Clausewitz (Livre I, Chap. 1, § 25)

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Après le paragraphe précédent qui nous exposait le grand axiome clausewitzien, celui-ci est également très intéressant. Intitulé « des guerres de genres différents », il constate la différence d’intensité des guerres en fonction de l’intensité des motifs politiques.

Car « plus vastes et plus puissants sont les motifs de la guerre (…) et plus se confondent l’objectif militaire et l’objectif politique, au point que la guerre semble n’avoir d’autre but que militaire, le but politique s’effaçant ».

Qu’est-ce à dire ? tout simplement, que CVC nous  expose la possibilité de la guerre totale. Oh ! il s’appuie bien évidemment sur l’expérience napoléonienne, et ne voit dans cette large mobilisation nationale que celle des passions populaires, ainsi qu’il le dit un peu plus loin dans ce paragraphe. Mais le lecteur contemporain (ou, pour être plus exact, celui du XX° siècle car je ne découvre pas cette lecture de la guerre totale, qui a déjà été décelée au siècle dernier par des esprits plus brillants, et notamment Aron), le lecteur contemporain voit bien qu’il s’agit non seulement de la mobilisation politique, mais plus encore de la mobilisation de toues les forces du pays (1914) et, encore plus loin, de la mobilisation idéologique (1939).

Ces deux guerres mondiales sont bien celles où les buts politique et militaire se confondent. Dans la première, c’est un politique qui se pique de militaire (Clemenceau) quand dans la seconde, c’est un militaire qui se pique de politique (De Gaulle). Ce miroir historique des deux grands figures nationales illustre parfaitement le constat clausewitzien, celui de la confusion des genres quand on touche à l’extrême de la guerre.

Car Clausewitz, après avoir décrit l’extrême, note aussitôt que « plus faibles sont les motifs (…) et le but politique se distinguera du but d’une guerre idéale, et plus la guerre semblera être de nature politique ».

Or, cette situation est celle de notre monde proprement contemporain, postérieur à la guerre froide. De ce point de vue, le XXI° siècle a commencé dès 1989 et la chute du mur de Berlin, et non pas le 11 septembre 2001. La disparition de la guerre froide, la disparition de l’ennemi affaiblissent systématiquement les motifs politiques (souvenez-vous des palinodies pour aller en ex-Yougoslavie, quand on théorisait les dividendes de la paix). Et l’on parla d’opération de maintien de la paix, et autres emplois affaiblis de l’outil militaire : non parce que l’outil était inefficace, mais parce qu’il ne répondait plus à un motif suffisamment puissant.

D’ailleurs, le dernier Livre Blanc s’inscrit dans cette logique qu’il pousse à son terme en adoptant la doctrine de « sécurité nationale » en lieu et place de la notion de « défense nationale » (sans même parler de la disparition très précoce du « ministère de la guerre »). Comme si la guerre avait disparu.

Il ne s’agit pas ici d’affirmer que le XXI° siècle sera celui de cet affadissement des buts politiques, et de la disparition de la guerre. Les événements récents sonnent comme un réveil brutal. Mais le lecteur sait que l’auteur de ses lignes, en bon clausewitzien, a du mal à croire à une disparition pérenne de la guerre (relire ici notre chronique du dernier livre de Colin Gray).

 

L’été 2008, du Caucase à l’Indu Kush, de Pékin à Wall Street, a l’air d’indiquer un « retournement de tendance ». Et la lecture du paragraphe 25 devrait inspirer beaucoup d’hommes politiques….

 

Olivier Kempf

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S
Eclairant comme d'habitude. Rien à voir, mais mon courriel est-il arrivé?
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O
<br /> Oui, super. Mais j'ai aussi un métier, tout ça tout ça. Confiance, ça vient. Nihil obstat.<br /> <br /> <br />