Non, décidément, pas de dissuasion tactique

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Je reviens sur le débat que j’avais lancé (ici) et auquel Joseph a répondu (ici puis ici) ainsi que F. Duran (ici) et F de StV (ici).

Je prétendais qu’il n’y a pas de dissuasion tactique.

 

 

On me dit, en substance,

-          que des actions tactiques peuvent avoir des conséquences stratégiques (d’où viendrait la notion de caporal stratégique) ;

-          que le découpage tactique-opératif-stratégique n’est pas linéaire mais interpénétré

-          que les limites entre les actions évoluent au cours du temps et de l’histoire, ce qui était autrefois tactique étant élevé au niveau stratégique, avec même des conduites politiques.

-          Que la vision terrienne du « tactique » s’accommode mal du milieu marin

-          Que la fixation est statique quand la dissuasion est dynamique

 

 

Quelques précisions s’imposent.

 

1/ Je souhaite citer le général Gambotti, maître ès doctrine s’il en est, qui m’écrit :

 

11/ « A propos de dissuasion, j’ai la même obsession du sens des mots que vous, surtout dans le domaine de la guerre où les mots sont ordres, mais je serai moins féroce quant à l’usage du concept de dissuasion aux niveaux opératif et tactique. D’abord parce que le TTA 106 s’inscrivant pour sa révision dans le même temps long que le Dictionnaire de l’Académie pour son élaboration, je pense que l’usage doit forcer un peu la sémantique officielle ! Ensuite parce que j’estime que cette définition du TTA est un peu sommaire et même contestable quand elle fixe un niveau de pertinence - politique en l’occurrence. Pour tout dire je crains que notre rédacteur de l’EMA n’ait été obnubilé par l’acception nucléaire de la dissuasion, sans y faire explicitement référence, d’où les notions du niveau politique et d’intérêts vitaux, mais qu’il n’a pas élargi correctement son travail à l’acception générale du concept qui bien entendu couvre un champ plus étendu. Pour ma part, fidèle à l’approche des « généraux nucléaires » qui ont raisonné la dissuasion dans toute sa finesse, je pense qu’ « en termes de dissuasion la pensée est action ». Ce faisant la dissuasion ressortit à un dialogue de la violence appréhendée et retenue, et que cette dialectique de la menace – si tu me touches, je te tue- est opérante quel que soit le niveau -stratégique, opératif, tactique. Il est simplement nécessaire que le discours soit compréhensible par les deux parties et que les forces antagonistes soient opérationnellement crédibles. Mais s’interroger sur la notion de crédibilité nous mènerait un peu loin… »

 

12/ On remarque une première difficulté (à laquelle je succombe) : la prégnance française du concept de dissuasion nucléaire. Et donc la primauté qu’elle donne à son acception politique, la plus clausewtizienne qui soit.

Toutefois, et F de StV a raison de le rappeler, on constate la banalisation du nucléaire, non à cause de la prolifération, mais à cause de son emploi de plus en plus « tactique » (confer les mini nuke, confer mon article sur les faux concept d’armes de dissuasion massive in DN&SC de 2003). Donc si le nucléaire sort de la dissuasion, il est logique que la dissuasion sorte du nucléaire.

 

13/ Toutefois, si je me permets, je décèle une contradiction dans le discours du général : « en terme de dissuasion, la pensée est action ». C’est là où le bât blesse, car je ne vois toujours pas ce qu’est l’action de dissuader, l’ordre de dissuader. Autant on appuie (apporter une aide par la manoeuvre ou par le feu, choses concrètes à la guerre), autant on fixe (empêcher l'ennemi de déplacer une partie de ses forces à partir d'un endroit donné et/ou pendant une période déterminée en le retenant ou en l'encerclant pour qu'il ne puisse se replier et mener des opérations ailleurs), autant j’ai du mal à comprendre les actions de feu ou de manœuvre qui participent à la dissuasion, puisqu’on me dit qu’elle est dialogue. Or, ‘dans le domaine de la guerre où les mots sont des ordres’, dire à un subordonné « dissuade » doit avoir un sens précis et concret.

 

 

2/ Sur le sens de la distinction stratégique/opératif/tactique, des précisions s’imposent.

21/ Tout d’abord, je maintiens le mot opératif qui permet de bien distinguer d’opérationnel, ce que ne permet pas l’anglais qui confond les deux et introduit des difficultés conceptuelles. Si un mot existe et permet de clarifier la compréhension, utilisons le. Quant à dire que les « meilleurs » auteurs utilisent « opérationnel », précisons deux choses : que souvent ils sont anglophones et que leurs traducteurs ne connaissent pas souvent (voire jamais) le mot opératif et ce qu’il recouvre ; et que ce n’est pas parce qu’une erreur est commune qu’elle devient vérité (on peut avoir raison contre tout le monde).

