Clausewitz (Livre I, Chap. 3, pp. 76-82)

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1/ Ce troisième chapitre s’intitule «  le génie guerrier ». Avant même de le lire, je m’interrogeai : comment évoquer si tôt ce caractère exceptionnel du génie, alors que tout le projet de Clausewitz vise à bâtir une théorie de la guerre ? Certes, on peut y voir le primat donné à la nature humaine et contingente de la guerre, et donc au rejet de formules toutes faites et proprement mathématiques : cela est probablement exact. Mais je crois surtout qu’il faut se rappeler l’expérience de Clausewitz, témoin en 1807 de la bataille d’Iéna, et donc contemporain du génie absolu de la guerre qu’était Napoléon. Théoriser la guerre en étant contemporain de Napoléon vous oblige à très tôt aborder la question du génie. Car s’il s’interroge sur le sens du génie, il ne disserte pas sur la possibilité de son existence.

Et si on me permet une petite impertinence (et je suis sûr que vous me l’autorisez, cher lecteur), il va de soi que de nos jours on ne se poserait pas la question dans les mêmes termes, n’en déplaise à de nombreux génies militaires de mon entourage qui se voient très beaux. Ce à quoi ils me rétorqueraient, avec raison, qu’on ne sait pas l’existence de Clausewitz contemporains. Est-ce à dire que le génie suscite d’autres génies, dans une émulation (saine, bien sûr) et une clausewitzienne ascension aux extrêmes ? Vaste sujet qui nous éloigne de notre propos, je cesserai donc là ce badinage.

 

2/ CVC commence d’ailleurs par évoquer lui-même cette notion de génie, et tente d’en donner une définition (signe que lui-même est gêné par ce propos si précoce). « Excellence », « actes hors du commun », bien sûr. Mais surtout, « une puissance mentale portée au plus haut niveau dans l’exercice d’une activité donnée » (p. 76). Voici encore le primat de l’intelligence, car CVC insiste sur la « convergence des capacités mentales appliquées à l’action militaire » qui constitue « l’essence du génie militaire ». « Nous disons convergence car c’est bien en cela que consiste le génie militaire » : cette précision nous instruit. En effet, chacun peut avoir des qualités ‘militaires’, mais le génie tient au rassemblement de ces qualités chez un seul homme. On devine dès lors la suite du raisonnement : quelles sont ces qualités, quand faut-il les avoir, les a-t-on également quelque soit sa position dans la hiérarchie, sont-elles applicables au seul stratège ?

 

3/ Clausewitz entreprend donc de décrire les qualités du génie, ses « capacités intellectuelles » (même s’il évoquera bientôt l’effort corporel, dans une petite contradiction qui illustre son goût pour les choses de l’esprit).

-         31 : « la guerre est le domaine du danger : le courage (…) est donc la première vertu du guerrier » (p. 77). Mais le courage personnel est de deux ordres : soit « l’indifférence au danger », soit qu’il est « suscité par des motivations positives, l’ambition, le patriotisme, l’enthousiasme » (p. 78). Notons au passage la citation du patriotisme, et donc l’introduction d’une motivation politique au niveau individuel : il est d’ailleurs curieux que CVC ne précise pas cette motivation, qui aurait pu faire une excellente liaison avec son théorème fondamental. Dès lors, « la fusion des deux est la perfection du courage ».

-         32 : « la guerre est le domaine de l’effort corporel et de la souffrance physique (…) il est besoin d’un certain type de force de l’âme et du corps » : CVC dévoile là son mépris de la chair qui doit se plier à la volonté. La force n’est rien si elle n’est maîtrisée par le mental.

-         33 : « la guerre est le royaume de l’incertitude ». Il y faut donc « un intellect pénétrant et subtil pour discerner la vérité ». Il n’y a pas de sot génie.

-         34 : « la guerre est le domaine du hasard (… qui) multiplie l’incertitude de toutes les situations ». « Toute information, toute supputation sont sujettes à caution » (p. 79). « Plus nous recevons d’informations nouvelles », alors  « nous connaissons mieux les circonstances », mais « l’incertitude n’en a pas moins été réduite, mais au contraire aggravée ». « Pour sortir victorieux de cette lutte permanente avec l’imprévu, deux qualités sont indispensables : d’abord, un intellect qui, plongé dans une extrême obscurité, peut compter sur les rais de la lumière intérieure, qui le guidera vers la vérité, et ensuite le courage de se fier à cette faible lumière. Le premier est littéralement ce que l’expression française de coup d’œil [en français dans le texte] signifie, et l’autre, c’est l’esprit de décision ».

