Le géopolitologue et le fait religieux

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J’ai dit l’autre jour que la religion était un fait anthropologique, et que cela constituait l’attitude de base du géopolitologue. Il faut, évidemment, préciser et amender l’affirmation.

 

1/ Dire que c’est un fait anthropologique, c’est admettre la religion comme un donné. Or, l’analyse géopolitique diffère de l’analyse anthropologique. Pour cette dernière, il s’agit de rechercher des situations « naturelles », où la société observée n’a conscience ni d’être observée, ni surtout de ses schémas d’organisation. L’anthropologie cherche une société pré-moderne, primitive. Alors que l’analyse géopolitique s’attache, bien sûr, à des sociétés modernes.

 

2/ Ce qui impose de s’interroger sur la modernité. Notion qui renvoie à une prise de conscience, à la fois du monde (les grandes découvertes) et de soi (l’humanisme). Etre moderne, c’est vouloir être lucide. C’est avoir conscience de sa conscience. Être moderne, c’est pouvoir affirmer cogito ergo sum. D’ailleurs, au passage, la géopolitique est forcément moderne, car elle recherche une meilleure conscience par une compréhension accrue des événements du monde.

 

Or, cette modernité entraîne une conscience qui n’est pas seulement individuelle, mais qui est aussi collective, ou sociale. Celui qui affirme que la religion doit organiser la vie sociale n’a pas conscience du paradoxe fondamental de son discours. Car pour organiser la vie sociale, la religion doit le faire inconsciemment, primitivement, dans un monde anthropologique. Prôner cette organisation ou ce rôle directeur, c’est forcément constater l’impossibilité de sa mise en œuvre. C’est sortir de la religion pour entrer dans l’idéologie. C’est quitter l’anthropologie pour la géopolitique.

 

3/ Car dans l’ère moderne, la religion appartient forcément à la sphère privée, même si la religion cherche aussi à relier des gens au sein d’une église. Mais il s’agit là d’une communauté particulière de la société dans son ensemble. Qu’il s’agisse donc de privatisation ou de laïcisme, l’important est la séparation fondamentale, existentielle, entre la société comme un tout et l’église comme une particularité de ce tout.

 

Autrement dit, le discours sur le fondement religieux de la politique ne peut pas être admis par le géopolitologue. Car à partir du moment où il y a discours, c’est d’un discours politique qu’il s’agit. Le géopolitologue prendra ce discours pour ce qu’il est : un discours politique, non un discours religieux. Le seul "discours religieux" possible est celui du prêtre.

 

Le géopolitologue ne verra en fait pas de « fait religieux » : tout au plus admettra-t-il un discours religieux. Le plus souvent verrat-il un discours politique.

 

4/ Autrement dit encore, le discours sur la religion est, par construction, une « représentation » (pour reprendre le concept créé par Y. Lacoste). C’est un fait géopolitique, non anthropologique. Même si l’anthropologie nous apprend à regarder ce discours avec distance (selon une sorte d'épaulement épistémologique, pour reprendre une conversation avec Emke). Le géopolitologue est d’une certaine façon un homme public. Cet homme public ne peut admettre la révélation, même si l’homme privé qui vit en son sein peut tout à fait l’admettre. Mais il s’agit de deux hommes différents.

 

Pas de révélation pour le géopolitologue.

 

Olivier Kempf

Publié dans Religion

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