Clausewitz (Livre I, chap. 1, § 26)

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Cela faisait longtemps que l’on n’avait pas lu notre bon vieux Carl, comme dit quelqu’un que je connais bien. Or, nous arrivons à la fin de ce premier chapitre, si essentiel que nous avons passé du temps à le parcourir.

 

Dans ce paragraphe 26, intitulé « Toutes les guerres peuvent être considérées comme des actions politiques », Clausewitz réaffirme le rôle du politique, quel que soit le type de guerre (comme on l’avait noté au § précédent, voir ici).

 

1/ Mais il précise ce qu’il entend par politique. C’est au fond l’objet de ce paragraphe : définir ce qu’est la politique dans la pensée stratégique.

 

« Si l’on conçoit la politique comme l’intelligence de l’Etat personnifié, ses calculs doivent inclure même les situations où la nature des rapports produit une guerre dans laquelle s’efface la politique ».

 

La politique comme « intelligence de l’Etat personnifié » : quelle belle, quelle très belle définition. Remarquons ce culte de l’intelligence, que nous avons déjà remarqué, comme par exemple dans le § 19. L’intelligence sous-tend la théorie, celle que CVC tente de mettre au point dans le domaine qui est le sien.

Notons aussi la notion « d’Etat personnifié » : encore une fois, nous remarquons chez CVC la tendance (on parlerait presque d’un besoin) de personnifier des institutions, de les humaniser, alors que le lecteur moderne aurait plutôt tendance à définir l’Etat comme un monstre froid, un Léviathan, une inhumanité. Je cite Hobbes, bien que j’ignore les connaissances en philosophie politique de Clausewitz. Mais tout comme la guerre est d’abord un duel, l’Etat est « personnifié ». Cette humanisation constante de la  théorie constitue vraiment la marque de notre auteur, qui produit par ailleurs une théorie si élaborée. Des chercheurs qui creuseraient cette liaison y trouveraient sans aucun doute leur miel (beau sujet de thèse).

 

2/ Cette définition est-elle suffisante ? non, car il faut aussi préciser ce que n’est pas la politique, au sens clausewitzien : cette politique là « serait l’acception conventionnelle d’une habileté sinueuse, circonspecte, cauteleuse et sournoise, et non l’acception d’une intelligence générale personnifiée ». Bref, ce n’est pas de la politique politicienne, comme nous disons de nos jours.

 

Et d’insister : la politique est d’abord intelligence. Elle est dessein.

 

3/ On devine ici une limite à la théorie de CVC : car si même à son époque, la compréhension « conventionnelle » de la politique ne décrit pas celle-ci comme une activité très noble, cela suggère que le théorème risque d’en souffrir. Ou plutôt, que les guerres inachevées, décrites au paragraphe précédent, ne sont pas le résultat du calcul de politique : celui-ci ne conduit pas l’événement, il est à sa remorque. Clausewitz ne dit pas grand chose de ce cas : mais chacun comprend qu’il faudrait en parler, car il doit se produire plus fréquemment que l’on croit.

 

C’est d’ailleurs un problème qui nous paraît intemporel – et donc très actuel.

 

Olivier Kempf

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