Grands auteurs de géopolitique

Mercredi 31 décembre 3 31 /12 /Déc 18:59

Le centenaire de Claude Lévy-Strauss (CLS) (voir mon billet) permet des rééditions de textes connus, mais qui reviennent en haut des piles. Ainsi de ce petit « Race et histoire », paru chez Folio essais. Petit car le texte ne dépasse pas 80 pages, et que cela constitue une sinécure pour tous ceux qui ont des fiches de lecture à rendre dans l’année et qui n’aiment pas lire. Vous me direz, peu d’entre eux doivent lire ce blog. Justement, passez leur le lien, ça leur économisera doublement du temps : celui de lire le petit livre, et celui d’en faire une fiche de lecture.

Eh ! bien, au-delà de sa petitesse, l’ouvrage mérite l’attention. D’une part grâce à une langue plaisante et soignée (on écrivait bien, en 1952). D’autre part à cause de ce qui y est dit.

 

1/ Au départ, il s’agit de prévenir le retour du racisme, en livrant donc un plaidoyer en faveur de l’équivalence des cultures. Le raisonnement demeure valide, et la thèse s’énonce ainsi : le « progrès » n’existe que parce que des cultures différentes entrent en contact, au risque d’une homogénéisation qui appauvrit les chances ultérieures de progrès. « La civilisation mondiale ne saurait être autre chose que la coalition, à l’échelle mondiale, de cultures préservant chacune son originalité » (p. 77) : ne voilà donc pas un apophtegme qui devrait présider à toutes nos réflexions sur la mondialisation ? Surtout à l’orée de cette année 2009 qui devrait voir, concrètement, les remises en cause les plus concrètes de cette mondialisation ?

 

2/ Toutefois, ce petit texte est très intéressant pour autre chose. En effet, voulant lutter contre le préjugé raciste, CLS remarque que ça ne sert à rien de démontrer l’inutilité d’affirmer la supériorité ou l’infériorité d’une race sur une autre « si c’était seulement pour restituer subrepticement sa consistance à la notion de race, en paraissant démontrer que les grands groupes ethniques qui composent l’humanité ont apporté, en tant que tels, des contributions spécifiques au patrimoine commun ». « Une telle entreprise aboutirait seulement à formuler la doctrine raciste à l’envers » (p. 9). Là, je jubile. Tout est dit. L’ethnisme est un racisme qui s’ignore (à peine).

 

3/ Esquivant la question de l’inné et de l’acquis, CLS avance : « il y a beaucoup plus de cultures humaines que de races humaines » (p. 11). « On ne saurait donc prétendre avoir résolu par la négative le problème de l’inégalité des races humaines si l’on ne se penche pas aussi sur celui de l’inégalité des cultures humaines » (p. 12).

 

4/ Or, il y a une nécessité de la diversité de ces cultures : elle « est moins fonction de l’isolement des groupes que des relations qui les unissent » (p. 17). CLS s’élève alors contre le « faux évolutionnisme », « tentative pour supprimer la diversité des cultures tout en feignant de la reconnaître pleinement » (p. 23), en traitant les différents états des sociétés humaines « comme des stades ou des étapes d’un développement unique ». Ce à quoi on peut remarquer que de même qu’on constate des croisements culturels (dus au métissage ou au commerce), il n’est pas absurde de remarquer des héritages culturels : de la Grèce à Rome puis à la Chrétienté puis à l’Amérique, par exemple ;  ou de la Grèce à Rome puis à Byzance puis à Moscou, par autre exemple ; or, CLS passe sous silence ces continuités historiques. Il est vrai qu’on est alors dans l’histoire, quand l’ethnologue veut se placer dans la longue durée.

 

5/ En revanche, CLS démontre que « le progrès n’est ni nécessaire, ni continu » (p. 38). « Et c’est seulement de temps à autres que l’histoire est cumulative » (p. 39). Pourtant, après avoir passé de longues pages à démonter la notion de progrès telle qu’elle est usuellement comprise, il arrive à la civilisation occidentale.

