Moyen Orient

Mardi 18 novembre 2 18 /11 /Nov 22:13

Deux articles dans les deux plus grands quotidiens français (voir ici et ici) viennent évoquer l’avenir du Moyen-Orient : ou, plus exactement, de l’Iran. Celui du Figaro est le plus surprenant, car Isabelle Lasserre dit que le roi est nu.

 

1/ La difficulté en géopolitique consiste souvent à choisir la focale de l’examen, afin de ne pas se perdre dans toutes les intrications d’un problème : soit que ces intrications soit géographiques (liaisons avec les voisins), soit qu’elles soient scalaires (quelle échelle d’analyse privilégier ?). Une bonne méthode consiste donc à exposer d’abord le choix que l’on fait. C’est pourquoi, pour parler de l’Iran, je n’évoquerai pas l’Irak, ni le pétrole, ni l’Afghanistan, ni la péninsule arabique, ni le chiisme : cela fait beaucoup de réserves, j’en conviens !

Mais je garde le triangle Amérique – Israël – Iran : c’est déjà un vaste sujet.

 

2/ La présidence Bush nous avait habitué à un discours néo-conservateur et idéologique qui prétendait que la « démocratie » était la solution à tout (sans bien sûr qu’une réflexion approfondie soit menée sur la démocratie en question, ni même sur les exceptions tolérées au gré des circonstances et des intérêts). On avait observé une légère évolution lors du deuxième mandat, symbolisée par le départ de M. Rumsfeld. Pourtant, la dialectique persistait à propos de l’Iran et de son programme de développement nucléaire, qui cantonnait ce pays dans l’axe du mal. La figure radicale de M. Ahmadinedjad favorisait cette diabolisation.

 

3/ Apparences, pourtant, car depuis douze à dix-huit mois, et avant même les discours de M. Obama, on assiste en fait à un désengagement américain de cette dialectique : cela a commencé avec le rapport de renseignement de la CIA, puis par des signaux multiples adressés à Téhéran pour lui signifier que les Etats-Unis, malgré leurs rodomontades, n’attaqueraient pas le pays. Ce changement de pied, discret, s’appuyait sur trois raisons majeures : l’impossibilité technique de mettre la menace à exécution, un marchandage plus ou moins implicite de neutralité iranienne en Irak (qui est allé de pair avec le succès du « surge » et la réussite de M. Petraeus, sans qu’il soit possible de déterminer qui a eu la plus grande influence), et le pari sur une évolution intérieure du régime iranien. Bref, alors que la diplomatie américaine avait choisit l’immédiateté et l’idéologie, elle privilégiait l’analyse et l’attente : la règle des deux A contre celle des deux I.

M. Sarkozy, avec ses déclarations très fermes (la bombe de l’Iran, ou le bombardement de l’Iran), s’inscrivait dans la vieille ligne.

 

4/ Cela n’arrangeait pas du tout les affaires d’Israël. Celui-ci s’est donc mis à jouer le rôle de Max la Menace, s’affranchissant des Etats-Unis (voir ici mon billet où je notais cette indépendance) et ne cesse depuis la même période (douze à dix-huit mois) de rouler des épaules : avec encore moins de crédit que l’Amérique, comme le constatent maintenant tous les stratèges (voir l’article sus cité du Figaro). Car il n’est pas possible de renouveler l’attaque d’Osirak, ni même celle contre le réacteur syrien (voir ici la suite de billets sur la SYrie).

 

5/ Les masques ont l’air d’être prêt à tomber : qui croit désormais qu’on pourra empêcher l’Iran de développer son arme ? en fait, les termes de la négociation me paraissent maintenant les suivants :

-         soit tout le monde se déclare nucléaire, Israël comme l’Iran, et on entre dans une logique de dissuasion régionale, moyen-orientale. La difficulté étant de cantonner localement cette dissuasion, sans la coupler avec le théâtre voisin Pakistan-Inde. Pour le reste, il devrait être possible avec un peu d’habileté d’éviter une prolifération régionale, pour peu qu’Israël évolue par ailleurs, comme on y reviendra.

-         Soit tout le monde le tait, dans une logique de pays du seuil : on reviendrait au cas précédent, mais sans avoir à rompre le tabou de la prolifération. Il va donc falloir que les théoriciens s’attardent à étudier le cas japonais et la pertinence de ce modèle du seuil.

Dans tous les cas, l’inéluctable est que les deux pays vont devoir s’admettre réciproquement. Et que la résolution du problème des territoires occupés viendra peut-être de cette nouvelle configuration géopolitique : le plus grand « danger » extérieur forçant Israël à résoudre le dorénavant moins grand « risque » intérieur qu’est l’acceptation d’un état palestinien.

 

6/ C’est pourquoi il faut se méfier de la recrudescence des discours sur la prolifération (cf. Mme Merkel ici), qui ont tendance à bloquer le système. La vraie question est celle du ‘timing’ : arrivée d’Obama, élections israéliennes, élections iraniennes : plus que technique ou militaire, l’incertitude est en 2009 très politique.

 

O. Kempf

 

 

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Dimanche 3 août 7 03 /08 /Août 19:13

Le titre de ce billet est un peu provocateur.
Vous me connaissez, je ne résiste pas à un mot d'esprit.

