Clausewitz (Livre I, Chap. 1, § 19 & 20)

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Clausewitz termine par ces paragraphes sa démonstration sur la notion de suspension des opérations. Il  intitule le 19 : « Plus les suspensions d’armes sont fréquentes, et plus la guerre s’éloigne des absolus pour devenir un calcul de probabilité ».

 

Ce titre est extrêmement instructif, car il explique le dessein de CVC. Celui-ci, en effet, s’essaye tout au long du premier chapitre à décrire la nature profonde de la guerre. Et cette description oscille sans cesse entre la contemplation d’un absolu (la montée aux extrêmes et la violence sans fin déchaînée) et l’observation de cas moins radicaux et qu’il faut, pourtant, désigner par le mot « guerre ». Cette contradiction est évidemment troublante, car elle oppose, apparemment, une essence humaine (qui fait peur) à la pratique qui contredit cette tendance. S’agit-il pour autant du vieux débat entre nature et culture ?

Pas vraiment, semble indiquer CVC, mais seulement deux expressions sociales : une, fondamentale, qui régit les rapports humains ; et l’autre, quotidienne, qui n’est que la mise en œuvre, plus ou moins prononcée, de la première.

J’ai le sentiment que pour Clausewitz il n’y a pas de différence de nature, et donc pas de contradiction. Mais qu’il faut bien expliquer pourquoi on ne monte pas toujours aux extrêmes. Cette explication passe par les contingences que l’on a vues. Elles conduisent à modifier l’art de la guerre, c’est à dire la conduite humaine de la guerre comme activité sociale. D’où l’introduction de l’individu (le stratège) dans cette action collective, qui conduira à réduire la guerre à un jeu.

 

On n’en est pas là. Car CVC revient, encore une fois, au facteur temps : « Plus lentement se meut l’action armée (…) et plus [le général] s’éloigne des extrêmes pour se fonder sur un calcul de probabilités étayé par des données concrètes ».

Cette phrase amène plusieurs commentaires :

-          comment décrit-elle la guerre d’usure (guerre lente s’il en est) qui peut être considérée , justement, comme l’archétype de la montée aux extrêmes ?

-          ensuite, la notion de « données concrètes » confirme la distinction faite par CVC entre une nature profonde et une pratique allégée de la guerre : les données corrigent une nature ; les données – l’expérience -  étant en fait le facteur important conduisant à la suspension des opérations. L’expérience ralentit l’action de la loi profonde de la guerre, tout comme l’air freine un corps en chute qui autrement ne serait soumis qu’à la gravité

-          enfin, les données concrètes de l’expérience sont un facteur de l’art de la guerre, l’autre facteur étant le général, celui qui doit décider et s’appuyer pour cela sur des raisonnements. En fait, CVC introduit une appréhension scientifique (le calcul de probabilité) qui s’oppose aux visions mécaniques des stratégistes de son époque, qui croyaient mettre la guerre en équation. La guerre est raisonnable (compréhensible selon les outils de la raison), mais pas selon les voies proposées en son temps.

 

Le court paragraphe suivant (20) est intimement associé au § 19 ; il s’intitule : « Dès lors, il ne manque plus que le hasard pour faire de la guerre un jeu, et c’est ce qui se produit le plus fréquemment ».

Le paragraphe ne fait que paraphraser son titre. Citons seulement ces mots : « nulle autre activité humaine n’est de façon si permanente et générale gorgée de hasard que la guerre ». « Et avec le hasard viennent prendre une place importante l’imprévisible et la chance ».

 

On peut s’interroger : en quoi le hasard est-il si différent des « données concrètes » évoquées juste avant ? une réponse pourrait être que les données concrètes ne sont pas suffisamment connues du stratège. Le hasard vient, en plus ajouter son sel.

Par ailleurs, l’équation proposée par CVC est à démontrer : en effet, en quoi « probabilité + hasard = jeu » est-il recevable ? cela revient à s’interroger sur le sens du jeu selon CVC (quel est le joueur, quelles sont les règles, quel est l’enjeu). Il nous l’apprendra ultérieurement (§ 21). Peut-être est-ce lié à l’imprévisibilité et à la chance….

Dernier point : si l’action guerrière est liée au temps et au rythme, faut-il en tirer la conclusion que plus ça va vite, et moins le hasard risque d’affecter la manœuvre ? Je laisse la question ouverte, car elle semble contredire, si elle s’avérait exacte, la priorité donnée par Clausewitz à la défensive.

 

Olivier Kempf

 

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