 

6/ Mais l’universalité de celle-ci, à quoi tient-elle ? « Si ce n’est pas le consentement qui fonde la supériorité occidentale, n’est-ce pas alors cette plus grande énergie dont elle dispose et qui lui a précisément permis de forcer le consentement ? nous atteignons ici le roc. Car cette inégalité de force (...) est un phénomène objectif que seul l’appel à des causes objectives peut expliquer ». (p. 54).

 

7/ C’est « qu’aucune culture n’est seule – elle est toujours donnée en coalition avec d’autres cultures, et c’est cela qui lui permet d’édifier des séries cumulatives » (p. 70). Ainsi, « l’Europe de la Renaissance était le lieu de rencontre et de fusion des influences les plus diverses : les traditions grecques, romaine, germanique et anglo-saxonne ; les influences arabes et chinoises » (p. 72).

 

8/ On touche ici au paradoxe final : « la notion de civilisation mondiale est fort pauvre, schématique, et son contenu intellectuel et affectif n’offre pas une grande densité » (p. 76). Et donc, « la civilisation mondiale ne saurait être autre chose que la coalition, à l’échelle mondiale, de cultures préservant chacune son originalité » (p. 77).

Fort bien : mais rien n’est dit de la possibilité de préserver une originalité, alors que justement on a constaté la domination de la civilisation occidentale (réceptacle de cultures diverses) et montré que cette domination était forcée. C’est toute la question de la mondialisation qui est en fait posée.

La mondialisation est-elle unification du monde dans une culture unique, qui aurait des variations locales ? où est-elle instrument de domination, vouée à l’échec puisque le progrès impose la diversité et que cette unification qui entrave la diversité entrave dès lors le progrès ?

Question subsidiaire : la mondialisation est-elle forcément occidentalisation ?

Question sub-subsidiaire : l’occidentalisation actuelle (post-moderne, comme on dit) est-elle vraiment toujours forcée, ou ne repose-t-elle pas sur des avantages propres ?

 

9/ On est bien loin de la notion d’ethnie. Apparemment.  Car l’ethnie, au sens moderne, n’est plus celle observée par l’ethnographe, société « primitive » qui vivrait indépendamment de la société « moderne ». L’ethnie est devenu un phénomène moderne, elle a revêtu une autre acception, plus politique. Les Bosniaques sont une ethnie, les Kossoviens sont une ethnie. L’ethnie est construction politique (représentation, au sens lacostien), pré-nationale, pré-étatique.

Une société pluri-ethnique est une société qui repose sur des fondements de purification ethnique.

Et la « culture » est une pré-ethnie. D’où le danger, à mes yeux, de la notion de société multi-cuturelle.

Mais nous voilà bien loin de « race et histoire », ouvrage pédagogique et intelligent.

 

O. Kempf

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Mardi 30 décembre 2 30 /12 /Déc 22:57
On ne peut avoir un blog de géopolitique sans saluer Samuel Huntington, grand auteur de géopolitique, et qui vient de décéder. On peut ne pas être d'accord avec sa théorie. Mais dès les années 1950 (il est déjà cité par Renouvin), il écrit des textes importants. Il a toujours su donner des exlications intéressantes et nourrir le débat. Qu'il ait acquis la célébrité à cause du 11 septembre ne saurait lui être reproché.
Voir l'excellent billet de "Zone militaire".

O.Kempf
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Samedi 29 novembre 6 29 /11 /Nov 23:29

Oui, je sais, gros battage médiatiqe autour des cent ans de Cl. Lévy-Strauss.

Donc, pourquoi ici ?

Pas pour suivre la mode. On lira ainsi mes billets qui datent de quelques mois :

sur tristes tropiques (ici) du 25 juillet

sur la ville (ici) du 3 septembre

sur l'ethnologie et ses rapports à la géopolitque (ici) du 9 septembre

Bref, j'ai découvert (par hasard) CLS un peu avant que tout le monde n'en parle.

