Géopolitique de Benoît XVI

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L’habitué d’EGEA aura sans doute été surpris que j’évoque peu les affaires religieuses. Un tel silence devenant suspect, j’ai donc décidé de le rompre, à l’occasion de la visite en France du pape Benoît XVI.

 

1/ Car il est évident que la géopolitique doit tenir compte des affaires religieuses. La parution fréquente d’atlas des religions ou d’ouvrages sur le fait religieux en est un signe. L’interrogation de plus en plus fréquente sur l’islam est un autre motif d’intérêt (le choc des civilisations étant le plus souvent compris comme le choc des religions). Et, d’une façon générale, le débat sur la laïcité (débat français) suscite toujours plus d’intérêt.

La religion est redevenue une affaire politique. Au point que tel professeur de la Sorbonne remarquait : il y a trente ans, les étudiants ne s’intéressaient qu’à la politique et parlaient de religion cinq minutes, en en riant ; aujourd’hui, ils ne s’intéressent qu’à la religion et dédaignent la politique.

 

2/ Le silence adopté jusqu’ici dans ce blog voulait d’une part éviter le simplisme de l’alternative laïcisme/religiosité ; d’autre part prouver qu’on pouvait parler de géopolitique sans invoquer le fait religieux (ou le fait linguistique). En effet, ce sont des facteurs géopolitiques, indéniablement. Mais s’ils contribuent à expliquer, ils n’expliquent pas tout, et ils n‘expliquent pas systématiquement. Après plus de 300 billets, je crois avoir montré que l’on pouvait tenir un discours géopolitique sans utiliser ces catégories.

 

3/ Le pape, donc. Lors de son élection, j’avais écrit un article. Heureusement, je ne l’ai pas proposé et donc il n’a pas été publié, car il était mauvais. Mauvais à cause de l’emballement médiatique (souvenez-vous) dû à l’élection ; mauvais car il se trompait de perspective. J’insistais en effet sur la nationalité allemande du pape, pour prouver Dieu sait quoi. Et j’opposais ce pape européen à la possibilité d’un pape non-européen qui aurait signifié le basculement géographique de l’Eglise, catholique donc universelle ; j’y voyais une cohérence car elle se déracinait du lieu romain de son origine.

Mauvais, vous dis-je.

 

4/ Car ce pape a ignoré cette perspective géographique qui avait été celle de son prédécesseur. Il a insisté sur le dialogue entre les religions, tout d’abord entre les religions chrétiennes, mais aussi avec les autres religions du Livre. Oh ! tout de suite, un pointilleux ou un partisan m’objectera la tolérance envers les intégrismes, et le discours de Ratisbonne. A ceci près que la tolérance s’exerce aussi envers les protestants et les orthodoxes (B XVI restant toutefois catholique et maintenant son credo), et que le discours de Ratisbonne n’a pas été si mal reçu par les musulmans.

Je ne veux donc pas juger, de grâce ne jugez pas (« vous ne jugerez point »), et restons dans la sphère de l’analyse.

 

5/ Donc, ce pape s’est d’abord occupé de religion, alors qu’on penserait qu’il parlerait de société. Cela constitue une surprise pour la plupart des analystes – tout d’abord parce que nous connaissions mal Ratzinger, et que nous avons été influencés par le portrait rigide qu’on en a fait, le transformant en père la morale. Il l’est peut-être d’ailleurs. Mais je vois plutôt un intellectuel et un théologien. Et pas le pasteur auquel Jean-Paul II nous avait habitué.

 

6/ Quelle conséquence géopolitique en tirer ? tout simplement que la personnalité du chef de l’Eglise compte peut-être moins qu’on le croit dans l’influence géopolitique de l’institution. Cela ne minore pas le fait religieux, ni la répartition géographique de cette religion, ni son influence plus ou moins grande selon les endroits, ni l’unicité de son discours. Simplement que la personne du chef de cette institution compte moins que son caractère monarchique ne le laisserait supposer.

 

NB : on lira avec le plus grand intérêt un ouvrage du cardinal Ratzinger sur l’Europe (voir ici) : il y a là des aperçus géopolitiques extrêmement féconds et que tout honnête homme accueillera avec intérêt. L’intellectuel catholique a des choses à nous dire.

 

Olivier Kempf

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VonMeisten 14/09/2008 15:15

"Mais s’ils contribuent à expliquer, ils n’expliquent pas tout, et ils n‘expliquent pas systématiquement".
C'est à mon avis l'intéret majeur de la géopolitique : ne pas tenter d'expliquer le monde sur un seul angle (religieux, géographique, économique, militaire...) mais au contraire, fédérer un ensemble de domaines qui permettent d'expliquer et de comprendre.