Clausewitz (Livre I, Chap. 1, § 27 & 28) (fin chap. 1)

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Ces deux paragraphes concluent le premier chapitre du Livre I. Nous avons déjà signalé à quel point ce chapitre était essentiel et méritait notre attention soutenue. Cette attention se mérite jusqu’au bout.

 

1/ Dans le § 27, intitulé « les conséquences de ce point de vue sur la compréhension de l’histoire militaire et les fondements de la guerre », Clausewitz termine de tirer les effets des origines politiques de la guerre. Ainsi, la guerre « n’est jamais une réalité indépendante ». Car elle a toujours une origine politique, ce qui lui permet d’être considérée comme unitaire : LA guerre.

Mais pour exactement la même raison, « les guerres diffèrent à raison de leurs motifs et des circonstances qui les ont engendrées » : le cas général, politique, doit se plier au particulier de l’expérience historique.

 

« Pour l’homme d’Etat et le général, l’acte de jugement primordial (...) lui permet d’évaluer correctement la guerre qu’il entreprend selon ces critères ». Ce qui signifie que les deux doivent avoir une culture à la fois stratégique et politique. Autrefois, tous les princes héritiers faisaient leurs études à l’académie militaire : on les envoie désormais dans des écoles de commerce. Cela n’est pas grave, puisqu’ils ne font plus de la politique....

 

2/ Le § 28 s’intitule « Le résultat pour la théorie ». Il est loin d’être anodin, car constatant le caractère  changeant de la guerre (« véritable caméléon ») CVC ajoute : « elle est faite d’une merveilleuse trinité.  On y retrouve la violence originelle de son élément faite de haine et d’hostilité, qui opèrent comme un instinct naturel aveugle ; le jeu des probabilités et du hasard, qui en font un libre jeu de l’esprit ; et sa nature subordonnée d’instrument politique, par laquelle elle appartient à l’entendement pur ».

La référence trinitaire fait immanquablement penser au dogme chrétien : on devine là l’imitation de la tripartition traditionnelle entre corps, âme et esprit, qui permet de définir la création humaine. La guerre serait alors, si cette hypothèse est exacte, indissolublement liée à la nature humaine. Et il est vrai que cela ne semble pas contradictoire avec ce que nous a dit CVC jusque là.

On peut revenir sur la hiérarchie donnée, car Clausewitz distingue le « libre jeu de l’esprit » et « l’entendement pur » : il s’agit à chaque fois de la faculté de l’intelligence, mais différemment appliquée, et selon des objectifs différents. Le général s’intéresse à la conduite de la guerre (comment la gagner) quand le politique s’intéresse à la décision de la guerre : faut-il poursuivre ? ai-je suffisamment gagné (ou trop perdu) ? faut-il cesser ? le politique doit en effet prendre trois décisions commencer la guerre, la poursuivre, la cesser.

C’est cette différence d’objectif, à notre sens, qui distingue la responsabilité du stratège de celle de l’homme d’Etat ; bien plus que l’outil utilisé, puisque dans les deux cas il s’agit de l’entendement et de la raison. D’ailleurs, dans le § précédent, CVC parle de l’acte de jugement primordial que doivent effectuer à la fois le général et le politique.

De là vient qu’il faudrait corriger la merveilleuse trinité en une merveilleuse dualité : la force brute corrigée par la raison, même si la raison peut être utilisée de plusieurs façons et pour plusieurs objectifs, tous essentiels toutefois à l’état de guerre.

 

3/ « De ces trois caractères, le premier est plutôt celui du peuple, le second celui du général, le troisième celui de l’Etat ». CVC montre ici qu’il est contemporain de l’avènement politique des masses, prélude à la démocratie. Plus les masses accéderont à la politique (plus on avancera dans le perfectionnement démocratique), plus la guerre qu’elles conduiront sera totale, car « les passions qui se déchaînent dans la guerre doivent exister au préalable au sein des peuples ».  

 

Et Clausewitz d’annoncer pourquoi il va continuer à disserter : « la mission de la théorie est donc de tenir un équilibre entre ces trois centres d’attraction, comme en suspension entre eux ».

 

4/ Il ajoute ... « nous le verrons dans le livre consacré à la théorie de la guerre ». Cette remarque anodine attire l’œil, car quand on se reporte au sommaire de « De la guerre », on s’aperçoit que le Livre « La théorie de la guerre » est le second de la somme, constituée en tout de huit livres. Ainsi, cette phrase tend à prouver qu’il s’agit d’un passage écrit au début du travail de CVC, quand il n’a pas encore aperçu l’architecture générale de son œuvre.

Celle-ci étant d’ailleurs incomplète et inachevée, résultat de âges écrites et de notes de cours : Clausewitz rejoint ici Hegel qui lui aussi a laissé une œuvre fondamentale, inachevée et incomplète, et qui lui aussi assista en 1806 à la bataille d’Iéna, cimetière des illusions allemandes.

 

L’un en tira une philosophie de l’histoire. L’autre une philosophie de la guerre.

 

Olivier Kempf

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