 

22/ Ces mots « stratégique, opératif et tactique » ont plusieurs acceptions (lectures ?) :

-          il peut s’agir d’une dimension géographique : le tactique s’étendant sur l’échelle des dizaines de Km, l’opératif sur celle des centaines (notion de théâtre), le stratégique sur celle des milliers ;

-          il peut s’agir d’une dimension fonctionnelle, le tactique étant réservé aux composantes (terre-air-mer,..), l’opératif étant interarmées, et le stratégique étant interarmées et multi-théâtres.

-          Il peut s’agir de la dimension de leur conséquence : s’agit-il d’une conséquence simplement militaire, ou à consonances politiques ? question d’autant plus importante que la notion de victoire décisive disparaît de notre expérience et que la guerre a de plus en plus de mal de décider des affrontements politiques. Le tactique aurait alors des conséquences locales, le stratégiques des conséquences générales, notamment sur le sort de la guerre et des armes.

Chacun aura compris que les critiques soulevées par mes contradicteurs ne tiennent compte que de la troisième acception.

 

 

3/ Poursuivons le raisonnement : si on raisonne en termes d’effet d’une action militaire, si donc on suit la notion de « caporal stratégique », quel rôle laisse-t-on au chef tactique ? aucun, car cela légitime l’intervention permanente du politique, au prétexte justement de la nécessité du contrôle. Or, il me semble que cette intervention a lieu non parce qu’elle est pensée, mais parce qu’elle est possible, notamment grâce aux moyens de communication.

J’affirme aussi qu’elle est dangereuse, car elle donne l’illusion au politique qu’il peut prendre la bonne décision militaire : ce qui n’est pas du tout clausewitzien.

Car si CVC nous apprend quelque chose, c’est que le stratège comme le politique ont chacun un rôle dans la conduite de la guerre, mais qu’ils ne doivent pas empiéter l’un sur l’autre. Cela justifie d’ailleurs la catégorie supérieure que l’on connaît, entre le niveau stratégique (qui reste exclusivement militaire) et le niveau politico-militaire qui est celui du dialogue entre les deux conducteurs de la guerre, le politique et le stratège. Est-ce un hasard si on a l’EMA et le CPCO dans le premier cas, et les conseils de défense et l’Etat-major particulier (EMP) dans le second ?

 

4/ Revenons à notre sous-marin.

41/ Il ferait de la dissuasion tactique, parce que le milieu fluide…, parce que ceci…, parce qu’il bloque le port ou menace les Malouines…. Fort bien. Quel ordre lui donne-t-on, concrètement ? de patrouiller dans tel quadrilatère et de faire feu sur tel type d’objectif. En clair, de fixer un adversaire à tel endroit pendant telle période (empêcher l'ennemi de déplacer une partie de ses forces à partir d'un endroit donné et/ou pendant une période déterminée en le retenant ou en l'encerclant pour qu'il ne puisse se replier et mener des opérations ailleurs = TTA 106). Et pour assurer sa sécurité, le dit sous-marin va bien se garder de se montrer, au risque de se faire détruire.

Même si « on » fait savoir à l’ennemi qu’il y a là un sous-marin. « On », c’est celui qui dissuade. Comment ? en « faisant savoir ».

Mais « on » est prêt à faire ouvrir le feu contre toute action ennemie. La seule nouveauté, la seule chose qui fasse penser à la dissuasion, c’est qu’au lieu que l’ennemi constate qu’il y a là un sous-marin qui le fixe (par son ouverture du feu), « on » le lui dit (afin de ne pas ouvrir le feu).  Puisque la dissuasion est dialogue et discours.

42/ Admettons, mais l’on voit bien que « dissuader » n’est pas un terme de mission. Et surtout, on voit bien que l’acteur important, dans l’affaire, ce n’est pas le sous-marin, c’est « on ». Le décideur. Qu’il soit militaire (le stratège) ou politique (le chef d’Etat) ne change rien à l’affaire : la décision de ne pas tirer mais de faire savoir qu’on le peut est prise non au niveau tactique, mais au niveau stratégique ou politico-militaire. Parce que l’opinion…, parce qu’il faut réduire les morts…, parce qu’on veut éviter l’escalade…, parce que…

 

Mais cette décision d’avoir le « dialogue » de dissuasion, cette décision est stratégique. Et non tactique.

Donc, il n’y a pas de dissuasion tactique.

