Clausewitz, (Livre I, chap. 1, § 8&9)

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Je reprends ma lecture de Carl von C.
Et pas au rythme d'une MG42, comme disait gentiment von Meinstein : une ou deux pages par jour, vous trouvez ça élevé, vous? J'espère que vous en lisez autant, dites....

Paragraphe 8
Le deuxième paragraphe qui traite de la réalité (voir billet précédent) est beaucoup plus long que le précédent, et beaucoup plus également que le suivant. Ceci explique que je traite les deux aujord'hui.
Il s'intitule "la guerre ne constitue pas une bataille unique et sans durée".

1/Beaucoup plus long, car il se déroule sur deux pages, avec au début deux gros alinéas où l'on compte quatre "si" : on sent que le traducteur a peiné à débroussailler cette accumulation d'hypothèses et de relatives (à vue de nez, un entassement de je...desto..., les germanistes apprécieront).
Ce détour grammatical n'est pas innocent. Car cette accumulation suggère peut-être une certaine difficulté à exprimer son raisonnement. Et constitue un certain obstacle au lecteur qui peut être rebuté.

2/ Que veut donc dire CVC dans ce premier développement ?
Que si les choses étaient comme dans le concept, on accumulerait toutes ses forces au départ, et tout s'enchaînerait selon une logique implacable d'ascension. En fait, le premier coup donnerait le vainqueur. Or, si la guerre est une succession d'actions élémentaires, "l'action précédente dans tous ses aspects devient la mesure de la suivante, et le monde réel opère ainsi son retour, remplace l'abstraction et modère la tendance vers l'extrême".
CVC pose ainsi trois choses, me semble-t-il (mais ce passage est difficile, et j'accepte toute objection avec joie).
- la critique d'une appréhension trop mathématique et logique de la guerre, qui n'est pas une science, mais une activité humaine.
- dès lors, la réintroduction de la mesure et de la modération, comme dans le § 7.
- enfin, l'annonce d'une notion suggérée, et qui sera développée plus tard, celle de la friction.

3/ CVC poursuit alors : dans le "monde réel", "les adversaires resteront en-deça des efforts extrêmes".
Clausewitz énonce ainsi les freins à l'ascension aux extrêmes, ceux qui empêchent la guerre d'aller systématiquement au bout de sa totalité.

4/ Il s'interroge ensuite sur les forces dont disposent chacun :
- "les forces armées proprement dites, le territoire national avec sa superficie et sa population, et les alliés".

5/ à propos du territoire, il précise qu'il est "non seulement la source de toute la force armée à proprement parler, mais fait partie intégrante des paramètres effectifs de la guerre" avant d'évoquer "les forteresses, les fleuves, les montagnes, les habitants, etc., en bref le pays tout entier".
J'ai eu des hésitations. J'ai d'abord pensé que CVC parlait là de géopolitique. A bien y regarder, il s'agit d'abord de géostratégie et du rapport entre le territoire et la guerre. Toutefois, le géopolitologue trouve là son miel, car le territoire est un facteur et un  enjeu de la guerre : si la géopolitique s'intéresse aux voies et moyens qui conduisent à la guerre, elle a un rapport évident avec la géostratégie.

6/ "Quant aux alliés, leur engagement ne dépend pas de la volonté des parties belligérantes", et "ils n'entrent souvent en lice que plus tard ou ne montent en puissance que pour rétablir un équilibre rompu".
Il s'agit là d'une conception "classique" des alliances, qui prévalait au XIX° siècle et tout au long du XX° siècle. Je ne reviendrai pas sur la notion d'alliance au XX° siècle et sur le changement de perception que le lecteur français peut avoir aujourd'hui, compte-tenu de l'expérience de l'OTAN. Rappellons simplement que cette Alliance atlantique est tout à fait exceptionnelle au regard de l'expérience historique.

7/ CVC tire un argument de tout son développement : c'est que si le premier coup n'est pas décisif, (car la guerre n'est pas une chose mécanique), alors on peut "restaurer un équilibre des forces gravement rompu dans un premier choc de puissances".

