Les identités difficiles

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J’avais eu l’impression, en lisant il y a quelques années l’excellent « les identités meurtrières » d’Amin Maalouf, d’avoir aperçu l’essentiel de la question de l’identité. Beau livre s’il en est, par un bi culturel qui se sentait profondément et libanais et français.

 

C’est avec un grand intérêt que j’ai lu, dans un registre légèrement différent (moins intime, plus intellectuel même si l’auteur fend l’armure), « les identités difficiles » d’Alfred Grosser (Les presses de Sciences-Po, collection la bibliothèque du citoyen, 2007, 130 pages).

Encore un autre biculturel, allemand et français.

 

1/ Dont le discours parle de l’identité et réussit à évoquer (entre autre, mais c’est ce qui intéresse d’abord le géopolitologue)  les liens entre l’identité individuelle et l’identité collective. Car on comprend bien que l’identité a une fonction sociale, même si j’hésite à dire que c’est d’abord cette fonction qui prime...

« Chaque appartenance, chaque identification m’appelle à m’interroger sans cesse sur moi doublement à partie de la notion de représentation » (p. 20) : A. Grosser savait-il qu’il retrouvait ainsi la notion fondamentale d’Yves Lacoste, fondateur d’une école moderne de géopolitique française, où la représentation est comprise comme un déterminant premier des faits géopolitiques ? cette coïncidence explique en tout cas pourquoi ce livre intéresse le géopolitologue.

Car Grosser pose des questions essentielles : « dans quelle mesure notre propre identité, dans l’état actuel de notre façon de la concevoir et de la  vivre, pèse-t-elle sur notre appréciation de l’identité des autres ? » (p. 24). C’est non seulement une question individuelle de citoyen, c’est également une question épistémologique posée au géopolitologue : celle de la « mesure » de notre analyse des « autres ».

Mais il s’agit aussi « d’identifier en délimitant ». Ce que Grosser ne remarque pas, c’est que l’identité est à l’individu (et au groupe) ce qu’est la frontière à l’Etat. Or, la multiplication actuelle des identités individuelles entraîne logiquement la multiplication des identités collectives possibles, et donc un accroissement des revendications. Or, l’éducation et la prise de conscience (au sens premier où l’individu acquiert une conscience réflexive) poussent de plus en plus les homes à se poser la question de leur identité, d’autant plus que les médias, Internet, les voyages amènent à rencontrer l’autre, à constater les différences (et les ressemblances, ce qui est généralement oublié) et donc à se poser la question de soi. A s’identifier en se délimitant. C’est ainsi qu’un phénomène individuel peut, statistiquement, provoquer des agrégations identitaires collectives. Que la psychologie individuelle devient psychologie collective.

 Sans aller jusque là, Grosser évoque les questions du territoire et de l’identité (p. 33), mais aussi de l’ethnie contre la citoyenneté (p. 34) où il voit bien les conséquence négatives de l’homogénéisation ethnique (une ethnie = une nation) : on contraint les gens à se « réduire  à leur identité ethnique, conçue comme antagoniste des autres. D’autre part, on encourage ce qu’on prétend vouloir éviter, la purification ethnique » (p. 35) : ces arguments ne peuvent que complaire à l’auteur de ces lignes, farouchement anti-ethnique.

 

2/ On lira donc ce long premier chapitre (pp. 25-61) sur les « identifications politiques » avec un grand intérêt. Le deuxième chapitre (pp. 63-96) parle de « mémoire et influence », sujet éminemment géopolitique : qu’est-ce que la mémoire collective ? pourquoi la repentance ?

« Il s’agit bien de prise en charge du passé, de son introduction dans l’acceptation rétrospective, non de l’acceptation d’une culpabilité collective, ni d’alors, ni héréditaire. Il manque un mot dans la langue française. L’anglais a liability, l’allemand Haftung. Le mot responsabilité est ambigu » (p. 72).

Je ne peux que partager ces analyses, qui permettent d’accepter une lecture critique de son histoire sans tomber dans le piège de la repentance (voir ma fiche de lecture de la "tyrannie de la repentance »). Pour sortir de cette notion de faute accouplée à la responsabilité, je propose le mot ligation : le mot évoque à  la fois le legs (donc l’héritage, auquel on ne peut échapper qu'avec difficulté), la liaison (la ligature, qui nous emprisonne donc), et en même temps la légation, cette attache diplomatique là où l’on n’a pas d’ambassade ; cette volonté de dialoguer sans aller trop loin.

Cela donnerait : Ligation (nf), lecture critique et non culpabilisante de son histoire.

Ce chapitre parle ensuite d’éducation et de médias

 

3/ Le troisième chapitre évoque en dix pages le cas de l’identité européenne. Il est moins novateur, même s’il est intéressant. Le dernier chapitre revient à des considérations plus individuelles, puisqu’il traite du rapport de l’identité au corps, et des conséquences sociales de ce rapport.

 

Bref, un petit livre stimulant, qui se lit vite et enrichit la réflexion. Un excellent ouvrage de culture générale que tout candidat devrait parcourir pour préparer ses grands oraux....

 

Olivier Kempf

Publié dans Géopolitique

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