Noms de lieu et géopolitique

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Un lecteur m'apostrophe (ici) et me demande de dire "République Tchèque" au lieu de Tchéquie.
Il aurait pu aller plus loin et me reprocher de parler de "centre de l'Europe" (
catégorie ici) : il y a quelques années, à l'occasion d'un thème d'étude donné à l'agrégation de géographie, les spécialistes s'étripaient pour nous expliquer qu'il s'agissait d'Europe médiane et pas d'Europe centrale. Et pourquoi pas d'Europe orientale, tant que vous y êtes....

1/ Cela pose la question des noms. Des noms de lieu qui ont des conséquences en géographie culturelle et politique, nous dit l'excellent site "géographie de la ville en guerre" (
ici). Ils ont surtout des conséquences géopolitiques, vous vous en doutez.

2/ J'avais répondu avec un peu d'ironie à mon lecteur (anonyme), et puis je me décide à taire cette ironie, car la question est d'importance.
Je veux bien le suivre, mais dans ce cas, son respect sourcilleux des appellations officielles doit être cohérent. On doit donc parler de République française (cela ferait rire tout le monde si on mettait à chaque fois RF à la place de France) ; moins anecdotique, il faut parler de RPC et pas de Chine ; et systématiquement d'Etats Unis, et pas d'Amérique (et d'ailleurs, où s'arrêter ? pourquoi pas "Etats-Unis d'Amérique" systématiquement?).
Plus compliqué, on observe l'usage courant (et admet sans que personne n'y voit de mal) d'Allemagne et non plus de RFA (sans même parler de Bundes Republik Deutschlands). De Gaulle, en son temps, parlait de Russie au lieu d'URSS.
Allons plus loin : faut-il parler de Palestine, ou d'Autorité Palestinienne ? de Congo, ou de République Démorcatique du Congo (que tout le monde nomme RD Congo pour la distinguer de Congo Braza : Zaïre, c'était quand même mieux, hein); Afrique du sud, ou RSA ? Libye, ou Grande Jamahiriya arabe libyenne populaire et socialiste?

Bon, vous voyez, on n'en sort pas.

3/ Car s'il y a des justifications à distinguer certaines formes politiques (RD Congo pour distinguer de Congo Belge, RFA pour distinguer de RDA, URSS pour justement montrer que c'est plus que la Russie), dans la plupart des cas, le nom de lieu suffit. Je ne veut pas collaborer à la propagande des pouvoirs en place. La géopolitique préfère le temps long, et nul ne peut dire ce qu'il en sera de l'avenir de la forme républicaine de la Tchéquie. Qui d'ailluers n'existait pas il y a vingt ans (cette jeunesse expliquant probablement la susceptibilité sourcilleuse quand à la "justesse" du nom).

4/ Mais vous avez inventé un nom ?
oui, et alors ? (d'ailluers, ça se discute, car nous sommes tellement à l'employer que je doute en être l'inventeur; mais en tout cas, je suis un utilisateur conscient)
D'abord, il respecte les règles de la grammaire française. Ensuite, il est plus simple et compris par tout le monde. Enfin, c'est un nom géographique. Le régime politique importe peu au public.
(le seul cas où c'est important, c'est Monaco: on comprend bien que pour que le pays survive, il faut qu'il demeure une principauté; à défaut, le rêve s'en va, et l'indépendance avec; même si Monaco s'est mis à imiter le Liechtenstein, et à devenir un paradis bancaire, qui fait que bientôt, on pourra dire Moncao comme pour tous les autres pays).

5/ Mais pourquoi un nom français ?
Pourquoi pas ? pourquoi toujours prendre les noms "locaux".
Le lecteur assidu du blog aura remarqué que je mets toujours deux s à Kossovo, pour respecter la grammaire française. Et il  me démange de dire Kossovie, mot qui était accepté autrefois dans les vieux manuels. Et que tout le monde comprendrait.

6/ Oui, mais ces pays veulent se faire nommer comme ils l'entendent, et il y aurait d'ailleurs une commission internationale à ce sujet, suivons la règle intrnationale, etc..... Oui, cette commission internationale nous dit de dire Beijing au lieu de Pékin. Mais j'ai entendu dire que Beijing n'est pas plus proche du mandarin que Pékin. Un mensonge
linguistique pour un autre, pas vrai ?
Surtout, la commission internationale ne peut que constater les voeux nationaux : elle s'entend sur une appellation internationale qui n'est que l'acceptation des expressions nationales. Est-ce une vérité?


