Géographie

Lundi 5 janvier 1 05 /01 /Jan 15:36
Un lecteur (agrégé de géographie) m'envoie, à la suite de mon billet sur les noms de lieux, ce commentaire qui nécessite une certaine publicité.

1/ Bonjour, Je vous suis dans la possibilité d'écrire Tchéquie, plus facilement comprise. Mais il ne semble pas que ce soit un nom "géographique". Il n'est utilisé dans aucun manuel, notamment la géographie universelle. Ce nom est plutôt en rapport avec le peuple ou la langue: lieu habités par les tchèques ou dont les habitants parlent le tchèque. Les noms géographiques et historiques (car, Braudel l'a montré dans l'Identité de la France l'une ne va pas sans l'autre...) les plus précis pour désigner la République Tchèque ou tchèquie seraient Bohème (mais dans ce cas n'incluerait que la région de Prague) ou Moravie (mais également trop limitative). Coller les deux pourrait être une solution. Mais je conviens parfaitement qu'appeler la Tchéquie "Bohème-Moravie" qui sont deux "pays", au sens de Lucien Gallois ou de Vidal , bien identifiés , est complétement impossible au vu de l'histoire de ce pays entre 1937 et 1944-45, de l'association de ce toponyme avec Hitler. Je me range donc à votre avis sage: il n' y a pas de nom qui puisse contenter tout le monde. Sur la toponymie et ses enjeux, voir le point de vue de géographes dans "L'espace Géographique" Tome 37 , 2008/2 disponible sur CAIRN
.

2/ D'abord, je suis très flatté de suciter l'intérêt d'agrégés de géographie. Et je le dis simplement.

3/ Juste une question : qu'est-ce que "géographique" ? quelque chose qui existe "déjà" dans les manuels etouvrages ? n'a-t-on pas la possibilité de créer de nouveaux noms géographiques ?
Un territoire occupé par un peuple et une langue a, je crois, déjà donné lieu à des noms géographiques. L'Angleterre existerait-elle si les Anglais ne l'avaient pas occupée....? Non, on dirait la Bretagne, éventuellement la Grande-Bretagne. Excellent exemple, d'ailleurs, puisque l'histoire s'est chargée de donner une signification géographique particulière à Grande-Bretagne, qui s'étend plus que l'Angleterre  en y ajoutant Ecosse et Galles.
Donc, en regardant l'histoire, et sauf à me tromper :
Allemagne, pays des Allemands. Russie, pays des Russes. Italie, pays des Italiens.
Mais Libyens, habitant la Libye. Et Grecs, habitant la Grèce.
D'où cette question essentielle : Tchéquie, pays des Tchèques ? ou Tchèques, habitant la Tchéquie ?

4/ D'ailleurs, vous venez immédiatement à mon point en citant Braudel, autre référence de ce site s'il en est (oui, je ne suis pas seulement clausewitzien, mais aussi braudelien, Arièsien, Reclusien (Elysée), Ancelien,.... bref, plein de maîtres...). Pas de géographie sans histoire. On n'a pas toujours la chance de nommer un pays "Pays-Bas" ou "Finistère".

5/ Enfin, bien vu pour la Bohème-Moravie que j'avais choisi de ne pas citer : mais vous, lecteurs, comprenez toutes les allusions, même les plus discrètes. Pour les raisons que vous dites, cher monsieur, que je partage (elles justifient monsilence) et qui vont à l'appui de ma lecture historico-géographique....

6/ "Il n'y a pas de nom qui puisse contenter tout le monde". Eh! oui, paradoxe des sciences humaines (et les autres aussi), la neutralité est une illusion, l'observateur a toujours un rôle dans l'expérience, il affecte toujours sa discipline. Autant le savoir et essayer de montrer ses subjectivités.

