Poti, clef de l’Europe

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La plupart des commentateurs ont analysé la crise géorgienne sous l’angle régional du Caucase, ou des confins russo-européens.

Il me paraît utile de prendre la Mer Noire comme cadre de référence. Car la mer demeure une obsession russe (voir ici) et la mer Noire est un des objectifs géopolitiques de Moscou (voir ici).

 

1/ Si la rive sud est contrôlée par la Turquie, ce qui ne pose pas de problème à Moscou ; si la rive ouest est contrôlée par l’Union européenne (Roumanie et Bulgarie, deux pays qui ne sont pas forcément hostiles à Moscou) ; la difficulté tient aux rives nord et est.

 

2/ Au nord, la Moldavie et l’Ukraine.

La Moldavie n’est pas en soi une difficulté pour Moscou, qui tient tout de même à la contrôler indirectement au travers de la république autoproclamée et russophone de Transnistrie (voir ici et ici).

Le point le plus important tient à l’Ukraine, et notamment à la Crimée et à la mer d’Azov. Tout le monde sait désormais que la Crimée n’est ukrainienne que depuis cinquante ans (ce qui incite à être prudent quand on clame « l’intégrité territoriale » de ce pays). Surtout, les Russes ont plusieurs moyens pour parvenir à leurs fins et séparer la Crimée de l’Ukraine : tout d’abord, en actionnant le levier politique interne en soutenant le renversement d’alliance qui réunirait les pro-russes au parti de Ioulia Timotchenko. Et si cela ne suffit pas, mettre en œuvre la politique des nationalités plus ou moins avalisée par l’accord Sarkozy-Medvedev du 12 août, qui reconnaît à la Russie le droit de soutenir ses minorités russophones. Bien sûr, tout le monde a relevé l’analogie avec le discours allemand de 1938. Mais la distribution de passeports russes aux Russophone de Crimée, suivie d’une proclamation unilatérale d’indépendance, suivrait un scénario déjà utilisé en Abkhazie et en Ossétie. Avec le succès que l’on sait. UN scénario très crédible.

En fait, ce scénario est tellement clair qu’il faut être un peu plus tortueux. C’est le fait de le brandir qui est pour l’instant le coup joué par Moscou. Cela permet en effet d’inciter les Européens à ne pas aller trop loin. Et chacun de constater qu’en ne parlant que d’accord association à terme, en évitant de prononcer les mots d’élargissement (sur l’insistance des Pays-Bas, encore eux), la Russie obtient ce qu’elle veut : poursuivre le statu quo, et rendre encore plus difficile l’adhésion à l’OTAN d’un pays si menacé d’explosion.

Car en fait, il me semble que l’objectif n’est pas de fractionner l’Ukraine, mais de la conserver unie et sous contrôle, ce qui permet d’étendre l’aire d’influence à l’ouest, et d’élargir la zone tampon. Une Ukraine sans la Crimée serait beaucoup plus homogène (et moins russophone), et bien qu’amputée, ou plutôt parce qu’amputée, rejoindrait sans difficulté UE et OTAN.

 

3/ A l’est se pose la question géorgienne. En reconnaissant l’Abkhazie, Moscou étend son influence vers le sud (voir ici). Si l’Adjarie a rejoint le giron géorgien, elle pourrait éventuellement redevenir un problème géorgien, même si la discontinuité territoriale avec la Russie rendrait les choses plus compliquées qu’en Abkhazie. Peu probable, donc.

Le véritable enjeu, pour Moscou, dans sa stratégie de contrôle des rivages, réside à Poti : c’est le port géorgien, celui par lequel transite son commerce avec l’Ouest. Les installations portuaires seront vite réparées, le cas échéant. Il s’agit donc d’empêcher, ou non, les Géorgiens de revenir.

 

4/ C’est bien pourquoi Poti est la clef de l’avenir européen à l’est.

- Soit les Russes abandonnent vraiment leurs positions autour du port (conformément à l’accord d’hier), et laissent les Géorgiens revenir : ils choisissent donc la coopération avec l’UE, au risque bien sûr de voir une Géorgie revancharde reconstituer toutes ses forces à leur sud, et de ne pas élargir leur contrôle de la mer Noire. Bref, choisir l’Europe contre les Etats-Unis, en tolérant au besoin une Géorgie hostile, mais affaiblie.

- Soit ils se maintiennent, peu importe le prétexte, et contrôlent la mer Noire, favorisant plus que jamais leur oléoduc SouthStream. Mais alors, ils choisissent une confrontation avec l’UE, qui n’est pas leur intérêt de long terme, et la repoussent vers l’Amérique affaiblie. En effet, l’alliance chinoise est bien décevante (nous y reviendrons), et la partie d’échecs (les Russes maîtrisent aussi bien ce jeu que Z. Brzezinski) qui se joue actuellement ne vise rien moins que la séparation faible transatlantique, pour un rapprochement euro-asiatique. Toutefois, rien ne permet de connaître la réaction de l’UE si cette manière forte est adoptée. La tolérance d’un Nicolas Sarkozy (voir ici) ne saurait durer éternellement.

Or, personne ne sait le parti qui va dominer au Kremlin, tant les eurasistes ont pris de l’influence avec leurs succès de ces dernières semaines.

 

Poti est, cette semaine, la clef de la sécurité du continent européen.

 

Olivier Kempf

NB : lire ce billet du blog Outre-atlantismes qui me fait l'honneur de discuter mes propositions.

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