Clausewitz (Livre I, chap. 3, pp. 83-91)

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Poursuivons le lecture de ce chapitre sur le génie guerrier.

Remarquons tout d’abord que ce passage tient en fait à la psychologie militaire : il devrait être lu dans les écoles de formation initiale, bien plus qu’à l’école de guerre, à Saint-Cyr plus qu’à l’Ecole militaire. Aussi en fera-t-on peu de commentaires.

 

1/ Car il s’agit de comprendre les qualités qui constituent « la grande force d’âme et d’esprit pour traverser avec sûreté et succès » les adversités de la guerre (p. 82). Et Clausewitz de discerner « énergie, fermeté, persévérance, force d’âme et de caractère » (p. 83).

 

2/ Il s’attache ensuite  à montrer pourquoi cette dimension psychologique (mot qu’il n’utilise pas) est  fondamentale chez l’homme de guerre. Car l’action de l’ennemi « sur l’officier n’affecte que sa personne sans altérer sa capacité de chef ». Mais elle peut provoquer en deuxième lieu « la perte de moyens d’action » , et toutes les actions ennemies sont « dirigées sur les troupes dont il a la direction, et retentissent sur lui par leur intermédiaire ». Alors, « quand la situation devient grave », « c’est la machine elle-même qui commence à opposer une résistance : c’est en surmontant cette résistance que le chef fait montre d’une grande volonté ». « Les impressions qui affluent, les forces morales et physiques qui s’épuisent, la vision effrayante du sang versé par les victimes, c’est cela que le chef doit combattre en lui-même, puis dans tous les autres » (p. 84). En fait, le chef est un paratonnerre, c’est lui qui recueille et catalyse les impressions de la troupe. Plus celle-ci est massive, et plus elle vibre (que ce soit en intensité ou en durée), plus son trouble se reporte vers le chef qui doit trouver les ressources morales de les contenir afin d’imposer sa volonté. Car à la guerre, c’est la volonté qui est l’enjeu. Et cette volonté ne touche pas directement le chef adverse, mais seulement les troupes de celui-ci qui doit absorber leur trouble.

« L’inertie de la masse pèse de plus en plus sur le chef. A la flamme de son cœur doit désormais se ranimer la flamme de l’entreprise ». « Dès qu’il s’arrête (…), la masse l’attire dans l’instant vers le bas ». CVC permet ainsi de comprendre le procédé par lequel le chef galvanise sa troupe. En fait, par sa volonté, il empêche son unité de sombrer. « Tu t’assoies, ils se couchent », enseigne-t-on aux jeunes cadets. CVC dit comment.

 

3/ CVC détaille alors les composantes de cette qualité guerrière. « L’énergie dans l’action exprime la force de la motivation qui a suscité l’action », à cause de «  la conviction intellectuelle ou le feu des sentiments ». Or, « de tous les sentiments, il n’en est aucun  qui soit aussi puissant que la soif de gloire et d’honneur ».

Pourrait-on encore dire cela aujourd’hui ? j’ai l’impression que cette soif de gloire est tellement ridiculisée dans le discours contemporain que plus personne n’ose s’en prévaloir, de peur de paraître fat ou téméraire, et donc pousse-au-crime. Les grands massacres du XX° siècle sont passés par là, et plus personne ne croit qu’une guerre puisse être chevaleresque. On croit aussi que la guerre a disparu, illusion sans doute, mais illusion tenace, dans notre Europe actuelle. La gloire militaire n’est plus une valeur en vogue.

Cela ne signifie pas pour autant que Clausewitz a tort. Au contraire, les officiers continuent de rêver à ces combats épiques : mais ils ne l’avouent plus – comme si c’était un défaut. Là est le changement : dans la publicité accordée à cette ambition naturelle à l’officier.

« Tous les autres sentiments, le patriotisme, le fanatisme des idées, la vengeance, (…) sont peut-être plus répandus (…) mais ils ne remplacent pas la soif de gloire ni le désir d’honneur » (p. 85). CVC estime ainsi que l’ambition est naturelle au chef, et le ressort qui lui permet de se dépasser pour « surpasser ses pairs ». Parlant du chef suprême, « y a-t-il jamais eu de grand commandant dénué d’ambition ? ». Ce constat dessille bien des yeux, et bien des hypocrisies contemporaines. L’ambition est légitime.

 

4/ « La fermeté indique la résistance de la volonté face à la violence d’un seul choc, la persévérance face à la durée ». Il s’agit donc de deux qualités de la volonté, qui est au cœur de l’intérêt de CVC.

 

5/ La force d’âme ou de caractère est « la faculté de rester maître de soi-même au milieu des émotions les plus violentes et des orages de la passion. Cette faculté vient-elle uniquement de la force de l’intellect ? nous en doutons. »

C’est exceptionnel : Clausewitz doute de la raison, et admet ici qu’il y a des qualités foncières, des tempéraments qui sous-tendent l’intelligence et l’affectent. La passion peut l’emporter. Elle a donc besoin d’un contrepoids. Ce « n’est autre que le sentiment de la dignité humaine, ce sublime orgueil, cet ultime désir de l’âme qui veut par dessus tout agit comme un être doué de raison et de discernement » (p. 86).

 

6/ CVC va alors chercher à catégoriser ces caractères, pour déterminer lequel est le plus propice à la naissance du génie. Il distingue les indolents, les sensibles mais calmes, les excitables, et enfin « ceux qui ne s’émeuvent pas vite mais graduellement ».  Il examine alors ces quatre caractères pour expliquer que le dernier type est celui qui favorisera plus la force du tempérament ; (p. 88).

 

7/ Car il faut du caractère, « ainsi que l’on désigne le fait d’être ferme dans ses convictions » (p. 89).  Or, « dans la lumière crépusculaire qui baigne tous les objets, il est si difficile de garder  une perspective claire et profonde ». « Nulle part plus qu’à la guerre on ne trouve des divergences de vues si affirmées ». Alors, « seuls les principes généraux, fruits d’une compréhension profonde et lucide, peuvent orienter l’action ». « Rien n’ira mieux qu’un principe ordonnateur » qui veut que « dans tous les cas douteux, l’on reste fermement campé sur son opinion première et que l’on ne démonte pas tout tant qu’une raison impérieuse ne nous a pas convaincu d’en changer » (p. 90).

 

8/ CVC évoque ensuite l’obstination, qui est une dégénérescence de la force d’âme. « Ce n’est pas un défaut intellectuel », mais « un défaut de caractère » qui provient « d’une manière particulière d’être imbu de soi-même et qui élève au dessus de tout la satisfaction de l’intellect autonome de s’imposer à tous ».

 

Ces passages ne sont pas inintéressants. Mais ils ne présentent pas la stimulation intellectuelle que l’on a rencontrée ailleurs. Fallait-il parler si tôt du génie guerrier ? fallait-il en parler, tout simplement ?

 

Olivier Kempf

 

 

 

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