O. Kempf
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Samedi 3 janvier 6 03 /01 /Jan 19:51

Un lecteur m'apostrophe (ici) et me demande de dire "République Tchèque" au lieu de Tchéquie.
Il aurait pu aller plus loin et me reprocher de parler de "centre de l'Europe" (
catégorie ici) : il y a quelques années, à l'occasion d'un thème d'étude donné à l'agrégation de géographie, les spécialistes s'étripaient pour nous expliquer qu'il s'agissait d'Europe médiane et pas d'Europe centrale. Et pourquoi pas d'Europe orientale, tant que vous y êtes....

1/ Cela pose la question des noms. Des noms de lieu qui ont des conséquences en géographie culturelle et politique, nous dit l'excellent site "géographie de la ville en guerre" (
ici). Ils ont surtout des conséquences géopolitiques, vous vous en doutez.

2/ J'avais répondu avec un peu d'ironie à mon lecteur (anonyme), et puis je me décide à taire cette ironie, car la question est d'importance.
Je veux bien le suivre, mais dans ce cas, son respect sourcilleux des appellations officielles doit être cohérent. On doit donc parler de République française (cela ferait rire tout le monde si on mettait à chaque fois RF à la place de France) ; moins anecdotique, il faut parler de RPC et pas de Chine ; et systématiquement d'Etats Unis, et pas d'Amérique (et d'ailleurs, où s'arrêter ? pourquoi pas "Etats-Unis d'Amérique" systématiquement?).
Plus compliqué, on observe l'usage courant (et admet sans que personne n'y voit de mal) d'Allemagne et non plus de RFA (sans même parler de Bundes Republik Deutschlands). De Gaulle, en son temps, parlait de Russie au lieu d'URSS.
Allons plus loin : faut-il parler de Palestine, ou d'Autorité Palestinienne ? de Congo, ou de République Démorcatique du Congo (que tout le monde nomme RD Congo pour la distinguer de Congo Braza : Zaïre, c'était quand même mieux, hein); Afrique du sud, ou RSA ? Libye, ou Grande Jamahiriya arabe libyenne populaire et socialiste?

Bon, vous voyez, on n'en sort pas.

3/ Car s'il y a des justifications à distinguer certaines formes politiques (RD Congo pour distinguer de Congo Belge, RFA pour distinguer de RDA, URSS pour justement montrer que c'est plus que la Russie), dans la plupart des cas, le nom de lieu suffit. Je ne veut pas collaborer à la propagande des pouvoirs en place. La géopolitique préfère le temps long, et nul ne peut dire ce qu'il en sera de l'avenir de la forme républicaine de la Tchéquie. Qui d'ailluers n'existait pas il y a vingt ans (cette jeunesse expliquant probablement la susceptibilité sourcilleuse quand à la "justesse" du nom).

4/ Mais vous avez inventé un nom ?
oui, et alors ? (d'ailluers, ça se discute, car nous sommes tellement à l'employer que je doute en être l'inventeur; mais en tout cas, je suis un utilisateur conscient)
D'abord, il respecte les règles de la grammaire française. Ensuite, il est plus simple et compris par tout le monde. Enfin, c'est un nom géographique. Le régime politique importe peu au public.
(le seul cas où c'est important, c'est Monaco: on comprend bien que pour que le pays survive, il faut qu'il demeure une principauté; à défaut, le rêve s'en va, et l'indépendance avec; même si Monaco s'est mis à imiter le Liechtenstein, et à devenir un paradis bancaire, qui fait que bientôt, on pourra dire Moncao comme pour tous les autres pays).

5/ Mais pourquoi un nom français ?
Pourquoi pas ? pourquoi toujours prendre les noms "locaux".
Le lecteur assidu du blog aura remarqué que je mets toujours deux s à Kossovo, pour respecter la grammaire française. Et il  me démange de dire Kossovie, mot qui était accepté autrefois dans les vieux manuels. Et que tout le monde comprendrait.

