Insurrection : la fabrique de l'ennemi américain

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Je signalais (ici) la publication de la nouvelle National Defense Strategy par les Américains.
Stephane Taillat l'a lue et nous en livre une brève analyse (en attendant, j'imagine, un travail plus détaillé).

Je retiens ceci de son billet :
" surtout, la contre-insurrection, même si le mot ne fait qu’une occurrence, devient une stratégie en soi. Je m’explique: le concept de “longue guerre” est plus qu’une description rationnelle et objective de l’environnement stratégique. En réalité, il permet de lire le contexte mondial dans l’optique d’une confrontation qu’il s’agit de gagner contre le terrorisme et le fondamentalisme islamiste. Il ne s’agit pas seulement de “stabilisation” (terme français) mais bien de “contre-insurrection” (l’insurrection n’étant pas seulement un “procédé” de l’ennemi mais bien l’ennemi lui-même, insurgé contre le rôle dominant des Etats-Unis). "

1/ la longue guerre a-t-elle jamais été une description rationnelle et objective de l'environnement stratégique ? Il est permis d'en douter.

2/ Confrontation contre le terrorisme : mais le terrorisme est un moyen du combat, non sa justification, que diable ! Cessons d'emprunter les travers conceptuels des Américains.
Si l'ennemi est le fondamentalisme islamiste, pourquoi pas, mais disons le : car il y a la une vraie description d'un opposant.
Caricaturale, peut-être ? Je dirai : comme toujours : l'ennemi est toujours caricaturé, et la propagande, quoiqu'on en dise, n'est pas réservée aux totalitaires.
Au risque de sombrer dans l'huntingtonisme ? Mais il ne fait pas de doute que le gouvernement Bush, du moins son premier mandat, a été huntingtonien.

3/ C'est d'ailleurs ce qui me semble intéressant dans cette NDS, c'est qu'elle soit publiée à six mois de l'élection. Cela est surprenant, ainsi que je le notais. Mais cela revient à affirmer que l'huntingtonisme va demeurer la pierre de touche de la politique extérieure US. Ce qui est sûr dans le cas de Mc Cain, peut-être discutable dans le cas d'Obama.

4/ Alors, l'insurrection est l'ennemi lui-même ? Cela reçois le même reproche que je fais au terrorisme, celui d'assimiler un procédé et une justification. Ce qui est, probablement, la continuité du travers américain que j'évoquais à propos du terrorisme.
C'est une critique classique faite de la représentation américaine du monde : tout ce qui n'est pas comme nous est un alien, donc un ennemi. Cette critique est à l'origine gauchiste et structuraliste (ce qui ne signifie pas qu'elle soit fausse, ni même vraie!). Mais elle est reçue par l'anti-américanisme de droite.

5/ Ajoutons toutefois : alors que l'huntingtonisme est un récit géopolitique (criticable, je sais, je ne cherche pas à le défendre, juste à le caractériser), la "longue guerre" me semble un mécanisme simili conceptuel mais fabriqué par des militaires. En clair, à défaut de comprendre la complexité du monde, on se cantonne dans des catégories connues qui suffisent à encadrer l'action. C'est le "eux et nous" du gendarme et du voleur. Et l'insurgé est forcément l'ennemi. (regardez d'ailleurs la difficulté à nommer l'ennemi en Afghanistan).

6/ On me rétorquera qu'il est normal qu'une "stratégie" reste "militaire". Mmoui. Mais quand vous la lisez, vous constatez quand même une description du monde et de l'environnement qui devrait être géopolitique. Et qui est décevante.

7/ Alors ?
- alors soit les US simplifient, choisissent l'huntingtonisme et désignent le fondamentalisme islamiste comme leur seul ennemi. Et ils continuent leur spirale descendante;
- soit ils acceptent la complexité, et l'existence non pas d'un monde (Le si rassurant Rest of the world), mais de mondes qui s'articulent. Cela ne signifie pas forcément un monde "multipolaire". Mais un monde compliqué. Un monde épais.

