Iran, Israël et Etats-Unis

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Deux articles dans les deux plus grands quotidiens français (voir ici et ici) viennent évoquer l’avenir du Moyen-Orient : ou, plus exactement, de l’Iran. Celui du Figaro est le plus surprenant, car Isabelle Lasserre dit que le roi est nu.

 

1/ La difficulté en géopolitique consiste souvent à choisir la focale de l’examen, afin de ne pas se perdre dans toutes les intrications d’un problème : soit que ces intrications soit géographiques (liaisons avec les voisins), soit qu’elles soient scalaires (quelle échelle d’analyse privilégier ?). Une bonne méthode consiste donc à exposer d’abord le choix que l’on fait. C’est pourquoi, pour parler de l’Iran, je n’évoquerai pas l’Irak, ni le pétrole, ni l’Afghanistan, ni la péninsule arabique, ni le chiisme : cela fait beaucoup de réserves, j’en conviens !

Mais je garde le triangle Amérique – Israël – Iran : c’est déjà un vaste sujet.

 

2/ La présidence Bush nous avait habitué à un discours néo-conservateur et idéologique qui prétendait que la « démocratie » était la solution à tout (sans bien sûr qu’une réflexion approfondie soit menée sur la démocratie en question, ni même sur les exceptions tolérées au gré des circonstances et des intérêts). On avait observé une légère évolution lors du deuxième mandat, symbolisée par le départ de M. Rumsfeld. Pourtant, la dialectique persistait à propos de l’Iran et de son programme de développement nucléaire, qui cantonnait ce pays dans l’axe du mal. La figure radicale de M. Ahmadinedjad favorisait cette diabolisation.

 

3/ Apparences, pourtant, car depuis douze à dix-huit mois, et avant même les discours de M. Obama, on assiste en fait à un désengagement américain de cette dialectique : cela a commencé avec le rapport de renseignement de la CIA, puis par des signaux multiples adressés à Téhéran pour lui signifier que les Etats-Unis, malgré leurs rodomontades, n’attaqueraient pas le pays. Ce changement de pied, discret, s’appuyait sur trois raisons majeures : l’impossibilité technique de mettre la menace à exécution, un marchandage plus ou moins implicite de neutralité iranienne en Irak (qui est allé de pair avec le succès du « surge » et la réussite de M. Petraeus, sans qu’il soit possible de déterminer qui a eu la plus grande influence), et le pari sur une évolution intérieure du régime iranien. Bref, alors que la diplomatie américaine avait choisit l’immédiateté et l’idéologie, elle privilégiait l’analyse et l’attente : la règle des deux A contre celle des deux I.

M. Sarkozy, avec ses déclarations très fermes (la bombe de l’Iran, ou le bombardement de l’Iran), s’inscrivait dans la vieille ligne.

 

4/ Cela n’arrangeait pas du tout les affaires d’Israël. Celui-ci s’est donc mis à jouer le rôle de Max la Menace, s’affranchissant des Etats-Unis (voir ici mon billet où je notais cette indépendance) et ne cesse depuis la même période (douze à dix-huit mois) de rouler des épaules : avec encore moins de crédit que l’Amérique, comme le constatent maintenant tous les stratèges (voir l’article sus cité du Figaro). Car il n’est pas possible de renouveler l’attaque d’Osirak, ni même celle contre le réacteur syrien (voir ici la suite de billets sur la SYrie).

 

5/ Les masques ont l’air d’être prêt à tomber : qui croit désormais qu’on pourra empêcher l’Iran de développer son arme ? en fait, les termes de la négociation me paraissent maintenant les suivants :

-         soit tout le monde se déclare nucléaire, Israël comme l’Iran, et on entre dans une logique de dissuasion régionale, moyen-orientale. La difficulté étant de cantonner localement cette dissuasion, sans la coupler avec le théâtre voisin Pakistan-Inde. Pour le reste, il devrait être possible avec un peu d’habileté d’éviter une prolifération régionale, pour peu qu’Israël évolue par ailleurs, comme on y reviendra.

-         Soit tout le monde le tait, dans une logique de pays du seuil : on reviendrait au cas précédent, mais sans avoir à rompre le tabou de la prolifération. Il va donc falloir que les théoriciens s’attardent à étudier le cas japonais et la pertinence de ce modèle du seuil.

Dans tous les cas, l’inéluctable est que les deux pays vont devoir s’admettre réciproquement. Et que la résolution du problème des territoires occupés viendra peut-être de cette nouvelle configuration géopolitique : le plus grand « danger » extérieur forçant Israël à résoudre le dorénavant moins grand « risque » intérieur qu’est l’acceptation d’un état palestinien.

 

6/ C’est pourquoi il faut se méfier de la recrudescence des discours sur la prolifération (cf. Mme Merkel ici), qui ont tendance à bloquer le système. La vraie question est celle du ‘timing’ : arrivée d’Obama, élections israéliennes, élections iraniennes : plus que technique ou militaire, l’incertitude est en 2009 très politique.

 

O. Kempf

 

 

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