6/ Oui, mais ces pays veulent se faire nommer comme ils l'entendent, et il y aurait d'ailleurs une commission internationale à ce sujet, suivons la règle intrnationale, etc..... Oui, cette commission internationale nous dit de dire Beijing au lieu de Pékin. Mais j'ai entendu dire que Beijing n'est pas plus proche du mandarin que Pékin. Un mensonge
linguistique pour un autre, pas vrai ?
Surtout, la commission internationale ne peut que constater les voeux nationaux : elle s'entend sur une appellation internationale qui n'est que l'acceptation des expressions nationales. Est-ce une vérité?


7/ Car là est le problème : derrière le nom se cache la prétention à la vérité. Vérité scientifique, en "respectant" la langue du pays... ou vérité politique, en respectant les souhaits des autorités du pays...
Donc, vérité inatteignable, malgré toutes les prétentions objectives de la commission "internationale". Désolé, l'international n'est pas toujours la solution, qu'on appelle ça mondialisation (tendance capitaliste) ou communauté internationale (tendance alter). L'Internationale non plus, je dois dire.

8/ Et puis si tout le monde est d'accord pour dire New York, si on dit encore Nouvelle Orléans, dites vous Rome, ou Roma? Londres, ou London ? Munich, ou München ? Moscou, ou Moscva ? Belgrade, ou Beograd ?
Preuve que la francisation n'est pas anormale.

9/ La vraie question, derrière tout ça, est celle de la pertinence de la francisation aujourd'hui : comme processus moderne de création sémantique.
Sans m'appesantir, je suis un partisan convaincu de la francophonie. Et je crois qu'il y a des vertus non seulement culturelles (diversité culturelle, etc..) mais aussi scientifiques à franciser. En francisant, on s'éloigne des manipulations politiques. En utilisant des noms "géographiques", on évite les régimes politiques.
Bref, un double avantage : militant de l'influence française (sans honte) et analyste géopolitique qui ne croit pas au faux respect culturel des "noms donnés à l'état".
C'est M. Lévy-Strauss (voir ici) qui ne vas pas être content, dites...

Donc vivent la Tchéquie et la Kossovie. Belles régions géographiques qui sont de nos jours des sujets politiques.

O. Kempf

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Mercredi 12 novembre 3 12 /11 /Nov 23:25

J’évoquai il y a quelque temps la nécessité d’une géopolitique urbaine (ici). Voici une contribution qui fera, je l’espère, le lien entre cette géopolitique urbaine et la géographie de la ville en guerre (voir blog).

 

1/ Penser à une ville en guerre amène immédiatement à l’esprit des images d’immeubles détruits, de gravats dans les rues, de destructions urbaines : Beyrouth, Grozny, Sarajevo en sont les exemples les plus médiatisés.

La ville en guerre peut aussi relever d’une vie urbaine bouleversée, par des barrages militaires et des cloisonnements de quartier : Bagdad en est l’exemple le plus récent, et Kaboul en prend le chemin.

Dernier exemple, la ville divisée : Berlin autrefois, Mitroviça aujourd’hui montrent des murs coupant les villes en deux.

 

Est-ce tout ? n’y a-t-il que ces trois cas ?

J’aimerais évoquer ici un cas moins visible mais qui me paraît relever de cette catégorie de la « ville en guerre », il s’agit de la ville dont le fonctionnement est altéré par la guerre environnante, même si elle ne souffre pas directement des méfaits de la guerre. Et je me servirai d’Abéché, au Tchad, comme illustration de cette nouvelle catégorie.

 

2/ Nul immeuble détruit, point de barrage, aucun mur de séparation ne sont visibles à Abéché. Car malgré tous les rezzous partis de l’ouest du Soudan voisin en direction de N’Djamena, aucun n’a pris directement la ville pour cible. Elle n’a pas connu de combats.

Mais Abéché est la grande ville de l’est du Tchad. C’est la région limitrophe du Darfour soudanais (voir mon billet sur les frères jumeaux tchado-soudanais). Et cette région du Ouaddaï est affectée de plusieurs façons par la crise et par la guerre latente qui se déroule alentours.