CQFD

 

Olivier Kempf

Publié dans stratégie

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jp gambotti 28/11/2008 18:42

Je suis surpris de lire qu’Olivier Kempf, en préambule d’un de mes posts, me présente comme un maître ès doctrine, alors que je ne suis qu’un ex-praticien de centre d’opérations ! Mais il est vrai que j’ai toujours considéré que « la méditation », pour reprendre une exigence gaullienne à propos des hommes d’action, faisait partie du job. Aussi je me réjouis de cette recrudescence d’intérêt pour la stratégie dans les blogs et je tente de participer aux débats qu’elle suscite en m’appuyant sur l’expérience de presque quarante ans de filière opérationnelle : du corps de troupe aux états-majors de forces, du nucléaire tactique aux troupes de montagne, des manœuvres expérimentant les plans d’opérations sur la FEBA de Fulda, aux opérations de paix avec l’IFOR et SFOR ou l’ECMM, de l’ESG comme stagiaire au CID comme responsable du groupement des études opérationnelles. De cette expérience j’ai tiré une conviction : de la guerre nous connaissons tous les invariants, toutes les règles, tous les principes, toutes les lois - la sémantique en l’occurrence est riche, mais nous devons, pour reprendre la formule de Napoléon, « être capables de considérer fortement et longtemps les mêmes objets sans en être fatigués ». Les méditer en quelque sorte et vouloir les appliquer.
Je vais décevoir F de St V, mais je n’ai rien publié, mes contributions sont strictement d’ordre opérationnel, la direction du groupe de rédaction de la méthode MARS de 2001, une étude en collaboration sur les Modes d’actions en conflits asymétriques, quelques articles sur la méthode, rien de bien excitant pour des lecteurs extérieurs aux opérations. Mais j’espère avoir pu faire passer quand même quelques idées.
Général (2S) JP Gambotti

F. de St V 27/11/2008 21:25

Pour le néophyte que je suis!

Je n'arrive pas à trouver beaucoup d'infos sur le général Gambotti qui a l'air d'être quelqu'un de très respectable et de respecté. A ne pas manquer, j'aimerais en savoir plus!

Qui est-ce et où peut-on trouver de ses écrits?

Merci.

F de St V

OK 27/11/2008 22:16


Au CDEF, on devrait vous donner des réponses.....


ST 26/11/2008 16:58

Olivier,
Deux remarques dans ce débat auquel je n'ai pas participé.
PRIMO: d'accord avec vous sur la distinction tactique/opératif/stratégique. D'ailleurs COUTEAU-BEGARIE dit bien que, selon le principe de parcimonie, la meilleure acception de leur distinction est celle qui a trait aux conséquences de l'action militaire.
SECUNDO: il est vrai que "dissuader" apparaît au premier abord comme moins "intuitif" pour tout chef terrestre que "fixer" ou "appuyer". Toutefois, je voudrais revenir sur un cas où l'acte de dissuader s'apparente le plus au niveau tactique (mais sans l'être tout à fait en raison justement de la distinction des conséquences). J'ai eu l'occasion de parler sur mon blog de l'usage des feux indirects pour intimider, influencer ou forcer des communautés locales à coopérer avec les forces américaines/à ne pas coopérer ou rester neutres vis à vis des "insurgé" dans la province de DIYALA au printemps-automne 2007. A la limite, on pourrait admettre là que l'on a une forme de "dissuasion tactique". Mais à la limite seulement pour deux raisons: les conséquences recherchées sont locales mais politiques (séparer les insurgés de la population), et ensuite parce qu'il s'agit ici soit d'interdire (un axe routier, un groupe de village, et la coopération ou la neutralité bienveillante de la population qui y réside), soit d'intimider (or, la dissuasion va au-delà de l'intimidation).
Bref, le débat peut se poursuivre.... Peut-être d'ailleurs tient-il surtout, comme vous le dites ici, à la tendance à la "naturalisation" des catégories STRAT/OPERATIF/TAC aussi bien qu'à la signification des missions. Au fond, si il s'agit de "forcer l'adversaire à faire notre volonté", alors pourquoi pas remplacer fixer/canaliser/interdire ou que sais-je par "dissuader"... A condition de donner une définition précise, que celle-ci soit institutionnalisée et intériorisée par les acteurs, bref, qu'elle perde à son tour sa contingence en se "naturalisant" :)
Cordialement
Stéphane TAILLAT
PS: il faut aller écouter le LCL GOYA à l'amphithéâtre LOUIS de l'Ecole Militaire à 17h30 (si vous êtes parisien)

OK 26/11/2008 22:39



En ce moment, je suis abéchois....