QU'est-ce qui es intéressant ? ue pensée qui appréhende les "structures" (et donc les permanences mais aussi les représentations), tout en laissant la place à l'évolution, la plasticité sociale et le dynamisme humain. Bref, cela me semble réunir deux attitudes intellectuelles nécessaires à la géopolitique.

Oivier Kempf

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Lundi 13 octobre 1 13 /10 /Oct 23:11
On connaît généralement Lord Curzon (voir ici, puisque je ne cite pas wikipédia) comme l'auteur de la fameuse "ligne Curzon" (qui pourtant n'a joué aucun rôle dans la délimitation entre Pologne et URSS à la sortie de la guerre) : l'homme serait donc un traceur de frontières, donc géopoliticien, plus que géopolitologue.

Pourtant, j'ai trouvé cette citation qui m'inspire beaucoup de choses :

"Il est si difficile de trouver un moyen terme entre l'indépendance et la loyauté".

Olivier Kempf
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Jeudi 11 septembre 4 11 /09 /Sep 23:04
J'avais cité Montaigne (ici) comme géopolitologue. Pourquoi pas Saint-Paul ?

"Car ce monde, tel que nous le voyons, est en train de passer"
(1 Corinthiens, 7, 31)

Olivier Kempf
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Mardi 9 septembre 2 09 /09 /Sep 22:55

Je terminai l’autre jour « Tristes tropiques » (voir autres billets ici et ici). Livre éclairant et moins ennuyeux qu’il m’a durablement paru : j’ai longtemps craint, en effet, la recension méthodique d’habitudes de peuplades inconnues et n’y voyais aucun intérêt. Manque de curiosité. On ne peut pas être curieux de tout.

Or, ce livre conte bien autre chose que les Bororo et les Nambikwara qui ne remplissent que la moitié des pages. C’est un livre de voyage, ou plutôt d’interrogation sur le voyage et ce qu’il recouvre : pourquoi être curieux de l’autre ? pourquoi l’Occident ? quelle neutralité cette curiosité peut-elle avoir ?

Autant de questions qui sont très proches de celles du géopolitologue, et qui font de Lévy-Strauss un grand auteur de géopolitique, même s’il ne le semble pas de prime abord. Mais la géopolitique se nourrit de multiples sciences et disciplines, pourquoi pas donc de l’ethnographie ?

 

J’aimerais donc citer un extrait (pp. 458 sqq.) qui me semble tout à fait pertinent pour notre discipline.

« Mais s’il [l’ethnologue] est de bonne foi, une question se pose à lui : le prix qu’il attache aux sociétés exotiques – d’autant plus grand, me semble-t-il, qu’elles le sont davantage – n’a pas de fondement propre ; il est fonction du dédain, et parfois de l’hostilité, que lui inspirent les coutumes en vigueur dans son milieu. Volontiers subversif parmi les siens est en rébellion contre les usages traditionnels, l’ethnographe apparaît respectueux jusqu’au conservatisme, dès que la société envisagée se trouve être différente de la sienne. Or, il y a là bien plus et autre chose qu’un travers ; je connais des ethnographes conformistes. Mais ils le sont d’une manière dérivée, en vertu d’une sorte d’assimilation secondaire de leur société à celles qu’il étudient. Leur allégeance va toujours à ces dernières, et s’ils sont revenus de leur révolte initiale vis-à-vis de la leur, c’est qu’ils font aux premières la concession supplémentaire de traiter leur propre société comme ils voudraient qu’on traitât toutes les autres. On n’échappe pas au dilemme : ou bien l’ethnographe adhère aux normes de son groupe, et les autres ne peuvent lui inspirer qu’une curiosité passagère dont la réprobatrice n’est jamais absente ; ou bien il est capable de se livrer totalement à elles, et son objectivité reste viciée du fait qu’en le voulant ou non, pour se donner à toutes les sociétés il s’est au moins refusé à une. Il commet donc le même péché qu’il reproche à ceux qui contestent le sens privilégié de sa vocation ».