-          Le Ouaddaï accueille tout d’abord de nombreux réfugiés et déplacés provoqués par la crise du Darfour, agglutinés dans des camps le long de la frontière.

-          Le Ouaddaï est également la région frontalière où l’armée tchadienne garde les confins et s’apprête à contrer un éventuel rezzou des opposants au président Déby, opposants qui sont installés du côté soudanais de la frontière.

-          Enfin, le Ouaddaï est la région qui accueille un mouvement rebelle soudanais, celui qui a lui-même lancé un gigantesque rezzou contre Khartoum (voir ici).

Trois raisons qui militarisent la région et donc sa capitale, Abéché.

 

3/ La première conséquence de cette militarisation est une présence militaire multiforme.

Il s’agit tout d’abord des forces tchadiennes, qui utilisent la ville comme plate-forme régionale. Surtout, la valeur stratégique d’Abéché tient à son aéroport, le seul de la région dont la longue piste est goudronnée. Est-ce un hasard si on y observe certains des moyens aériens (hélicoptères lourds, Pilatus) que le gouvernement a acheté récemment ? La présence d’unités tchadiennes affecte la vie de la cité, car ces unités viennent d’autres régions du Tchad, et ne se comportent pas toujours avec la délicatesse voulue.

Mais l’armée, c’est aussi l’opération Epervier, installée dans un camp jouxtant l’aéroport ; c’est l’EUFOR, installée au Camps des étoiles, de l’autre côté de la piste. C’est enfin la MINURCAT, mission onusienne qui commence à monter en gamme et dont le PC avant se trouve, lui aussi, à Abéché. Autant de troupes ou d’observateurs qui circulent en jeep, en camions, en blindés, qui utilisent des hélicoptères ou des avions, qui aménagent des camps, font des patrouilles et des convois. Sans parler du retentissement sur l’économie locale, qu’il s’agisse d’achats et d’approvisionnements ou de sous-traitances diverses (constructions, services,…).

Avec un peu d’ironie, on évoquera l’armée des ONG : il y aurait 46 ONG en ville ! le processus est connu, et dû à la logique de fonctionnement économico-médiatique de cette catégorie : pour faire son travail, il faut des fonds, qu’on rassemble à coup de publicité, qu’on justifie en allant dans les endroits les plus emblématiques. Abéché a vu passer Georges Clooney et l’Arche de Zoé, une ONG sérieuse doit donc avoir un bureau à Abéché. Riches, les ONG ont besoin de grands locaux, elles utilisent des 4X4, engagent des chauffeurs et des employés.

 

4/ La ville est alors bouleversée. Il y a dix ans, on comptait quatre voitures à Abéché. Il est aujourd’hui impossible de circuler entre les véhicules de l’ANT, ceux des militaires occidentaux, ceux des ONG, sans les incroyables triporteurs et autres motos chinoises. On dit même qu’un garage, non lion du centre, assemble des pick-ups de combat pour un mouvement rebelle, plus au nord.

 

5/ La population a suivi. Elle comptait 40 000 habitants il y a huit ans, on estime aujourd’hui à 200 000 le nombre d’Abéchois. Une partie de la population s’enrichit, quand l’autre n’arrive pas à suivre l’augmentation des prix. On assiste alors à une nouvelle géographie sociale de la ville. Les pauvres ne peuvent plus venir en ville, et partent dans les villages alentours. Les étudiants, qui arrivaient à trouver en février une chambre pour 5 000 CFA, se voient aujourd’hui demander 35 000 CFA. Dans le même temps, l’observateur constate la construction de « villas » dans les banlieues « aisées ». On pardonnera les guillemets quand on comprendra que la villa est constituée d’un mur de mauvaises briques qui entoure un bout de terrain où s’élève une habitation, en briques elle aussi, d’une ou deux pièces. Mais cette villa est le signe d’une aisance nouvelle.