7/ Car là est le problème : derrière le nom se cache la prétention à la vérité. Vérité scientifique, en "respectant" la langue du pays... ou vérité politique, en respectant les souhaits des autorités du pays...
Donc, vérité inatteignable, malgré toutes les prétentions objectives de la commission "internationale". Désolé, l'international n'est pas toujours la solution, qu'on appelle ça mondialisation (tendance capitaliste) ou communauté internationale (tendance alter). L'Internationale non plus, je dois dire.

8/ Et puis si tout le monde est d'accord pour dire New York, si on dit encore Nouvelle Orléans, dites vous Rome, ou Roma? Londres, ou London ? Munich, ou München ? Moscou, ou Moscva ? Belgrade, ou Beograd ?
Preuve que la francisation n'est pas anormale.

9/ La vraie question, derrière tout ça, est celle de la pertinence de la francisation aujourd'hui : comme processus moderne de création sémantique.
Sans m'appesantir, je suis un partisan convaincu de la francophonie. Et je crois qu'il y a des vertus non seulement culturelles (diversité culturelle, etc..) mais aussi scientifiques à franciser. En francisant, on s'éloigne des manipulations politiques. En utilisant des noms "géographiques", on évite les régimes politiques.
Bref, un double avantage : militant de l'influence française (sans honte) et analyste géopolitique qui ne croit pas au faux respect culturel des "noms donnés à l'état".
C'est M. Lévy-Strauss (voir ici) qui ne vas pas être content, dites...

Donc vivent la Tchéquie et la Kossovie. Belles régions géographiques qui sont de nos jours des sujets politiques.

O. Kempf

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AGERON Pierre 05/01/2009 11:01

Bonjour,
Je vous suis dans la possibilité d'écrire Tchéquie, plus facielement comprise. Mais il ne semble pas que ce soit un nom "géographique". Il n'est utilisé dans auncun manuel, notamment la géographie universelle.
Ce nom est plutôt en rapport avec le peuple ou la langue: lieu habités par les tchèques ou dont les habitants parlent le tchèque.
Les noms géographiques et historiques (car, Braudel l'a montré dans l'Identité de la France l'une ne va pas sans l'autre...) les plus précis pour désigner la République Tchèque ou tchèquie seraient Bohème (mais dans ce cas n'incluerait que la région de Prague) ou Moravie (mais également trop limitative). Coller les deux pourrait être une solution.
Mais je conviens parfaitement qu'appeler la Tchéquie "Bohème-Moravie" qui sont deux "pays", au sens de Lucien Gallois ou de Vidal , bien identifiés , est complétement impossible au vu de l'histoire de ce pays entre 1937 et 1944-45, de l'association de ce toponyme avec Hitler.

Je me range donc à votre avis sage: il n' y a pas de nom qui puisse contenter tout le monde.

Sur la toponymie et ses enjeux, voir le point de vue de géographes dans "L'espace Géographique" Tome 37 , 2008/2 disponible sur CAIRN.

Sincères salutations
Pierre AGERON
Agrégé de géographie

OK 05/01/2009 15:35


Je vous réponds dans unarticle particulier. Merci.


Victor Fèvre 04/01/2009 19:41

Vous évoquez aussi la Principauté de Monaco dans l'article...

Cela me fait sourire, car elle a bien frisé l'annihilation plusieurs fois, avant de devenir un paradis bancaire.

De Gaulle n'a jamais voulu pardonner à Raymond Aubrac de ne pas avoir pris Monaco lors de la Libération. C'est une erreur que le Général De Gaulle n'aurait que trop volontiers pardonnée à ce communiste...

Et puis les finances de la principauté étaient bien mal en point en 1956...

J'espère ne pas avoir été iconoclaste.
VF

OK 04/01/2009 19:49


Vive l'iconoclastie


ZI 04/01/2009 11:40

Sur l'histoire de l'Europe centrale et orientale aussi dite europe de l'est.

Nos chers amis slovaques, tchèques et autres sont vraiment très sensibles sur cette question, j'ai eu l'occasion de le constater moi même. La seul explication vraisemblable semble être que pour eux Europe de l'est= Russie= Pas bon du tout. La dénomination Europe Centrale serait donc une manière de s'affirmer comme faisant parti de la "vraie Europe" et de faire disparaître l'image et l'idée que ces pays constituent des satellites de la Russie

OK 04/01/2009 12:07


Disons que l'europe de l'Est renvoit à l'Europe de l'ouest, et donc à la guerre froide. Cette division était politique. En revanche, centrale et orientale, c'est géographique. A mon sens.