Et un peu plus loin : « Nous reconnaissons implicitement une position privilégiée  à notre société, à ses usages et à ses normes, puisqu’un observateur relevant d’un autre groupe social prononcera devant les mêmes exemples des verdicts différents. Dans ces conditions, comment nos études pourraient-elles prétendre au titre de science ? Pour retrouver une notion d’objectivité, nous devrons nous abstenir de tous jugements de ce type »

Enfin : « aucune société n’est parfaite. Toutes comportent par nature une impureté incompatible avec les normes qu’elles proclament, et qui se traduit pas une certaine dose d’injustice, d’insensibilité, de cruauté. Comment évaluer cette dose ? ».

 

Ces lignes contribuent à l’épistémologie de la géopolitique.

1/ Car j’ai le sentiment qu’un bon géopolitologue doit appartenir à la société qu’il  décrit – ou du moins, entretenir avec elle une connivence suffisamment forte pour capter la psyché collective qui est un des puissants facteurs  de la géopolitique. Mais forcément, « son objectivité reste viciée ».

 

2/ On voit bien aussi la nécessité de se dégager d’une certaine vue morale des choses. C’est important, surtout en Occident, surtout de nos jours où nos sociétés, quoiqu’elles en disent, sont extrêmement moralisatrices –ce qui n’a rien à voir, ou  si peu, avec les mœurs qu’elles pratiquent. L’Occident tient en permanence un discours moral, dont il n’a d’ailleurs pas toujours conscience, ce qui l‘amène par conséquent à de nombreuses contradictions. De là chez le géopolitologue une certaine prétention à la lucidité, qui l’oblige à sortir de la morale convenue (la subversivité de l’ethnologue). Mais jusqu’où aller dans cette lucidité sans sombrer dans le cynisme ? Aucun indice, aucune jauge ne nous limite dans cette volonté de sortir d’une société qui nous a faits.

 

3/ Il y a donc ici une contradiction essentielle : entre la nécessaire incarnation dans la société étudiée, et le nécessaire exil hors des normes de cette même société.

 

4/ Enfin, même si Lévy-Stauss ne le dit pas dans ce passage : pourquoi est-ce l’Occident qui a inventé l’ethnologie ? et pourquoi le même Occident a-t-il inventé, aussi, la géopolitique ?

Comment la géopolitique concilie-t-elle cette « position privilégiée conférée à notre société » et la « prétention au titre de science »

En fait, la géopolitique n’est-elle pas d’abord un loisir d’occidental ? ou, pour aller plus loin que Roger-Pol Droit, un des critères de l’Occident, un effet de son doute permanent ?

 

Autant de questions soulevées par Lévy-Strauss et qui questionnent pareillement la géopolitique.

 

Olivier Kempf

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Lundi 28 juillet 1 28 /07 /Juil 21:32
Fiche de lecture

Colin S. Gray
" La guerre au XXI° siècle (un nouveau siècle de feu et de sang)", Economica, 2 janvier 2008, 423 pges (lien ici sur Amazon, la Fnac ne l'a pas)

Attention, chef d'oeuvre !

Je sais, le terme est galvaudé (et chaque critique qui l'emploie commence d'abord par justifier l'exception, etc, je m'exécute donc). Et pourtant ! Nul doute que cet ouvrage est au moins l'ouvrage stratégique de l'année, et probablement celui de la décennie.

Car il réussit à être à la fois totalement actuel, et en même temps parfaitement intemporel. Ce qui est logique, car quand on approche de la vérité, celle-ci s'applique à plusieurs époques - et donc, à la nôtre.

Colin Gray a débuté sa carrière en travaillant sur le fait nucléaire. On se souvient notamment de The geopolitics of superpowers, salué par P. Gallois comme fondateur. La fin de la guerre froide  risquait de le marginaliser. Or, cet "événement" fut pour lui l'occasion de dépasser sa spécialisation et d'en venir à la stratégie pure. Et pour cela, de repartir de Clausewitz.