Le lecteur nous aura pardonné cette longue citation, mais elle nous paraît essentielle, à la lumière des débats stratégiques actuels. Nous savions que Clausewitz privilégiait systématiquement l’intelligence. Cette page 79 en est l’exemple le plus affirmé. Or, d’aucuns se réfèrent à CVC et à son concept de « brouillard de la guerre » pour justifier la nécessité de dissiper ce brouillard par une meilleure connaissance du champ de bataille ou des conditions de la décision. C’est cet argument qui fonde les propos sur la guerre infocentrée, conséquence de la « Transformation » initiée par les armées américaines. C’est pour lever ce brouillard de la guerre, et pour que le chef ait connaissance de tout, que l’on met en place en France la NEB (numérisation de l’espace de bataille). Or, que nous dit vraiment Clausewitz ? Que plus on sait, plus on est incertain. Que le savoir n’aide pas vraiment à la décision. Et que quels que soient les outils techniques, le grand chef doit d’abord reposer sur un coup d’œil et un esprit de décision. J’en tire la conclusion que la guerre infocentrée n’est pas aussi nécessaire qu’on le dit si couramment.

 

4/ D’ailleurs, CVC consacre les développements suivants à ces deux qualités du coup d’œil et de l’esprit de décision.

« Le coup d’œil se réfère donc moins à l’œil corporel qu’à l’œil de l’esprit. Bien sûr, le mot et la chose ont toujours été mieux appliqués à la tactique, mais ils peuvent tout aussi bien l’être à la stratégie : car elle exige tout autant une décision rapide » (p. 80). Notons au passage ce critère du temps : en effet, on a l’habitude de considérer que l’échelon stratégique est celui qui planifie le plus en avant, et est donc le moins soumis à la pression de l’immédiat : ce n’est pas ce que nous dit CVC. Il y a des décisions stratégiques qui doivent être prises dans l’instant. Je suis sûr que des historiens militaires nous illustreraient cet argument avec maints exemples (un lecteur aurait-il une idée ?).

 

5/ « Dans chaque cas particulier, l’esprit de décision est un acte de courage ; s’il devient trait de caractère, il se fait habitude de l’esprit ». Ce qui sous-entend qu’on peut s’entraîner au courage, et aux décisions hardies. Nos systèmes militaires pratiquent-t-ils cet entraînement ? Habitue-t-on nos officiers à décider, et à répondre de leurs décisions ? je le crois, même s’il est probable que l’armée, à l’imitation des organisations civiles, se bureaucratise à l’excès et décourage cette qualité. Mais il est vrai, selon l’opinion commune, « qu’on ne fait plus la guerre ». La qualité du courage militaire ne serait donc plus de mise…..

L’esprit de décision « ne peut être évoqué que par le truchement de la raison » (p. 81) : toujours, le rationalisme clausewitzien. « Certains, (…), dans des situations difficiles, ne parviennent pas à prendre une décision. Leur courage et leur pénétration se tiennent éloignés (…) et n’engendrent pas ce troisième terme qu’est l’esprit de décision. Pour surgir, celui-ci a besoin d’un acte de la raison, qui amène la conscience à la nécessité de l’audace, et met par là la volonté en mouvement ».

Ces lignes sont superbes : la nécessité de l’audace, conséquence de la raison, et qui met la volonté en mouvement. La raison est le principe de tout, l’audace sa première conséquence, puis vient la volonté, si essentielle à la guerre clausewitzienne qui est d’abord un affrontement des volontés. Dans l’affrontement, on passe ici de volontés collectives et politiques, celles des peuples, à la volonté individuelle, celle du stratège.

« C’est pourquoi les hommes doués de peu d’intelligence ne peuvent être doués d’esprit de décision tel que nous le définissons ». Pour être décidé, il faut être intelligent. L’irrésolution est une bêtise. L’âne de Buridan n’est pas stratège. D’ailleurs, il meurt. C’est un âne.

 

6/ « Du coup d’œil et de l’esprit de décision, il n’y a qu’un pas pour arriver à leur parent, la présence d’esprit, qui joue un rôle essentiel au royaume de l’imprévu qu’est la guerre » (p. 82). « La répartie et le plan n’ont pas du tout besoin d’être originaux : il suffit qu’ils touchent juste ». Cette présence d’esprit conjugue donc l’efficacité et la rapidité. Et l’on retrouve cette promptitude qui appartient au stratège, y compris et surtout au niveau stratégique.

 

NB : ce billet sur le courage est dédié à F. Durand

 

Olivier Kempf

 

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