L'affaire géorgienne vue d'Europe

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Si une analyse sommaire de l'affaire géorgienne donne un vainqueur (les Russes, voir ici) et un perdant (les Américains, voir ici), on peut s'interroger sur le statut de l'Europe. Car s'il y a, selon Clausewitz, toujours un vainqueur et un perdant à la guerre et que le nul est une illusion, on ne sait si le maître a envisagé le statut d'un tiers.

Or, au risque d'être fade, l'observateur a l'impression que pour l'Europe, c'est "un peu des deux". Cette hésitation normande, contrastée et ambivalente, nécessite donc des explications.

1/

Une Europe qui a réagi tout de suite

Imaginons que la présidence fût assurée par un petit pays nordique, par exemple...

Les hasards de l'histoire ont voulu que ce fut la France qui présidât l'UE, au coeur de cet été ; que le dirigeant français soit un homme politique pétri d'action et décomplexé (quoiqu'on en pense par ailleurs) ; et que la France soit le pays d'Europe qui avait le plus de chance d'être entendu des Russes, d'abord parce qu'elle est un puissance nucléaire avec de solides qualités militaires ; ensuite parce qu'elle a une tradition d'indépendance qui sied à l'âme russe, depuis plus longtemps que la guerre froide ; enfin parce qu'elle pratique avec le nucléaire une diplomatie de puissance énergétique qui s'apparie à celle des Russes tout en la rendant indépendante des fluides de Gazprom (pour plus de détails, voir ici).

Cette conjonction a été, pour l'Europe, une chance incroyable. En effet, ce fut l'Europe qui a eu la main. Elle qui a négocié avec les Russes. Elle dont le plan demeure la base de la résolution du conflit, même si ce n'est pas accepté à l'ONU mais toléré à l'OSCE.

Et là, l'Europe a incontestablement gagné. C'est elle qui est au centre du jeu, et non les Américains. Ce qui représente à la fois une révolution stratégique, et l'accomplissement d'un rêve russe : celui de séparer, enfin, aussi minime cela soit-il, les deux rives de l'Atlantique ; graine qui augure, vu de Moscou, la possibilité d'un dialogue euro-russe dont le format a été ébauché, dans l'indifférence générale, par le plan de M. Medvedev (signalé sur ce blog ici).

2/

Une Europe qui hésite et se tiraille

On pourrait se contenter de cela. Et favoriser une alliance contre une autre (ce qui n'est pas la ligne de ce blog). Dire que mieux vaut les Russes que les Américains, ou autres fadaises.

Or, c'est là que l'Europe hésite, et ne sait choisir. Une fois encore.

Bien sûr, il y a le prémisse d'une nouvelle division de l'Europe entre deux lignes concurrentes, fêlure supplémentaire d'un corps bien malade et atteint déjà par de mulitples écorchures : un élargissement trop rapide, un appprofondissement institutionnel raté, des référendums perdus, une crise irakienne puis un désaccord sur l'Union pour la Méditerranée, un axe franco-allemand fragilisé, sans parler de la langueur économique et de la crise belge.

Et l'on voit bien deux camps s'agréger :

- un camp des durs : Pologne et pays baltes, auxquels se sont adjoints la Suède -voir ici- et récemment la Grande Bretagne,

- un camp des dialoguistes, avec la France et l'Allemagne, mais aussi l'Italie, le Luxembourg, l'Espagne, la Grèce.

Très visiblement, le partage ne recouvre pas exactement la séparation rumsfeldienne entre vieille et nouvelle Europe

Cette hésitation inquiète. Car elle manifeste encore une fois l'absence de volonté politique, alors que l'Europe a l'initiative et qu'elle est en train de la perdre, par inaction.

Vous me direz : rançon de la démocratie et de la négociation qui est au coeur du projet européen. Et vous aurez, incontestablement, raison.

Mais à l'heure du retour de l'histoire, à l'heure où les circonstances sont favorables, à l'heure où il s'agit de saisir les opportunités, ces débats sénatoriaux (je pense ici au Sénat de la Rome antique, qui se laissait surprendre par les généraux iméptueux) inquiètent tant ils annoncent le gâchis.