Car C. Gray, vous l'ai-je dit, est un clausewitzien. Et selon lui, Clausewitz a tout dit de la guerre. Du moins, de l'essence de la guerre. Car la guerre est une activité essentielle de l'humanité, ne vous en déplaise. En revanche, la grammaire de la guerre, son actualité -on n'ose écrire son incarnation - bref, sa réalité historique, cette grammaire là, donc, mérite encore qu'on discoure à son sujet. (subjonctif présent, j'ai vérifié).

C'est l'ambition de cet ouvrage : décrire la guerre du siècle qui vient, démonter les poncifs, détruire les certitudes. Et à la fin, amener à penser la guerre, celle d'aujourd'hui, et celle qui vient.

Pour cela, C. Gray reprend les grands "récits" sur la guerre moderne. Le terme "récit" évoque d'ailleurs la notion de "représentation" géopolitique, suggérant que plus qu'une idée ou une téhorie, la thèse évoquée est mythique et fait autant appel à la croyance qu'au raisonnement. Ainsi donc, douze récits sont passés en revue (p. 119) :
- "expansion et déchéance de la guerre totale
- obsolescence, voire mort de la grande guerre inter-étatique
- déclin et fin des "vieilles guerres" et émergences de nouvelles guerres d'un type soit-disant post-clausewitzien, post moderne et de quatrième génération
- émergence d'un nouvel ordre du jour pour la sécurité
- lutte récurrente d'une puissance unique ou d'une coalition pour la domination de la masse eurasiatique : le grand récit géopolitique
- successions de RMA
- histoire de la technologie en tant qu'histoire de la guerre
- expansion de la géographie de la guerre, qui est passée de deux à cinq dimensions
- apparition relativement soudaine du nouveau terrorisme apocalyptique
- lente mais inexorable prolifération des ADM
- progressive limitation de la guerre, grâce à un retrait de sa légitimité (changement culturel)
- possibilité, voire probabilité de la guerre sous différentes formes
"

C'est, on s'en doutera, ce dernier récit qui retient les faveurs de notre auteur. On notera, au passage, que Gray ne réfute pas la lecture géopolitique : "quelque soit la variante, la théorie de Mackinder tient toujours" (p. 135). Cela est rassurant pour ce blog, même si je prétends que l'analyse GP est plus vaste que l'affrontement centre-périphérie énoncé par Mackinder. Mais c'est un autre débat...

La chapitre 5 explique comment, contrairement aux apparences, la guerre régulière reste d'actualité, y compris dans des zones insoupçonnées. Et il réfute, dans les trois chapitres suivants, les 3 "nouveautés" qui rendraient la guerre régulière obsolète :
- tout d'abord, la guerre irrégulière : une vieille histoire, mais qui va naturellement vers une égalisation de l'asymétrie
- puis la question des ADM (j'ai jubilé quand j'ai lu "l'abréviation suggère, en fait affirme, une unité qui n'existe pas" (p. 240) : cela renvoie à mon article de septembre 2003 ds Défense nationale : "les ADM: un flou dangereux").
- enfin, la guerre dans les nouveaux milieux (espace et cyberespace) ne changera pas la nature de la guerre (tout comme l'arme aérienne ne l'a pas fait en son temps), mais compliquera sa grammaire.

Le dernier chapitre s'attarde à réfuter les illusions sur les possibles solutions à la guerre : la paix par le désarmement, par les institutions universelles, par la démocratie, par l'éthique, par la loi (p. 336, à lire par Quindi), par l'inutilité de la guerre, même si qq facteurs contribuer à maîtriser la guerre : son coût, la politique, la stratégie, la puissance, la peur, la culture .

Thucydide (et ce n'est pas un hasard, c'est la première référence citée par l'auteur) fournit aux délégués athéniens à Sparte, vers 400 av JC, l'explication de la guerre. Celle-ci obéit à une puisssante trinité :
"La peur, l'honneur et l'intérêt"
Aucun de ces traits ne sera absent du XXI° siècle.
Ergo, le XXI° siècle connaîtra la guerre.

