Clausewitz (Livre I, Chap. 1, § 21)

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Dans le paragraphe précédent, CVC nous apprenait  que la probabilité jointe au hasard transformaient la guerre en un jeu. Il s’en explique dans ce paragraphe, intitulé « La guerre est un jeu, de par sa nature subjective comme de par sa nature objective ».

 

Or, Clausewitz s’attache surtout à évoquer la nature subjective. Car « l’élément au sein duquel se meut l’action guerrière, c’est le danger. Mais dans les dangers, entre toutes les qualités de l’âme, n’est-ce pas le courage qui est la première ? » Et CVCV ajoute les dérivées de ce courage : « bravoure, confiance dans son étoile, hardiesse, témérité ».

Etant entendu que « le courage peut bien entendu s’allier avec le froid calcul, mais ce sont là deux qualités différentes qui appartiennent à deux domaines distincts de l’âme ».

 

Et CVC de critiquer une fois encore le « prétendu mathématique » affirmé par ses contemporains. C’est pourquoi « de toutes les activités humaines, c’est du jeu de cartes que [la guerre] se rapproche le plus ».

 

Ce raisonnement n’est pas très compliqué à suivre. Il amène deux simples commentaires :

 

1/ Le premier sur l’acteur de la guerre. Jusqu’à présent, CVCV avait distingué l’ordonnateur (le politique) et l’acteur (le stratège, ou le général). En clair, on parler de celui qui « commande » la guerre, que ce soit dans la décision ou dans la conduite. Or, si un général peut bien sûr être joueur, on sent bien ici que Clausewitz fait allusion à tous ces acteurs qui participent à  l’action guerrière : les « guerriers », au sens premier. L’expérience montre ainsi qu’à travers les âges, certaines personnalités s’enivrent de la guerre et de l’odeur de la poudre.

On reverra ainsi l’excellent film de Tavernier, « Capitaine Conan », qui montre l’ivresse de ces troupes d’assaut pendant la première guerre mondiale, ancêtres des commandos et spécialisés dans l’action derrière les lignes. Le capitaine montrait le visage d’un homme transformé par l’action. A la fin du film, un ami vient le revoir. La guerre est terminée, Conan a été démobilisé, et on le retrouve ivrogne et avachi dans l’arrière salle d’un bistrot breton, ayant perdu toute raison de vivre, et tout ce qui l’avait fait homme. Ce quidam, appelé sous les drapeaux, était devenu un autre homme, un seigneur, grâce à la guerre. Derrière la vision romanesque du film (différent d’ailleurs du livre éponyme de Roger Vercel), Tavernier dresse le portrait de cette transformation radicale de l’homme à la guerre.

Et on ne peut traiter de la guerre sans reconnaître ce fait psychologique qui semble bien être naturel à l’homme, n’en déplaisent à nos velléités contemporaines de contrôle de  nos actes. Penser la guerre impose de constater cette réalité, aussi déplaisante soit-elle. Car si ce n’est pas le guerrier qui décide la guerre, certains guerriers la favorisent. D’autres y répugnent. On ne saurait donc tirer une règle générale, comme par exemple : « c’est parce qu’il y a des militaires qu’il y a la guerre », degré zéro de la pensée vertueuse et bien-pensante de certaines bonnes âmes moralisantes. Souvenons-nous ici de ce que le maître disait à propos des « âmes philanthropiques » : « les pires erreurs sont celles que nourrissent les bons sentiments » (§3, p. 38)

Mais ce constat rejoint une des premières affirmations de CVC, qui généralise la guerre à partir de l’expérience du duel, et donc de ce combat un contre un. La guerre n’est qua la généralisation d’une violence individuelle. La guerre est une socialisation. Mais elle repose sur des fondements psychologiques individuels.

 

2/ Le deuxième, c’est que CVC oublie le caractère objectif qu’il annonce dans son titre. En quoi la nature objective de la guerre transforme cette dernière en un jeu ? et plus particulièrement, un jeu de cartes ?

S’il ne soulève pas immédiatement cette difficulté, Clausewitz va tenter, dans les paragraphes suivants, d’y remédier ? Mais indirectement.

 

Olivier Kempf

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