Les marchés ont-ils des nerfs ? ou l'échec de la géoéconomie ?

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Ainsi que nous l'apprend une dépêche de Reuters d'hier soir, le pétrole s'échange à 115 $ le baril.
Et malgré la récession qui se profile, le CAC 40 demeure solide ce matin.

Bon, rassurez vous, je ne vais pas produire une chronique économique, il y a tout un tas de spécialistes qui abondent sur les blogs spécialisés.

Mais ce qui m'intéresse, ce sont les leçons géopolitiques à tirer de tout ça (c'est-à-dire, de la guerre géorgienne).

1/ En effet, normalement, ce sont les marchés qui réagissent aux "fluctuations géopolitiques" comme on ne cesse de lire dans les articles spécialisés. Or, pour la première guerre européenne du XXI° siècle, rien, nada, niente, nichts, nothing à l'horizon, une mer étale et un calme plat. Pas de conséquences économiques d'un événement géopolitique. Curieux, non ? Je ne suis pas le seul à le constater (voir ici).

2/ Cette atonie m'étonne. Encore (voir point 9 ici).
Alors que tout le premier semestre, on assistait à des délires collectifs, des hallucinations de groupe, des prophéties autoréalisatrices, subitement, les "marchés" ont des nerfs, et constatent 1/ que la Géorgie est un nain économique 2/ que la Russie est un géant énergétique 3/ que l'oléoduc BTC ne transporte qu'un pour cent du pétrole mondial 4/ que "les conditions du marché" rendent la question pétrolière moins  urgente (temporairement?) 5/ que les Etats-Unis ne peuvent pas faire grand chose ,
et qu'en conséquence, on ne va pas faire monter la mayonnaise car ce serait se tirer une balle dans le pied sans espoir de gains à court terme.

3/ Dès lors, le phénomène est celui de la déconnection entre les deux sphères : la géopolitique et l'économique. C'est important, car cela remet en question le postulat de la géoéconomie.

4/ Quel est-il ? d'affirmer que dans l'économie mondialisée, l'important est invisible pour le politique et se réalise dans l'économique. Que la fin de l'histoire, vue par Fukuiyama, était une réalité. Qu'il n'y aurait plus de guerre. Qu'en revanche, les rivalités entre nations demeuraient, mais s'exprimeraient avec un autre langage, celui de la géoéconomie. Que cette "guerre économique" opposerait les anciens acteurs et de nouveaux (Etats, entreprises et autres groupements d'intérêt).
Dans le cas géorgien (tiens, une guerre), Moscou a bien sûr voulu prendre contrôle de l'oléoduc TBC (thèse géoéconomique : qui se réduit à peu près à ça). Mais ce n'est qu'une raison parmi d'autres, dont la reprise en main de l'étranger proche, le complexe d'obsidionalité, la lutte contre une OTAN trop envahissante, la revanche sur l'humiliation elstinienne, la promotion de la thèse eurasiatique, etc... (peu importe que ces raisons soient valables, ce qui importe est qu'elles aient joué un rôle dans la décision russe). ET ces raisons sont politiques, non géoéconomiques.

5/ Cette thèse a eu (continue d'avoir) d'ardents et talentueux défenseurs (Pascal Lorot, Georges Harbulot). Toutefois, cette notion ne saurait avoir une vision totale de la réalité, me semble-t-il, contrairement à ses prétentions.
En clair, la géoéconomie apporte des "éclairages" fort utile, mais ne me convainc pas dans sa volonté d'englober l'ensemble des relations internationales. Pour deux raisons.
a/ la première est liée à l'ambition de la discipline : si l'économie a une  part importante d'explication de la réalité, la radicalité de la guerre lui échappe. Et revient au politique. Cela assure mécaniquement la supériorité de la géopolitique sur la géoéconomie.
b/ la seconde est liée aux rapports avec les territoires. Rivalité de puissances sur des territoires et leurs populations, dit la géopolitique. Pareillement, dit la géoéconomie en oubliant les populations, et en ajoutant "sous l'angle économique". Concrètement, cela revient à deux choses : les ressources du territoire, et les voies de communication. Et plus ultimement, la géoéconomie se réduit bien souvent à une géopolitique de l'énergie.

6/ Quant à la guerre économique,
- soit il s'agit de celle des entreprises : nouveau nom de la concurrence, plus ardue et avec des moyens d'espionnage industriel et désormais de contre-espionnage industriel : ce qu'on appelle l'intelligence économique. Mais c'est infra-étatique...
- soit il s'agit de celle des Etats, et on retombe dans la question de la géoéconomie (à moins qu'on ne veuille entrer dans une cirtique néo-marxiste du pouvoir politique manipulé par le grand capital.....).

7/ Ainsi, je persiste à penser que la géopolitique décrit une part plus grande de la réalité internationale que la géoéconomie. Et que celle-ci devrait se nommer géopolitique des ressources, pour une raison sur laquelle je reviendrai un autre jour.

Olivier Kempf



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Bzhita 17/08/2008 19:14

Oui, j'avais lu le billet avec intérêt.

Je crois que le premier à dénoncer cette possibilité ait été Adam Smith lequel demeure auteur peu connu dans sa complexité. Marx, bien sur, ou Schumpeter font partie du lot. Mais au-delà de la "priorité" il est intéressant de noter la popularité de la critique à partir d'approches différentes

Bzhita 15/08/2008 19:44

En économiste, je partage votre avis en très grande partie.

Seul le point 7 me laisse perplexe (mais j'attend s de lire votre argumentaire) et le pouvoir manipulé n'est pas forcément une critique néomarxiste (mais bon, ça c'est une question marginale d'étiquettes)

15/08/2008 19:58


Point 7 : j'y avais déjà fait allusion lors d'un billet sur l'écologie que vous devriez retrouver.
Critique néomarxiste : oui, il y a Galbraith, Public Choice, etc... Mais de mémoire, les premiers sont les marxistes, non ? et les économistes "libéraux" sont ensuite venus sur ce terrain, je
crois.