Clausewitz (Livre II, chap. 4) « Schémas opératoires »

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Dans ce chapitre, Clausewitz se propose de démontrer que les schémas opératoires sont utiles aux petits échelons, et néfastes aux grands.

 

1/ De quoi s’agit-il ? « de la hiérarchie logique qui régit le monde de l’action » (p. 137) : lois, principes, règles, règlements et directives. « Les schémas préétablis, ou modes opératoires, sont des procédures qui, parce qu’elles sont récurrentes, ont été choisies entre plusieurs possibles » (p. 138).

 

2/ En fait, on cherche à savoir quoi faire, à quelle occasion. « Les principes, les règles, les règlements et les directives  sont cependant indispensables à la théorie de la conduite de la guerre, dans la mesure où elle engendre une doctrine positive, car elle trouve les formes initiales où se concrétise la vérité » (p. 139 ». Une doctrine positive ! ce mot est revenu dans le vocabulaire militaire français depuis quelques années, mis en vogue probablement par le CDEF : nul doute que la référence à CVC était claire à l’esprit de ses promoteurs. Remarquez bien que c’est la « théorie de la conduite de la guerre » qui engendre la doctrine. Elle relève donc de la tactique, ce qu’affirme aussitôt CVC : « comme la tactique est la partie de la conduite de la guerre où la théorie a le mieux réussi à formuler une doctrine positive, ces concepts y apparaîtront le plus souvent ».

 

3/ Quelle utilité ? Tout simplement que ces « règlements et schémas font entrer dans la guerre les théories qui la préparent, en étant inoculées aux unités comme principe actifs au cours de l’instruction ». Je souligne : la doctrine est dédiée à l’instruction.

C’est qu’aux bas échelons (« où le nombre d’officiers augmente à mesure que l’on descend l’échelle hiérarchique », p. 140), le jugement et l’expérience sont faiblement partagés. Les schémas opératoires « serviront de points d’ancrage à leur jugement ». De plus, « l’exercice répété des procédures donne au maniement des troupes une habileté, une précision et une sûreté qui amoindrissent les frictions naturelles » (p. 141) : revoici le drill à nouveau promu au rang des vertus de la guerre.

 

4/ Dans le même temps, « la guerre dans ses formes les plus hautes (...) est faite au contraire de grands événements décisifs, singuliers, dont chacun a besoin d’un traitement particulier ». Or, à défaut de génie, les « schémas opératoires tendront à s’imposer même dans les opérations d’ordre supérieur ». Les généraux « imiteront les méthodes habituelles de leur chef suprême, qui forment comme un nouveau schéma opératoire » (p. 142).  Or, « le grand chef de guerre peut agir superbement, il n’en reste pas moins un élément subjectif, il a un tour de main, sa personnalité y est incarnée – qui ne s’accordent pas toujours avec ceux d’un imitateur ».

 

5/ Or, il y a une personnalité propre à chaque guerre, ce qui entraîne donc une manière particulière d’y vaincre. Il faut ici citer tout le paragraphe qui clôt ce chapitre, car on y sent l’humiliation vécue par Clausewitz à Iéna, bataille fondatrice de sa réflexion et de son œuvre.

« Quoi de plus naturel que les guerres de la Révolution aient eu leur style propre, et quelle théorie eut pu en anticiper le caractère ? » (p. 142) : on voit le défi intellectuel que se jette CVC, lui qui veut justement construire une théorie de la guerre.... « Le seul danger est qu’un style né d’un cas particulier lui survive pendant que les conditions se transforment insensiblement : c’est bien là ce que la théorie doit prévenir grâce à une critique lucide et rationnelle ». Cette phrase annonce le chapitre suivant sur la critique. CVC poursuit : « si en 1806 les généraux prussiens, le prince Louis à Saalfeld, Tauentzien sur le Dornberg près d’Iéna, Grawert devant Kapellendorf et Rüchel derrière, se jetèrent tous dans le gouffre béant de l’anéantissement en utilisant l’ordre oblique de Frédéric le Grand, ce n’était pas simplement un style qui s’était survécu, mais la pauvreté intellectuelle la plus criante à laquelle ait jamais conduit le schématisme, qui parvint ainsi à détruire l’armée de Hohenlohe, comme jamais une armée ne s’autodétruisit sur un champ de bataille » (p. 143). Ainsi se termine ce chapitre, sur cette charge violente où le théoricien montre  sa personnalité, et le caractère fondateur de l’expérience d’Iéna.

 

On en tire surtout la conclusion clausewitzienne : en stratégie, pas de schéma !

Vive la recherche stratégique.

Hum !

 

O. Kempf

 

 

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