La traduction en français est convenable, et rend le texte accessible à tout lecteur français. On regrettera pourtant deux tics de traductions horripilants :
- l'emploi de "implications" au lieu de "conséquences"
- l'emploi de "évidences" au lieu de preuves, indices, signes.

Pour le reste, c'est un ouvrage passionnant, que j'ai recouvert d'annotations et gribouillé dans tous les sens, il représente un profond stimulus intellectuel.

Olivier Kempf

NB : chers candidats au CID : pompez ma fiche de lecture tant que vous voulez. Mais de grâce, lisez ce livre ! Car il y aura, c'est sûr, une gigantesque asymétrie entre ceux qui l'auront lu, et les autres. Car le CID, c'est la guerre.


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Vendredi 25 juillet 5 25 /07 /Juil 09:25

Une rétrolecture du Monde a attiré hier mon attention.

D'abord, l'article est de Roger-Pol Droit et je m'aperçois, plus le temps passe, que cet auteur dit des choses intéressantes. Voir notamment son petit opuscule sur la notion d'Occident dont j'ai déjà dit le plus grand bien (voir ici). Et c'est lui aussi qui a le premier attiré mon attention sur le bouquin de Gougenheim (voir ici)(d'ailleurs, coïncidence, j'ai commencé sa lecture hier soir!).
Surtout, le croyais que "Tristes tropiques", de Claude Levy-Strauss, était la bible du structuralisme, une sorte de recueil de la bonne pensée relativiste, tiers-mondiste et repentante avant l'heure.

Bref, je n'ai jamais lu ce bouquin.


Je sais, je sais, ce n'est pas bien.

Mais je n'ai plus dix-neuf ans et j'ai donc appris qu'il est moins ridicule d'avouer n'avoir pas lu un livre que de faire semblant de l'avoir lu.







Or donc, la lecture de l'article de Droit m'a immédiatement rappelé le petit billet sur "géopolitique et structuralisme". Et Levy-strauss, anthropologue, est aussi un homme de voyages, un littérateur, un philosophe. Il m'a tout l'air d'être aussi un géopolitologue qui s'ignore. Ou plutôt, un micro-géopolitologue (voir ici), un géopolitologue du détail qui permet d'accéder à des compréhensions plus larges.

Vous me direz : tout ça est très théorique. Conceptuel.

Oui. Mais selon moi, il n'y a pas de géopolitique sans fonctionnement de l'intelligence. Il faut nécessairement conceptualiser. Et s'astreindre, parfois, à lire "les grands auteurs".

Bref. Si je passais quelques mois sur une île déserte c'est un bouquin que je prendrais avec moi dans ma cantine.

Bien qu'on sache, avec Lévy-Strauss, qu'il n'y a plus d'île déserte !

Et qu'il est peu probable, n'est-ce pas, que j'aille passer quelques mois sur une île déserte ou quelque chose d'approchant !

Olivier Kempf

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Samedi 19 juillet 6 19 /07 /Juil 16:11

Fiche de lecture
Michel FOUCHER « L’obsession des frontières »

Perrin, août 2007, 249 pages

 

 

On avait adoré le « Fronts et frontières », paru en 1989 et qui se dédiait à un vaste reportage sur la création de frontières (l’orogénèse) à travers le temps et à travers le monde. Michel Foucher y montrait une culture incroyable, rassemblait des informations passionnantes et dressait un tableau du monde qui renouvelait grandement l’analyse géopolitique.

On attendait donc avec impatience sa relecture du monde contemporain, vingt ans après, une fois la chute du mur et l’entrée dans le XXI° siècle passées. C’est l’objectif de ce livre.

La thèse de l’auteur est simple, et mérite considération : alors qu’on ne cesse de chanter la disparition des frontières, il faut bien constater la permanence de celles-ci et surtout leur solidification, au motif de l’obsession généralisée que les Etats leur portent. En clair, la mondialisation s’accompagne d’une intensification des limites, et même du durcissement des moyens consacrés à leur préservation, confer le mur israélo-palestinien ou la frontière américano-mexicaine. Le bornage devient une activité florissante qui mérite qu’on s’y arrête ( ! ).