Olivier Kempf

Publié dans Amérique(s)

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B
Oui, J.K.Galbraith, économiste un peu iconoclaste.<br /> <br /> Il pointait les relations entre le "complexe militaro-industriel" et le pouvoir aux USA.<br /> <br /> Or, il est vrai que, si on se replace en 2001, le poids de types comme Cheney était considérable, le poids des financements de campagne de la part d'entreprises militaires avait été important, que l'industrie militaire américaine (et l'OTAN) se cherchait un rôle durable dans un monde riche en "micro-conflits" etc.<br /> <br /> Ainsi, la doctrine interventionniste, proliférant sur l'extrémisme "chrétien", a été impulsé par des personnalités proches des industries militaires. Du hasard ? Sincèrement, j'en sais rien.<br /> <br /> Mais cela expliquerait, au moins en partie, les positions de McCain et surtout les revirements d'Obama sur les questions militaires.<br /> <br /> Donc, oui, la structure déciderait. La mort de la politique.<br /> <br /> D'ailleurs, politique et USA c'est contradictoire depuis longtemps
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C
La lutte contre le terrorisme se déroule sur deux plans : anti-terroriste (pendant la préparation, au cours de et après l'action, avec un délit ou une intention de délit constitué recevable judiciairement) et contre-terroriste (collecte et analyse de renseignements permettant d'anticiper une préparation ou un passage à l'acte (sans possibilité légale de poursuites judiciaires).<br /> <br /> Les stratégies occidentales française et américaine de lutte contre le terrorisme divergent parce que leurs hypothèses de départ sont différentes. <br /> La France considère que le terrorisme islamiste n'est pas organisé : il s'agit plus de contrer le "lone wolf". <br /> Les États-Unis considèrent qu'Al-Qaïda est une armée structurée qu'il s'agit de combattre militairement de façon "conventionnelle".<br /> <br /> Pour résumer, on pourrait dire que la France privilégie la recherche de l'aiguille dans la botte de foin, tandis que les États-Unis utilisent le marteau-pilon pour écraser un nuage de taons.<br /> <br /> L'article développe aussi d'autres idées, comme les difficultés de la coopération atlantique dans la sécurité. <br /> Il évoque aussi le délicat équilibre des services de renseignements démocratiques dans la conduite de leur mission, cherchant l'arbitrage loyal entre les orientations imposées par les gouvernements et les nécessaires choix stratégiques internes.
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O
<br /> Merci pour cet excellent résumé. Je suis sûr qu'il va intéressé Stéphane Taillat, Thomas Renard et Romain Lalanne qui vont se précipiter pour le lire.<br /> <br /> <br />
C
@ZI et OK<br /> Sur ce sujet précis je vous conseille l'article d'Alain Chouet, ancien directeur du renseignement à la DGSE, dans le dernier numéro de la revue Sécurité Globale, (disponible pour un prix abordable si on achète l'article seul) sur le site de l'Institut Choiseul http://www.choiseul-editions.com/Num_Revues.php?idNum=142&pg_aff=0&artParPage=6
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O
<br /> Merci. QUelle est la thèse ?<br /> <br /> <br />
B
Et si, "simplement", les réponses venaient de Galbraith ? <br /> <br /> Désolé c'est une "idée partielle" comme dirait notre hôte et même pas trop réfléchie mais ....<br /> <br /> Bien sur, cela reviendrait à dire qu'il n'y a pas de pilote dans l'avion... ce qui me parait assez fondé.
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O
<br /> Euh... John Kenneth Galbraith ? l'économiste ?<br /> Euh.... N'est-ce pas lui qui a inventé la notion de technostructure ?<br /> Et du coup, la "structure" déciderait ?<br /> <br /> <br />
Z
Je veux dire que je n'ai malheureusement jamais compris la tendance américaine de ces dernières années à se focaliser sur "the long war" connue autrement sous le doux nom de "war on terror".<br /> <br /> Le 11 septembre est un traumatisme immense mais il faut, je trouve, une myopie particulière pour en venir à considérer la lutte contre des mouvements terroristes comme l'alpha et l'omega des relations internationales au XXIeme siècles.<br /> <br /> Le terrorisme d'inspiration islamiste est la menace physique la plus immédiate, faut-il pour autant se focaliser sur elle?Veut-elle vraiment toute les ressources militaires, financières et même intellectuelle qu'on y investit?
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O
<br /> Je partage vos questions<br /> <br /> <br />