 

6/ Cette géographie est donc bouleversée par une augmentation radicale des prix. Si le salaire moyen des Tchadiens était de 35 000 CFA, un conducteur d’ONG peut recevoir 180 000 CFA. Une concession (ces « propriétés » en ville) coûtaient 600 000 CFA en février, il faut débourser 2 000 000 CFA aujourd’hui pour en louer une. Il y a trois ans, le poulet coûtait 800 CFA, 1200 en février : il se négocie aujourd’hui à 4500 CFA.

Le gramme d’or valait 10 000 CFA en février, il vaut 15 0000 aujourd’hui. Sur la même période, le gramme d’argent est passé de 200 CFA à 500 CFA. Un tour de chameau valait 1500 CFA il y a trois ans. Il se négocie à 10 000 aujourd’hui !

Ce boom économique se voit dans les constructions : il y a même un immeuble à trois étages qui est en train de se construire !

 

7/ La question de la sécurité est devenue centrale à Abéché.

Car d’une part, l’action occidentale (EUFOR, ONU, ONG) vise à apporter une sécurité accrue aux populations aidées. Et l’on constate que dans les camps, les gens se plaisent. Ils sont même peut-être dans une situation plus favorable que le paysan qui travaille alentours : ils sont nourris, ils reçoivent de l’eau, des soins, une alphabétisation. Certes, ils ne sont plus chez eux mais ils peuvent considérer que leur confort a augmenté.

D’autre part, l’action occidentale arrive avec ses moyens et ses standards. Le bouleversement est économique, et social. L’équilibre antérieur est rompu, autant que par la guerre environnante.

Ce bouleversement provoque un brassage de populations : militaires tchadiens ou expatriés d’autres pays, villageois attirés par le mirage de la ville ou parentèle convergeant vers la fièvre de l’or, toute une foule interlope s’assemble ici.

 

8/La géographie de la ville se modifie en profondeur, et surtout à grande vitesse. Car c’est dans ce dernier caractère, au fond, que l’on peut parler d’une ville en guerre : à cause de la brusquerie des changements opérés, et dont la cause tient au conflit dans la région, et à l’intrusion de nombreux « extérieurs », venus du Tchad, d’Afrique ou du reste du monde : exogènes par rapport à des indigènes, en rendant à ce mot son premier sens débarrassé de sa coloration raciste.

Ce brutal mélange de deux populations rompt un équilibre humain préexistant. La géographie humaine de la ville s’en trouve bouleversée, mais aussi son organisation urbaine.

 

C’est une certaine économie de guerre qui bouleverse la ville. La ville ne fait pas la guerre, mais elle est « en » guerre.

 

Olivier Kempf

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Mercredi 3 septembre 3 03 /09 /Sep 23:29

Je me suis souvent interrogé sur la disposition des villes et  la signification de la répartition de leurs quartiers. Lointain héritage d’un temps où je courrais les conférences de Jean Phaure sur la géographie sacrée : je constate aujourd’hui que c’était, d’une certaine façon, l’ancêtre de la géopolitique. Cela mériterait, bien sûr, de plus amples développements – qu’il faudra que je couche un jour.

En attendant, je vous propose cet extrait de « Tristes tropiques », de Claude Lévy-Strauss, dont je poursuis lentement la lecture, dégustant à la fois le style et l’intelligence du propos.

 

