage. C'est extrêmement risqué et cela repose entièrement sur la conduite. Il faut une unité politique de direction, et je ne suis pas sûr que M. Saakachvili la détienne.

5/ La partie russe joue méthodiquement  de ses atouts. On notera qu'il n'y a pas une feuille de papier à cigarette entre Medvedev et Poutine. Que les "forces de paix russes" en Ossétie ont été renforcées et ont probablement repris l'avantage, provoquant alors le retrait des forces géorgiennes (officiellement, bien sûr, en gage de bonne volonté etc.). Que Moscou lie Ossétie du sud et Abkhazie (voir billet de Quindi), en envoyant des troupes supplémentaires dans l'autre province et en entreprenant de repousser les forces géorgiennes qui se trouvent dans les gorges de Kodori ; que la marine russe bloque le port géorgien sur la mer Noire ; et que les avions russes s'en sont pris à certaines casernes géorgiennes (y compris celles abritant les conseillers américains).
Faut-il s'étonner que V. Poutine annonce des conséquences sur "l'intégrité territoriale"? en clair, Moscou s'apprête à reconnaître les déclarations d'indépendance des deux provinces.
Cela comporte toutefois trois risques pour Moscou :
- un affaiblissement de sa légitimité en Tchétchénie et dans le reste du Caucase nord (ce qui fait peut-être partie du calcul géorgien)
- un durcissement de la relation avec l'Ukraine, puisque, je le rappelle (voir mes nombreux billets), le vrai arrière-plan est la question de l'élargissement de l'Otan. Or, l'annonce par Kiev de ne pas accueillir le retour des navires qui participent au blocus géorgien sonne comme une faille très dangereuse : elle est logique dans l'alliance objective entre Kiev et Tbilissi, mais elle posera à terme la question du statut de la Crimée (voir ici).
- la poursuite de la perte d'image russe, décidément faible en matière de puissance douce (voir ici).

6/ La mot-clef de cette crise est bien sûr : "intégrité territoriale". Il a été prononcé immédiatement par les Américains, puis plus lentement par les Européens.
Mouais !
C'est donc un principe défendu par l'Occident ? mais alors, quid de l'intégrité territoriale de la Serbie au sujet du Kossovo ?
Ah! ce n'est pas pareil....
Ben va falloir ramer pour expliquer ça et voir une vraie différence entre l'intervention alliée de 1999 et l'intervention russe d'hier, hein, dites...
Bref, comme je l'ai déjà signalé à plusieurs reprises, la position européenne au Kossovo est intenable au plan des principes, et Moscou va faire payer le prix.
Toutefois, car il y a un toutefois, si Moscou reconnaît "l'indépendance de l'Ossétie du sud", il faudra qu'elle transige sur le cas kossovien....
A quelque chose, malheur est bon.
Mais (car il y a un mais au toutefois), on valide ainsi toutes les revendications territoriales de tous les peuples opprimés de par le monde, et tout d'abord en Europe. En clair, on inaugure ainsi un divisionnisme européen de mauvais augure. Car si les Kossoviens et les Ossètes, pourquoi pas les Vénètes et les Flamands. Et tout ne se passera pas qu'à coup de divorce de velour.
C'est une mauvaise nouvelle pour l'Europe.

7/ L'Europe, justement.
- Il est amusant d'entendre Kouchner dire (ici) que cette guerre est "aux portes de l'Europe". Parce que je comprends ainsi que le Caucase n'appartient pas à l'Europe. C'est donc, en creux, la fixation d'une frontière européenne qui est par là affirmée (sans Caucase, et donc sans Asie mineure). Quand je vous dis que la Turquie n'est pas très contente.....
- Et ce discours révèle un clivage entre l'Europe de l'ouest, très rétive à "y aller", et les "va-t-en-guerre", nommément les trois pays baltes et la Pologne, qui dénoncent "l'impérialisme de la Russie". On comprend leur peur à leurs frontières. Mais le conflit géorgien, c'est aussi une limite claire à la théorie européenne de l'élargissement pacifiant (voir ici) : on ne va pas élargir pour pourvoir de la sécurité, puisque la prochaine étape de l'élargissement est une zone qui n'est pas du tout pacifiée, et bien au contraire est en guerre. Ce qui milite pour l'établissement, enfin, de frontières à l'UE. Et explique la déclaration de Kouchner. Et ça, c'est plutôt une bonne nouvelle pour l'Europe.

8/ Régionalement, on assiste peut-être à la fin d'un dispositif géopolitique en croixqui prévalait, avec d'un côté un axe Moscou-Erevan (Arménie)- Téhéran, qui demeure, et de l'autre un axe Washington - Ankara-Tbilissi-Bakou qui s'affaisse. L'axe Ankara Washington est abimé depuis longtemps, et le gouvernement Bush II ne l'a pas réparé. L'axe Washington-Tbilissi s'affaiblit à vue d'oeil. Ankara et Bakou ont donc logiquement intérêt à trouver d'autres accords. Bref, la crise n'avantage pas les Etats-Unis.

9/ Et le pétrole ? bon, les marchés sont fermés, d'accord. Mais avant, à la moindre attaque rebelle au Nigéria, le baril prenait cinq $, et là Moscou bombarde quasiment l'oléoduc BTC (qui a d'ailleurs étét coupé il y a deux jours par des extrémistes kurdes, quel hasard), et personne ne réagit ?????
C'est vraiment très curieux. Il doit y avoir quelque chose là-dessous....

Olivier Kempf

Publié dans : Asie Mineure, Caucase, Caspienne - Communauté : Géopolitique
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