Clausewitz (Livre I, Chap. 2, pp. 60-67)

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Ce deuxième chapitre du Livre I s’intitule « La fin et le moyen de la guerre ». Il est assez long (15 pages), aussi allons nous le lire en deux fois. Car il est temps d’avancer, maintenant que nous avons passé de longs moments à décortiquer le premier chapitre fondateur. On verra que nombre de notions ont déjà été présentées, et sont reprises en détail au fil de la lecture. Comme par exemple dans ce premier chapitre.

 

1/Quand Clausewitz parle de la fin de la guerre, on peut s’interroger : n’est-elle pas politique ? Pour répondre à cette question, il faut comprendre que si la cause est politique, si les objectifs finaux sont politiques, la fin de la guerre est d’un autre ordre, qu’on appellera militaire en première approche. Il faut ici considérer le double sens du mot fin : à la fois finalité, et terminaison.

 

2/ Or, la fin logique de la guerre devrait « toujours et uniquement » aboutir « à l’effondrement de l’adversaire » (p. 60). Pourtant, on ne le constate pas à l’évidence dans les guerres réelles.

CVC précise que pour mettre l’ennemi « dans l’incapacité de résister », il faut « distinguer trois domaines qui réunissent tout en eux-mêmes : les forces armées, le territoire, et la volonté de l’ennemie ». « Les forces armées doivent être détruites », « le territoire doit être conquis », et « ces deux résultats acquis, on peut considérer la guerre (…) comme ayant atteint son terme aussi longtemps que la volonté de l’ennemi n’a pas été brisée ». La volonté est en effet le dernier facteur, « car il peut se faire que les hostilités reprennent de l’intérieur du pays ou par l’entremise de ses alliés » (p. 61), ou même « après que la paix a été conclue ».

Je note au passage l’importance des alliances, qui est pourtant essentielle à la conduite des guerres modernes, et qui est un élément essentiel de politisation de la guerre, et dont CVC parle finalement assez peu : cela est curieux. Mais il est vrai que CVC veut s’attacher à la guerre, et non à son environnement politique, même s’il parle aussi de celui-ci.

 

3/ Revenons au texte, où CVC pose la question du traité de paix : car si « toutes les guerres n’aboutissent pas à un verdict définitif et à un règlement parfait », « quoi qu’il en soit, avec l’avènement de la paix, l’objectif est atteint et la guerre a fait son office ». Du moins théoriquement, car on constate rarement que les trois facteurs mentionnés plus haut soient effectivement réunis comme condition préalable à la paix. En effet, « d’innombrables traits de paix furent signés sans que l’un des deux camps puisse être considéré comme réduit à’impuissance, et même avant que l’équilibre des forces ait visiblement été rompu » (p. 62). De même, la théorie de la guerre fait qu’une « guerre entre deux Etats de puissance inégale serait absurde ». Or, cela advient. Donc, « quand des Etats de puissance très inégale se font la guerre, c’est que dans la réalité la guerre s’éloigne très souvent fort loin de son concept premier ».

 

4/ Pourquoi cette disjonction entre la réalité et la théorie ? C’est qu’il y a deux raisons de faire la paix : « la première est l’invraisemblance de la victoire, la deuxième son coût trop élevé ».

 

Invraisemblance de la victoire : « la guerre doit (…) se rapprocher d’un calcul de probabilités ». « La guerre n’a donc pas besoin que les combats continuent jusqu’à l’anéantissement de l’un des protagonistes  il peut suffire parfois d’une probabilité d’insuccès légère pour décider un camp à abandonner la partie ». On voit ici comment le calcul de probabilité, qui pour CVC  était le fait du général dans la conduite de la guerre, rétroagit sur la décision politique – ou plutôt sur la sanction qui constitue la limite entre la guerre et la politique, à savoir la décision de victoire ou de défaite (qui se concrétise, ou non, par un traité de paix). En effet, l’affrontement des volontés doit être sanctionner par une décision, celle d’abdiquer. Je n’ai perdu que quand je reconnais avoir perdu. Quand j’abdique ma volonté : que je me soumets.

Coût trop élevé : Cette notion du coût va nous emmener jusqu’à la fin de notre commentaire, et elle est importante pour la suite du raisonnement clausewitzien. « La guerre étant (…) contrôlée par son objectif politique, c’est la valeur attribuée à ce dernier qui détermine l’ampleur des sacrifices requis pour sa réalisation » (p. 63). Cela vaut pour l’ampleur, mais aussi pour la durée (CVC donne ces deux variables de l’effort guerrier consenti). Cela étant, il faut aussi constater une influence en retour, « car les intentions politiques initiales sont sujettes à de grands changements au cours même des guerres, précisément parce qu’elles sont influencées en retour par le succès des armes et les résultats vraisemblables des opérations ».

Cette phrase mérite qu’on s’y arrête. En effet, elle inverse de façon assez surprenante la causalité que Clausewitz nous avait démontrée jusque là. Or, la seule justification à cette inversion tient à la vraisemblance, donc encore une fois au calcul de probabilité : cela prouve que la distinction faite par Clausewitz au sein des deux dimensions de l’esprit (voir ici billet sur la merveilleuse trinité) paraît artificielle, et qu’il faut revenir à une distinction essentielle entre l’instinct et la raison. La raison est alors l’outil partagé du politique et du général. Ce qui revient à poser la question de leur rôle respectif (chacun devant se mêler des affaires de l’autre) : les armes, selon ce constat, doivent-elles toujours céder à la toge ?

 

5/ CVC va ensuite s’intéresser aux moyens « d’améliorer les probabilités de succès ». On peut bien sûr user de « ces  entreprises qui ont un rapport direct avec la politique : (…) rompre les alliances de l’adversaire, (…) nous gagner de nouveaux alliés », etc. (p. 64). Je suis encore une fois déçu par la négligence avec laquelle CVC traite de cette question des alliances auquel il ne consacre ici qu’un paragraphe – comme si la chose ne méritait pas son intérêt !

Mais « il existe trois autres méthodes propres à aggraver la dépense d’énergie de l’adversaire » (p. 65) : « l’invasion (..) pour infliger des dommages à l’ennemi » ; puis de mener « des opérations sur des objectifs qui vont aggraver les dommages subis par l’ennemi » (on ne voit pas très bien la différence entre ces deux méthodes). Enfin, « la troisième méthode (…) consiste à user l’adversaire ».

 

6/ De ce point de vue, « si nous voulons durer plus longtemps, nous devons nous contenter d’objectifs modestes (…) car les objectifs ambitieux coûtent plus chers que les modestes ». Surtout, cette voie passive « réussit plus facilement et offre plus de sécurité » (p. 66). « Ce qu’elle perd en efficacité par action, elle le rattrape dans le temps, c’est-à-dire dans la durée ». On retrouve ici la distinction entre l’ampleur et la durée. En privilégiant implicitement la durée, CVC choisit de donner le primat à la défensive : car « telle est la source de la distinction qui domine tout l’art de la guerre entre offensive et défensive ». Mais ce que l’on ne remarque pas d’habitude, c’est que le raisonnement clausewitzien privilégie en fait le facteur de la durée sur celui de l’ampleur – ou, en termes plus modernes, de l’intensité. C’est le parti de la durée qui justifie la défensive – quand le parti de l’intensité justifie l’offensive.

 

Le p. 67 reprend succinctement l’essentiel de son développement, avant d’annoncer la partie sur les moyens, que nous verrons ultérieurement.

 

Olivier Kempf

Publié dans Clausewitz

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