« Enfin, il faut faire leur place à de mystérieux facteurs à l’œuvre dans tant de villes, les chassant vers l’ouest et condamnant leurs quartiers orientaux à la misère  ou à la décadence. Simple expression, peut-être, de ce rythme cosmique  qui, depuis ses origines, a pénétré l’humanité de la croyance inconsciente que le sens du mouvement solaire est positif, le sens inverse négatif ; que l’un traduit l’ordre, l’autre le désordre. Voilà longtemps que nous n’adorons plus le soleil et que nous avons cessé d’associer les points cardinaux à des qualités magiques : couleurs et vertus. Mais, si rebelle que soit devenue notre esprit euclidien à la conception qualitative de l’espace, il ne dépend pas de nous que les grands phénomènes astronomiques ou même météorologiques n’affectent les régions d’un imperceptible mais indélébile coefficient ; que pour tous les hommes, la direction est-ouest ne soit celle de l’accomplissement ; et pour l’habitant des régions tempérées, de l’hémisphère boréal, que le nord ne soit le siège du froid et de la nuit ; le sud, celui de la chaleur et de la lumière. Rien de tout cela ne transparaît dans la conduite raisonnable de chaque individu. Mais la vie urbaine offrez un étrange contraste. Bien qu’elle représente la forme la plus complexe et la plus raffinée de la civilisation, par l’exceptionnelle concentration humaine qu’elle réalise sur un petit espace et par la durée de son cycle , elle précipite dans son creuset des attitudes inconscientes, chacune infinitésimale, mais qui, en raison du nombre d’individus qui les manifestent au même titre et de la même manière, deviennent capables d’engendrer de grands effets. Telle la croissance des villes d’est en ouest et la polarisation du luxe et de la misère selon cet axe, incompréhensible si on ne reconnaît ce privilège – ou cette servitude – des villes, à la façon d’un microscope, et grâce au grossissement qui leur est propre, de faire surgir sur la lame de la conscience collective le grouillement microbien de nos ancestrales et toujours vivantes superstitions. »

pp. 136-137 de l’édition de poche

 

Splendide, non ?

Et une vraie méthode de géopolitique, également, qui lie le micro au macro, selon ce que je nomme une géopsychologie qu’il faudra bien, aussi, que j’évoque un jour.

 

Mais après ce texte, vous ne regarderez plus jamais Londres et Paris de la même manière.

 

Olivier Kempf

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Dimanche 31 août 7 31 /08 /Août 23:22
Comme nous le fait remarquer à propos "Pour convaincre" (ici), le Festival international de géographie de Saint-Dié traitera de la géographie et de la guerre. Début octobre.....
Victor, il faut y aller...

Programme passionnant. Je déplore déjà de le manquer. SD, faites un compte-rendu régulier, de grace....

Olivier Kempf
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Samedi 30 août 6 30 /08 /Août 22:54

A l’occasion de la nouvelle « carte militaire », vous aurez remarqué le déménagement du 28ème groupe géographique vers Haguenau, et son passage dans la brigade renseignement.

Cela n’est pas anodin, et traduit une évolution profonde mais aussi un retour aux fondamentaux.

 

1/ En effet, comme le disait très tôt Yves Lacoste, « la géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre » .

La géographie, ça sert : constat utilitaire, souvent surprenant pour l’honnête homme qui ne se souvient que de ses cours de géo du lycée, cours à l’intérêt variable et qui ont rarement suscité de grandes vocations.

Ça sert d’abord : ça sert à plein de choses, mais la première utilité est évidente : à faire la guerre.

Cassini qui dresse la carte du royaume est au service non d’une entreprise académique qui préfigurerait je ne sais quelles lumières, mais il cherche à connaître les limites du royaume (pour la défense et l’attaque), tout comme son dispositif (par exemple pour organiser le système fiscal).

 

2/ La géographie a donc d’abord été une géographie militaire. Car dans la grande trilogie du stratège (le lieu, le temps, l’ennemi), la connaissance du lieu est probablement la seule qui puisse être envisagée à l’avance avec suffisamment de certitude, quand les deux autres sont beaucoup plus aléatoires et contribuent plus fortement au « brouillard de la guerre ».

 

3/ Cela avait été oublié : parce qu’en Centre-Europe, on connaissait tout. La géographie militaire fut donc longtemps quasiment fusionnée avec l’IGN, dont elle avait été la matrice institutionnelle.

La fin de la guerre froide, et le retour de l’histoire ont profondément modifié cela, et réintroduit la dimension opérationnelle de la géographie militaire.