8/ De même, la succession d'actions élémentaires donnent à chaque bélligérant la possibilité de sortir de la guerre. Car "ce que chacun omet de faire par faiblesse devient pour l'autre un motif objectif de modération". On note au passage l'utilisation du mot faiblesse.

Paragraphe 9
Le paragraphe 9, intitulé "à la guerre, le résultat n'est jamais absolu", est tellement court que l'on peut le citer in extenso :
" Finalement, l'issue ultime d'une guerre tout entière ne peut jamais être conçue comme un absolu ; souvent, l'Etat vaincu y voit un mal temporaire, auquel les circonstances politiques de l'avenir pourront remédier. Il va de soi que cela contribue à modérer la violence des tensions et l'impétuosité des efforts".

9/ Cette brièveté ne peut que surprendre, et rappeler la brièveté du §7. Il s'agit encore de rappeler un principe de réalité, qui donc modère la guerre.
Mais CVC est ici plus direct : il évoque le calcul politique (non évoqué dans la montée à la guerre), comme si la politique, c'était la modération. Ce serait d'ailleurs une belle définition du politique.
Mais la brièveté du §9 s'explique par les paragraphes 11 à 13 qui détailleront ces aspects politiques.

On y arrive.

O Kempf

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Thomas 14/08/2008 15:47

Oui, décisif, c'est vraiment l'idée. La guerre n'est pas forcement le meilleur moyen de régler un conflit mais certainement le plus efficace, dans la mesure ou elle offre le plus de possibilité d'une définition claire entre gagnant et perdant.

C'est aussi un sacré avertissement à ceux tenter d'utiliser l'outil-guerre.

OK 14/08/2008 17:35


Efficace, mais risqué. Car il y a incertitude.... Sinon, on ferait tout le temps la guerre, qui serait une science exacte.


Thomas 13/08/2008 13:04

Loin de moi l'idée d'avoir lu chez Clausewitz une vision purement mécanique de la guerre, ce serait plutôt la liberté d'action des acteurs comme d'une "thin red line" entre deux gros rouages (ascension aux extrêmes et peur la souffrance et de la mort). Plus qu'une question de degré, il s'agirait de la nature de la guerre, qui contrairement à la nature des relations familiales ou professionnelles ou autre, s'attache aux notions de vie et de mort, et au moyen de changer le premier en second. C'est extra-ordinaire, on ne retrouve pas une autre activité humaine ou ces notions existent avec une intensité comparable. Et encore moins ou elles entrent en ligne de compte. c'est ce qui défini le caractère "plus déterministe" de la nature de la guerre: lorsque l'on traite avec de telle notions, la place de la nuance s'en trouve automatiquement très réduite. Du moins certainement plus que pour une autre activité. j'enchéris, ou je passe.

Maintenant, j'interprète peut être beaucoup mais je ne peut éviter de me figurer la vision de la guerre chez Clausewitz comme d'un petit pont suspendu,très instable, avec le stratège dessus partagé entre la peur de tomber (qu'il hésite à traverser ou qu'il soit sur le pont proprement dit) et la nécessité de pousser jusqu'au bout pour éviter de tomber, mais aussi, on peut le supposer parce qu'il n'y a pas d'autre moyens de traverser. Evidemment, l'image est loin d'être parfaite mais elle permet, j'espère, de figurer un peu mieux mon propos.

OK 13/08/2008 13:27


D'accord, : déterministe non comme "mécaniste", mais déterministe comme "forçant la détermination". Ou encore, forçant la décision.
On n'ose dire "décisif", et pourtant... ce serait l'adjectif adéquat.
Je rappelle le "décider dans l'incertitude" de Desportes : mais il le décrit comme particulier à la guerre moderne, alors que cette décision dans
l'incertitude me semble inhérente à la décision stratégique. Ce que CVC nous apprend. Et notamment dans ces paragraphes


Thomas 13/08/2008 11:00

"Mais une fois la guerre déclenchée, il faut monter aux extrêmes - et faire abstraction des sentiments. "

Sans chercher à pinailler, une petite remarque sur votre interprétation.