Soit celui de l'indécision.

Soit celui de la séparation.

3/

Car l'Europe ne sait pas faire face à la guerre

L'Europe est bâtie sur un projet pacifique. Je ne saurai trop recommander, encore et encore, le "géopolitique de l'UE" de Sylvain Kahn, dont on trouvera un fiche de lecture dans la colonne de droite.

La construction européenne saura-t-elle réagir au retour de la guerre ? C'est tout l'enjeu de cette affaire géorgienne.

Ce qui va bien au-delà des petites avancées sur "l'Europe de la défense", très déclaratoires.

Car encore une fois, la question n'est pas celle des institutions (une armée européenne, ou un corps d'alerte à 60 000 h., ou des GT 1500, que sais-je). Mais en bonne géopolitique, elle est dans la volonté politique.

Le feu géorgien va révéler le métal dont est fait l'Europe. Au risque de le casser.

4/ Deux hypothèses, parmi d'autres. Je laisserai, pour conclure, deux hypothèses. Mais attention : elles n'ont pas vocation à recouvrir tout le champ des possibles. Elles cherchent seulement à contribuer à penser l'avenir.

41 / la fin des élargissements : l'Europe aurait ainsi appris de l'affaire géorgienne que la théorie du chaînage (voir ici) est impraticable non seulement dans la durée, mais aussi dans l'espace. Et qu'il faut adopter une autre méthode que celle de Rome pour stabiliser les confins ; qu'incorporer sans cesse toujours plus de confins ne mène pas à la paix, mais à la dissolution ; et qu'il faut, enfin, s'accepter dans un cadre géographique déterminé. Si c'était le cas, ce serait une excellente nouvelle : l'Europe naîtrait à la géopolitique.

42/ l'élargissement à la Géorgie : il serait vu comme un succédané à l'élargissement otanien, rendu impossible par les Russes, qui admettraient l'entrée de Tbilissi dans l'UE, comme gage d'une réconciliation. ce serait extrêmement spéculatif et hardi. Cela relancerait la marche aux élargissements, et intégrerait le Caucase dans l'aire européenne. Pour le meilleur et pour le pire (voisinage tchétchéne, daghestanais, ingouche, NagornyKarabakais, pour ne parler que des conflits gelés des environs). Mais, pour la première fois depuis la fin de la guerre froide, l'UE précéderait l'Otan dans un élargissement à l'est..... Le jeu en vaut-il la chandelle ?

5 Et une ligne

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L'Europe a la politique de sa géographie. L'Europe n'est délimitée que par ses marges. A la différence des autres continents, qui n'ont que des mers, l'Europe est un triangle dont un bord est l'Atlantique, l'autre la Méditerranée, le dernier étant la Russie. Ce trépied doit fonder sa géopolitique. L'Europe doit trouver le milieu entre trois forces concurrentes qui, manoeuvrées habilement, fondent un équilibre. Inventer un système ternaire au lieu des éternels systèmes binaires : et si c'était là, la novation européenne du XXI° siècle ?

On le voit, l'affaire géorgienne est pour l'Europe ni une victoire, ni une défaite, mais un défi. Le mot a été tant utilisé par des générations d'étudiants intitulant leurs devoirs "la truquerie au défi de l'histoire" qu'on ose à peine à utiliser ce mot galvaudé.

Et pourtant, à la réflexion, l'entrée des chars russes en Ossétie sonne comme un défi bien plus à l'Europe qu'aux Américains.

Olivier Kempf

Publié dans Europe - PESD - PSCD

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V
Je reste persuadé qu'il faudra un danger important ou un conflit d'envergure pour que l'Europe se dote d'une volonté politique commune et peut être d'un outil militaire commun, un peu comme le village d'Astérix qui ne s'unit que contre les Romains.
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O
<br /> Oui, c'est posible. Mais pas sur..;<br /> <br /> <br />