Clausewitz (Livre I, chap. 3, pp. 91-97)

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Terminons la lecture de ce long chapitre sur le génie guerrier.

 

1/ Clausewitz poursuit en effet son discours en évoquant une « singularité de l’action militaire » (p. 91), « le rapport que la guerre a avec le terrain et le milieu ». Cela suscite évidemment l’intérêt du géopolitologue qui est toujours, un peu, géostratège (géostratégiste, faudrait-il peut-être dire). Car si la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens, le rapport de l’une comme de l’autre au territoire entretiennent forcément des liaisons qu’il conviendra d’examiner.

Or, « ce rapport est une donnée permanente », « d’une importance décisive » car il « affecte l’action de toutes les forces » et peut « concerner les traits les plus minimes du terrain aussi bien que d’énormes espaces ». « Le chef militaire doit soumettre son action à un partenaire, l’espace, que son regard ne peut embrasser ». Tout ceci nous rappelle le rôle essentiel de la carte dans ces affaires de puissance, à la guerre comme à la politique. On lira à ce propos avec intérêt l’excellent article de J.-O. Boudon, « Napoléon et la stratégie du terrain » dans La GéoGraphie n°4, automne 2008.

 

 2/ « L’adversaire est certes logé à la même enseigne ; pour être partagé, le handicap n’en existe pas moins ». Mais CVC ajoute ici un argument défensif en faveur de la défensive, celui de la connaissance du terrain : « le partage du handicap n’existe qu’au niveau général, car dans la pratique, l’un des deux belligérants (le défenseur) connaît souvent bien mieux le terrain que son adversaire » (p. 92). On notera que cet handicap a toujours cherché à être corrigé. Que la « reconnaissance » est une mission qui cherche des renseignements « sur le terrain ou sur l’ennemi », ce qui signale bien qu’un terrain méconnu peut se révéler un ennemi bien plus hostile que les forces adverses. Et qu’il n’est pas anodin qu’on assiste non seulement à la préservation de la géographie militaire, mais à son transfert de la brigade d’appui vers la brigade rens (voir ici).

 

3/ CVC s’attarde alors sur « la disposition d’esprit toute particulière » qu’on désigne du « nom trop réducteur de sens du terrain ». « C’est la faculté de se faire promptement une représentation géométrique correcte de tout terrain. Il s’agit clairement d’une puissance de l’imagination. L’œil nu et l’intellect coopèrent à former cette image ».

L’imagination, qualité du chef militaire ? cela surprend, bien sûr, mais rappelons nous qu’il s’agit d’évoquer le « génie » militaire. Et surtout que CVC précise plus loin que « l’entraînement et la pénétration apportent beaucoup ». Sachez, jeunes chefs, qu’il vous faut vous entraîner à cette association être la représentation du terrain, et la réalité concrète qu’il désigne. L’imagination, cela s’apprend, se développe, s’exerce.

CVC ajoute toutefois que plus on monte en grade, plus on a latitude d’exercer ce talent » (p. 93), car « les représentations géographiques au niveau desquelles sont la province ou un pays entier ».

 

4/ Clausewitz évoque ensuite la notion d’intelligence. Car pour conduite la guerre, « l’intellect apparaît partout ». « La guerre (...) ne peut être conduite avec distinction par des hommes de faible intelligence ». Faut-il distinguer le grand chef du chef de terrain ? « L’opinion commune ne voit donc d’aptitudes intellectuelles exceptionnelles qu’aux positions suprêmes, et croit qu’un intelligence moyenne suffit aux échelons inférieurs » (p. 94). CVC dénonce ce lieu commun. Car si une qualité est nécessaire au plus grands, elle doit l’être forcément au plus humbles, ces « hommes qui occupent avec éclat le second rang ». « Cela ne doit pas nous induire en erreur quant à la nature exceptionnelle de leur intelligence appliquée ».

 

5/ Clausewitz conclut son chapitre en reprenant les traits les plus essentiels de la démonstration. « Un génie particulier va donc de pair avec l’excellence guerrière, du haut en bas de l’échelle. L’histoire et le jugement de la postérité réservent cependant en propre l’appellation de génie à ces esprits qui ont brillé à la tête des armées. C’est là que l’intellect et le caractère sont le plus mis à contribution » (p. 95)

 

6/ « Le général devient homme d‘Etat, mais il ne doit pas cesser d’être homme de guerre. Son regard embrasse d’un côté l’ensemble des relations entre Etats, de l’autre l’intégralité des moyens qu’il peut mobiliser ».  Il convient de s’arrêter sur cette dualité prônée par CVC. Est-elle en effet la seule ? ne faut-il pas aussi que l’homme politique soit au fait de la stratégie ? les deux décideurs doivent donc connaître parfaitement le domaine de l’autre. Le risque étant que l’un étant subordonné à l’autre, ce dernier croie qu’il puisse s’en passer. Or, on ne peut théoriser cette ligne de partage des responsabilités, car tout est affaire de personnalités. La contingence de l’histoire fait partie de l’histoire...

 

7/ Après avoir encensé l’intelligence, CVC clôt pourtant son chapitre sur le génie guerrier par la considération suivante : « La vérité seule est une motivation bien faible : il y a donc un écart significatif entre le savoir et le vouloir, entre le connaître et le pouvoir » (p. 96). Malgré tous les plaidoyers en faveur de l’intelligence, celle-ci ne suffit à faire l génie guerrier. Il lui faut la volonté pour transformer cette intelligence. N’est-ce pas ce que dit Clausewitz : « l’intellect et le caractère » ?

 

Chose logique, la guerre étant un affrontement de volontés.

 

O. Kempf

 

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