1) la montée aux extrêmes est une dynamique indépendante de la volonté des acteurs, c'est une conséquence du choix de la violence comme mode de résolution du conflit. La dynamique des trois extrêmes isolés par Clausewitz forcent les acteurs à utiliser un volume de violence toujours plus élevé. Après, ils sont portés par ces dynamiques avec réluctance ou avec "bonne volonté". Le seul choix des acteurs, c'est celui d'utiliser ou non la violence pour résoudre ce conflit.

2) Il n'y a pas une séparation claire et net entre la guerre et la paix, entre l'alliance et la guerre totale. Sinon, la faiblesse définie par Clausewitz - la peur dans l'utilisation de la violence - n'existerait pas. Cela rejoint votre questionnement sur la définition du seuil de la guerre chez Clausewitz. C'est parce que la guerre n'est pas nécessairement totale que les acteurs ne désirent pas nécessairement se laisser porter par la montée aux extrêmes et peuvent chercher à freiner celle-ci. Même si l'on se figure une balance de force disproportionnée, le faible n'aurait alors que le choix entre la destruction sur le champs de bataille et la destruction suite à la capitulation. Dixit Clausewitz:

" Finalement, l'issue ultime d'une guerre tout entière ne peut jamais être conçue comme un absolu ; souvent, l'Etat vaincu y voit un mal temporaire, auquel les circonstances politiques de l'avenir pourront remédier. Il va de soi que cela contribue à modérer la violence des tensions et l'impétuosité des efforts".

Donc, "falloir monter aux extrêmes" et "falloir faire abstraction des sentiments" sont deux éléments qui ne me semble pas correspondre avec la pensée clausewitzienne puisque ils supposent une liberté d'action importante pour les acteurs alors que la guerre dans la pensée de Clausewitz est hyper déterministe.

Comme vous le précisez, la guerre est un dialogue par la violence, et le temps nécessaire pour monter aux extrêmes représente au fond la seule petite marge de liberté des acteurs entre l'écrasante dynamique de montée aux extrême et la peur de la mort et de la destruction. Le seul choix des acteurs, c'est d'accepter ou non la violence et donc la question est justement "Faut-il accepter la montée aux extrêmes?". Si je me permet de préciser cela, c'est que l'idée de la guerre comme d'un univers très instable, ou la raison - le calcul- est très difficile à assurer, me semble capitale pour comprendre la vision clausewitzienne de la guerre. Celle-ci est plus proche d'un poker amateur que des Echecs: beaucoup d'incertitude, beaucoup de hasard, soit on enchérit, soit l'on passe. Mais bon, c'est mon interprétation.

A la limite "il faut monter aux extrêmes" représente une stratégie, quelque chose entre le "brinksmanship" et la "stratégie du fou".

Thomas

OK 13/08/2008 12:22


La pensée de Clausewitz est-elle hyper-déterministe ? je le croyais. Cette relecture me fait entrevoir des ambiguités, des microfailles où justement l'humain se réintroduit.
Après, y a-t-il place pour une décision humaine dans la conduite de la guerre (et pas seulement dans la décision de la guerre, puisque telle est votre critique, si je la comprends bien) ?
Assurément, pour deux raisons :
- parce que la guerre est une activité humaine, et que dans ce §, CVC nous rappelle qu'elle n'est pas mécanique, qu'elle n'est pas pur concept et pure abstraction, mais que la réalité est là;
- parce que va arriver la notion de friction et de brouillard de la guerre, qui introduit justement une marge de manoeuvre à l'humain, qui doit décider dans l'incertitude.
C'est bien pourquoi il y a des stratèges (ceux qui font la guerre -et la gagnent), et des stratégistes (ceux qui pensent la guerre : CVC et, plus modestement, nous).
Dès lors, il y a une tension entre les principes de montée aux extrêmes, et la réalité : n'est-ce pas l'objet de ces paragraphes que de montrer ce hiatus, qui fait que la guerre est rarement
totale....?