Ainsi, les Britanniques n’ont jamais perdu le sens de ce service, au point que toutes les cartes du Koweït et d’Irak en 1991 furent dressées par les Britanniques, tout comme les cartes de Bosnie puis du Kossovo.

L’avantage, quand vous dressez les cartes pour la force, c’est que vous êtes obligé de parcourir toute la zone, peu importe les AOR attribuées à tel ou tel contingent. Ça vous autorise donc de vous affranchir de ces limites qui sont autrement jalousement protégées par chaque contingent. Bref, c’est un instrument idéal de renseignement. Idéal. Les Britanniques sont très pragmatiques….

On a commencé à beaucoup voir les détachements du 28 en Côte d’Ivoire. Et on les voit au Tchad, sous chapeau européen. Et le 28 passe sous la houlette de la brigade rens.

La géographie militaire redevient militaire. Parce les circonstances nécessitent des actions plus militaires. Et qu’avec le retour de l’histoire revient le retour de la guerre, même si on ne prononce pas son nom.

 

4/ Ainsi le géopolitologue s’intéresse-t-il naturellement à cette discipline, car elle est, d’une certaine façon, la correspondante micro d’une géopolitique qui en serait la version macro.

 

Olivier Kempf

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Jeudi 14 août 4 14 /08 /Août 12:33

Dans Le Figaro, on apprend (ici) qu'une carte géologique de la terre va bientôt être mise en ligne.

(photo copiée sur le site du Figaro)


Rien de ce qui est cartographique ne m'est étranger ???

Car la géographie est aussi une science dure. Et derrière les cartes (dessous, puisqu'il s'agit de sous-sol) se cachent des informations qui peuvent, parfois, expliquer la géopolitique.

Olivier Kempf

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Dimanche 13 juillet 7 13 /07 /Juil 18:04

Puisque les vacances débutent, je me suis fait une réflexion, en refermant le dernier numéro de La GéoGraphie (voir ici).

A la même époque, au moment même où l'Europe dominait le monde, "on" a (re) découvert la nature, et inventé des mouvements de "plein air" à vocation universelle :

- alpinisme
- scoutisme
- olympisme

Autant de mouvement qui expriment non seulement une façon de vivre, mais aussi une façon de penser la nature qui est très "occidentale". Pour aller plus loin que Roger-Pol Droit (voir ici), la mentalité occidentale n'est pas seulement une propension à la technique, mais aussi une conception du corps, de la matière, de la "nature".

Et ces mouvements perdurent, internationalisés, nouvelle grammaire de la modernité puisque la Chine, elle-même, y participe pour montrer qu'elle une "grande puissance".

Olivier Kempf

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Vendredi 11 juillet 5 11 /07 /Juil 23:30

Une discipline longtemps négligée connaît un nouvel essor, il s'agit de la géographie militaire. Il y a des fanas très accros (voir le site de l'ISC), et il y a ce site, que je viens de découvrir, qui s'intéresse à une variante particulière : la géographie de la ville en guerre. (voir ici le site).

Plein de photos et d'analyses. Une approche géographique qui s'intéresse aux conséquences de la guerre en ville. A mon avis, ça intéresse logiquement tous ceux qui sont intéressés par le combat urbain, estimant qu'il s'agit d'une dimension majeure des conflits contemporains.
Or, comme disait notre maître Lacoste, la géographie, ça sert, d'abord, à faire la guerre.

Stratèges, faites donc de la géographie. Et bienvenue à l'auteur sur le réseau.

Olivier Kempf

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Samedi 3 mai 6 03 /05 /Mai 17:10
Je viens d'acheter une carte routière. Pour indiquer l'échelle, il n'était mentionné que :
"1 cm = 2 km"

Nulle part (et pourtant, j'ai regardé) n'y avait-il ce qu'on trouvait habituellement : 1/200 000e

Signe de la disparition d'une appréhension conceptuelle de la géographie, d'un temps où les échelles faisaient partie d'un savoir commun. Ce savoir a "communément" disparu.
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