Frontière morte

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A la lecture du « Désert des Tartares » de Dino Buzzati, je note ce petit passage :

« Maintenant, continuait Ortiz, même dans l’armée, les conceptions ont changé. Jadis, aller au fort Bastiani était un grand honneur. Maintenant, on dit que c’est une frontière morte, on oublie qu’une frontière est toujours une frontière et qu’on ne sait jamais…. »

 

Qu’est-ce qu’une frontière morte ? La notion m’a interpellé. Oh ! bien sûr, on y voit la fascination de Buzzati à la fois pour l’armée et pour la mort, et je concède qu’il s’agit de littérature.

Pour autant, l’expression permet de s’interroger. Une frontière peut-elle vraiment mourir ?

Oui, si elle disparaît par la fusion des deux entités qu’elle séparait et désignait. Qui se souvient de la frontière entre Neustrie et Austrasie ? cette frontière là est morte.

 

Mais des frontières disparues ne sont pas mortes pour autant. Elles peuvent ressurgir au cours de l’histoire, parce qu’elles avaient une utilité, provisoirement suspendue (même si le provisoire peut s’étaler sur plusieurs siècles) et rétablie par des événements insoupçonnés.

C’est pourquoi le géopolitologue doit porter une grande attention aux délimitations administratives internes, qui sont toujours la matrice d’une possible future frontière. L’actualité caucasienne nous rappelle que les limites administratives de l’URSS, fixées arbitrairement par Staline, ont revêtu quelques décennies plus tard un caractère intangible de « frontière internationalement reconnue ». Mais les frontières africaines ont, pour la plupart, été calquées sur les limites administratives  des anciennes puissances coloniales, AOF et AEF pour la France.

 

De nos jours, la construction européenne parle d’effacement des frontières, prélude un l’objectif de leur effacement. S’agira-t-il de leur mort ? rien n’est moins sûr.

 

Il faut toujours porter la plus grande attention à cette notion de frontière, à son enracinement dans la réalité. Et si, à la différence du lieutenant Drogo et de ses compagnons du fort Bastiani, on ne garde plus les frontières, mortes ou non, cette allègement du dispositif ne doit pas nous faire croire que les frontières meurent.

 

A la fin du roman de Buzzati, la frontière que l’on croyait morte voit à nouveau les Tartares s’y précipiter. Car, comme dit Ortiz, « une frontière est toujours une frontière et on ne sait jamais… ».

 

Olivier Kempf

Publié dans Géopolitique

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