Thomas 12/08/2008 20:48

"8/ De même, la succession d'actions élémentaires donnent à chaque belligérant la possibilité de sortir de la guerre. Car "ce que chacun omet de faire par faiblesse devient pour l'autre un motif objectif de modération". On note au passage l'utilisation du mot faiblesse."


Ce passage m'a beaucoup intrigué aussi. "Ce que chacun omet de faire par faiblesse devient pour l'autre un motif objectif de modération; cette interaction ramène à des proportions plus modérées les tendances à aller à l'extrême." La faiblesse, c'est la promptitude de l'esprit humain "à échapper aux tensions trop démesurée". Clausewitz mettait auparavant cette faiblesse sur le compte d'une grandeur d'âme, un caractère philanthropique futile et absurde. Vouloir limiter la guerre suivant un impératif éthique revient à nier la nature de la guerre, en tant que phénomène social, qui tend aux extrême.

Hors ici, nous avons autre chose. La modération, c'est une faiblesse de l'âme humaine devant la violence puisque, celle-ci porte en soi, et nous en avons conscience, la possibilité d'une souffrance et d'une perte supérieure à celle que nous acceptons de subir (proportionnelle). Clausewitz ne le précise pas, mais c'est cohérent avec son idée d'ascension et pourrait se résumer à "Si je lui fend la lèvre est-ce que je ne vais pas me retrouver avec un nez cassé?".

Ce qui est intéressant c'est que cette faiblesse "devient pour l'autre un motif objectif de modération" - la crainte de la violence favoriserait chez l'autre une propension à lui même laisser court à cette crainte, ce qui favoriserait une violence de basse intensité, et pourquoi pas un statu-quo. Pour suivre mon exemple, si je ne risque pas d'avoir un nez cassé, pourquoi je tenterai de lui compresser les orbites ce qui pourrait l'inciter à sortir sa matraque.

D'une part on a ici la base de réflexion de Schelling: la violence c'est d'abord la peur, avant d'être la destruction, et cette peur c'est un instrument aussi valable pour la dissuasion que pour la coercition. Ce qui n'est pas mal en deux malheureuses phrases!

D'autre part, elle illustre une approche très interessante, à mon sens, de la pensée de clausewitz. La violence, ce n'est pas le summum de la puissance, c'est "la somme de toutes les peurs", pour reprendre le titre du bouquin de Clancy. En conséquence, il s'agit (peut être!) du rôle du militaire - le professionnel de la guerre - que de conserver la balance entre entre cette peur et la qualité de la puissance. Est-ce que cela ne saurait pas l'idée de Clausewitz que de présenter le stratège -l'homme de guerre- comme la personne qui, comme promoteur de la puissance en acte, de la violence, pourrait assurer un équilibre qui garantisse de voir objectivement l'intérêt de l'outil-guerre? La servitude de l'état de militaire serait le rôle de va-en-guerre. (Vous vouliez de la polémique, Olivier? ;o))

Inversement, c'est aussi le rôle du militaire - et c'est convenu - que de garder à l'esprit la nature de la guerre, l'ascension aux extrêmes, et de ce figurer avec réalisme ce qu'implique l'utilisation de la violence. Et donc de réfréner quelques têtes brulées politiques.

Thomas

OK 13/08/2008 00:24


Faiblesse vertu, ou faiblesse qualité ? peu importe ce que c'est chez moi : ça devient un facteur du calcul de l'autre. Car la guerre est dialogue et langage.

Quant à la violence : a-t-elle des origines, ou est-elle inhérente, naturelle ? je ne sais.

Dernier point : oui, rares sont les "militaires ivres de sang" tels que les présente la caricature de ceux qui n'ont jamais réfléchi à ça.  Souvent ils ont connu les horreurs de la guerre. Et
donc freinent le déclenchement de la guerre. Mais une fois la guerre déclenchée, il faut monter aux extrêmes - et faire abstraction des sentiments. Ce qui explique un Nivelle, si décrié pourtant.
Cela l'explique, mais ne le justifie pas forcément (autre débat).