Pour le reste,vous soulevez le point del'action psychologique sur les ppulations. Action qui peut aler jusqu'à l'intimidation, vopre plus. E d'ailleus, c'est une pratique fort anciennes des
bandes rmées plus ou moins institutionnalisées : faire régner la terreur, terroriser. Des Huns aux Sarrasins, des feux de M. de Turenne aux colonnes infenales, sans même parler des abominations
du XX° siècle.


Dans ces cas, s'agit-il de dissuasion tactique?



sd 26/11/2008 13:05

Bonjour,
J'ai lu votre dernier post avec intérêt, je suis d'accord avec les 3/4 de vos arguments mais je n'arrive pas à souscrire à la conclusion. La dissuasion tactique existe. Ce n'est pas une mission mais un effet à obtenir sur le terrain ou sur l'ennemi. Je sais que c'est discutable.
SD
http://pourconvaincre.blogspot.com/2008/11/la-dissuasion-tactique.html

OK 26/11/2008 22:35



Ben oui mais oseph, de mémoire, parle des misions des sous-marins. C'est tout le prblème : présenter la dssuasion comme une mission, c'es confondre la part du militare de celle du politique.


Enfin, je trouve...



François Duran 26/11/2008 01:13

Bonjour Olivier,

Hum, voilà un billet très riche, qui donne abondamment à réfléchir et à débattre. Sur le choix du terme « opératif » plutôt qu’opérationnel, je vous suis tout à fait. Sur le fait que l’idée de « dissuasion tactique » est critiquable, j’avais déjà émis, mais sans doute trop rapidement et donc maladroitement, les doutes qui étaient les miens. Je ne sais rien des sous-marins et ne possède pas d’exemplaire du TTA 106.

Mais, concernant ce que vous dites dans votre point 3, je m’interroge (notez bien que je ne fais que cela : je n’affirme pas) : en effet, les moyens techniques actuels permettent, théoriquement, au politique d’imposer ses décisions jusqu’au plus petit niveau tactique. Pour autant, la notion du « caporal stratégique » est-elle sortie de ce potentiel nouveau ? Ou, à l’inverse, ne résulte-t-elle pas de la constatation inverse, à savoir que c’est l’action du plus petit échelon tactique qui peut, théoriquement, avoir un impact sur la décision politique, et son évolution, par le truchement, là aussi, de moyens techniques nouveaux autorisant une diffusion large, immédiate et utilisable par l’ennemi de cette action ?

D’autre part, et toujours sur le mode interrogatif, s’il est indéniable que CVC assigne à ces deux acteurs, le stratège et le politique, des rôles bien définis, et que cette distinction nous avise, entre autres, des dangers qu’il peut y avoir lorsque le politique se prend pour un militaire ou inversement, ce schéma n’est-il pas susceptible de s’élargir aujourd’hui ? À l’évidence, et vous le mentionnez, la stratégie nucléaire est essentiellement politique. Mais peut-on aller plus loin ? Dans « Comprendre la guerre », par Vincent Desportes, ouvrage éminemment clausewitzien semble-t-il, je trouve cet extrait (p 123) de David Fraser :
« L’art stratégique consiste à déterminer le but, qui est ou devrait être politique ; à définir à partir de ce but une série d’objectifs militaires à atteindre ; à estimer, pour chacun de ces objectifs, les besoins militaires qu’ils créent et les conditions préalables à leur réalisation ; à évaluer au regard de ces besoins les ressources disponibles et potentielles ; à dresser, à partir de ces résultats, la liste des priorités et les modes d’action rationnels pour y parvenir ».

À la lumière de cette citation, dont on peut contester la justesse, ne peut-on imaginer que le politique soit aussi un stratège ? Et, sur le terrain et particulièrement dans les conflits actuels, le stratège ne consacre-t-il pas une bonne part de son temps à débrouiller des problèmes politiques ?

Pardon pour ce très long commentaire écrit « à chaud », et qui ne porte que sur un seul point de votre billet, mais je serais intéressé à avoir votre avis ainsi que, s’il en a l’opportunité, celui du Général Gambotti qui, effectivement, a su « remettre sur les rails », par ses connaissances précises, des idées que j’exprimai sur mon blog et qui partaient un peu dans tous les sens, faute de références bien comprises.
Merci, en tout cas, pour ce très bon texte.
Cordialement.

OK 26/11/2008 22:33



OUh ! là! long commentaire, auquel je choisis de ne pas répondre à chaud. Mais au moins c'est fructueux.


Je deinedeux pistes : revenir sur le caporal sratégiqe (qui affecte qui?) - et sur la distinction stratège et politique


On y reviendra