La thèse est convaincante, et les exemples donnés l’illustrent savamment, avec des références qui impressionneront le lecteur curieux. On regrettera quelque lourdeurs de style qui n’étaient pas présentes dans le précédent ouvrage : des phrases très longues, parfois nominales, et la présence du jargon universitaire et intellectualisant alourdissent inutilement la démonstration. Le lecteur persistera toutefois pour apprécier des vues extrêmement éclairantes : sur la reterritorialisation des Etats après la fin de l’empire soviétique (p. 29), sur le conservatisme juridique de la cour internationale de justice (p. 66), sur la            fausseté de la séparation entre Kossovo et Serbie (p. 73), sur la possibilité de parcs écologiques comme tampons frontaliers (p. 82). Le stratège passionné par le conflit afghan se précipitera sur les pages consacrées à la ligne Durand (pp. 87-96).

Un chapitre évoque la nouvelle vogue des clôtures, et la façon dont elle renouvelle des situations conflictuelles parfois très anciennes : Cachemire, Sahara occidental, clôture de sécurité israélienne, frontière sud du Texas à la Californie, cas chypriote, exemple irlandais.

Les deux derniers chapitres s’intéressent à l’Europe. Ainsi, malgré l’affirmation des statu quo frontaliers, considérée comme un préalable à toute adhésion (à l’OTAN comme à l’UE), M. Foucher décrit la production continue de frontières dans ce continent, déjà le plus morcelé du monde. Les Balkans et les confins russes sont au cœur de l’analyse du chapitre trois.

La quatrième chapitre (le plus passionnant) s’interroge sur la question des frontières de l’Europe. « La méthode schumanienne de dévaluation des frontières internes reste à la base de la construction européenne ; elle rend difficile de concevoir une approche plus classique pour définir les contours extérieurs : s’y résoudre, ne serait-ce pas renier un acquis producteur de paix ?on tend donc à projeter sur la problématique des contours extérieurs la méthode de dévaluation des limites internes qui a si bien incarné, avec l’appui des opinions, le projet de « dé-géopolitisation » des dynamiques intra-européennes » (p. 170). Ce qui provoque une logique de chaînage territorial, alors garant unique de sécurité. Or, l’indécision des limites orientales de l’Europe est séculaire, malgré l’invention tardive de l’Oural par Pierre le grand en 1720 (p. 183). Or, malgré « l’ultra libéralisme ambiant et la mode de la rhétorique du sans-frontière » (p. 187), « l’élargissement dans sa phase actuelle, après 2004, est perçu comme une fuite en avant ne contribuant pas à consolider une identité européenne diluée dans la mondialité » (p. 188).

L’auteur cite Louis Gautier : « Cette impossibilité à trouver une clôture géographique et politique mine le projet européen » et D. de Villepin « La promesse de l’élargissement ne doit pas être le seul instrument de stabilisation des régions voisines de l’Europe ». Il évoque ensuite des scénarios possibles : américain (tout le continent sauf la Russie), confédéral (fusion avec l’espace du Conseil de l’Europe), sans la Turquie, grand marché continental ou scénario des frontières temporaires (gérer du temps autant que des espaces).

Au final, un livre stimulant et que tout ceux qui veulent penser géopolitiquement l’Europe doivent lire (voir aussi mon billet).

 

Olivier Kempf

 

 

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Mardi 15 juillet 2 15 /07 /Juil 14:16
CI-joint une citation, utile à l'orée des vacances :

J'ai toujours détesté la foule. J'aime les déserts, les prisons, les couvents; j'ai constaté aussi qu'il y a moins d'imbéciles à trois mille mètres d'altitude qu'au niveau de la mer.

Jean Giono, le voyage en Italie


Olivier Kempf
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