1/ Pourquoi provocateur ?
Parce que l'opinion bien pensante, l'idée reçue, le poncif en vogue, la propagande commune nous présentent l'Iran comme le grand méchant du moment. Pensez, un pays qui cherche à acquérir l'arme nucléaire et dont le président, pour gagner de la popularité sur sa scène intérieure, fait des remarques débiles contre Israël, même si tout le monde sait très bien que l'Iran n'attaquera jamais Israël (les Iraniens sont bien trop subtils pour se laisser aller à des actions aussi grossières).

Donc, dire que l'Iran n'est pas le danger que l'on dit, c'est forcément un peu provocateur.

Mais enfin, même nous, Européens, avons besoin d'un croquemitaine : la figure n'est pas réservée au système états-unien.

2/ Pourquoi les négociations ne vont pas déboucher ?

Parce que cela fait des mois que les Iraniens ne lâchent rien, et que les Occidentaux cèdent sans cesse.
Souvenez-vous.
Au départ, il n'y avait rien. Puis, les Européens ont inventé le triumvirat (grande satisfaction : "vous avez-vu, la manière douce marche, nous on cause avec eux, ..."). Puis les Américains ont dit qu'ils allaient frapper l'Iran. Puis Robert Gates est arrivé. Puis ils ont dit qu'ils donnaient une dernière chance aux négociations. Puis ils ont participé (avec R. Burns, le n° 3 du département d'Etat) aux négociations. Puis on a laissé Israël dire qu'ils allaient s'en occuper, avec une attaque contre le réacteur syrien, un exercice massif du côté dela mer Egée, etc.
Je n'ai pas respecté l'ordre chronologique exact, mais au fond, peu importe :
Les Iraniens n'ont rien lâché.

3/ Pourquoi le temps joue pour eux ?
Parce que la situation politique israélienne n'est pas, à court terme, favorable à une action armée, tant que Kadima reste au pouvoir et qu'il faut régler la succession d'Olmert.
Parce que la situation politique américaine n'est pas, au moins pendant un an, favorable à une quelconque action de force et que personne, sinon peut-être John Bolton, n'en défend encore la nécessité (voir ici). Aujourd'hui, ce n'est pas GW Bush qui est un canard boiteux, c'est le néo-conservatisme.
Parce que  la situation militaire n'autorise pas les Occidentaux à agir : l'Irak se calme mais les Anglo-saxons réorientent leurs efforts vers l'Afghanistan (voir ici), quant à la France, elle sur-déployée (cinq théâtres supérieurs à 2000 hommes !!!!!!)
Parce que les contraintes économiques de la Communauté internationale (les sanctions) sont gênantes, mais ne font qu'agiter la scène politique iranienne, ce qui est plutôt en défaveur d'Ahmadinedjad : et cela, les Occidentaux le savent pertinemment.

4/ Pourquoi cela n'est pas si grave ?
Parce qu'à force de négociations, les Iraniens avancent imperceptiblement. Il faut voir là l'effet de l'esprit perse et chiite, habitué aux très longues négociations et aux avancées micrométriques.
Que d'ailleurs, les Iraniens font très attention à ne pas aller au bout de la rupture, et restent toujours dans le cadre du TNP, ce qu'on oublie trop souvent
PArce qu'ils sont rationnels, et que le danger du mécanisme de prolifération que tout le monde affirme n'est pas évident : ce n'est pas parce que l'Iran a la bombe que la Turquie ou l'Arabie Séoudite l'auront.
Parce que ce n'est pas demain que l'Iran aura une bombe opérationnelle
Parce qu'il est probable que l'Iran demeurera subtilement un pays du seuil, et que ça lui suffira
Parce que les mécanismes de dissuasion peuvent tout à fait être adoptés par des pays émergents, comme on vient de le reconnaître avec l'accord indo-américain sur les matières combustiles (voir notamment les débats américains sur le sujet ici).

Bref, il faut suivre ces négociations avec le détachement qu'on accorde au théâtre : une scène où des acteurs récitent leur rôle.
Mais les suivre avec précision, car on n'est jamais à l'abri d'un accident, d'un acteur qui débloque, d'une gaffe, .... Or, à ce jeu, j'ai plutôt confiance dans les nerfs des Iraniens qu'à ceux des Occidentaux, soumis à la tyrannie de l'émotion.....

Olivier Kempf

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Mercredi 21 mai 3 21 /05 /Mai 21:51

Je lis aujourd'hui la chronique de Joschka Fischer dans le Figaro (texte daté du 2 mai, mais mis en ligne le 21, j'avoue ne pas suivre) : "Le nouveau Moyen-Orient ne sera pas celui de Bush".

La thèse est la suivante, et elle est séduisante.
 - Il y a opposition entre un 'ancien' Moyen Orient (Syrie, Egypte, Yémen, Tunisie, Algérie, Palestine du Hamas) alors qu'un 'nouveau' apparaît (Dubaï, EAU, Israël, Hezbollah et Hamas, voire Iran et Arabie Séoudite). Sachant que 'nouveau' ne veut pas dire  meilleur. L'ancien est marqué par des régimes nationalistes corrompus. Le nouveau n'est pas caractérisé, mais les exemples donnés m'incitent à proposer la position par rapport à l'occident, soit pro soit anti-occidental .
- Il note aussi le déplacement du centre de gravité de la région, autrefois positionné autour du conflit israélo-palestinien (il n'emploie pas le terme d'israélo-arabe'), vers un noeud créé par l'opposition entre Iran et Arabie. La guerre en Irak est le pont stratégique qui relie les deux. Et la Turquie est le lieu de l'opposition entre la modernisation et la radicalisation de l'islam.

Ce texte est extrêmement stimulant. Ce n'est pas la première fois que Fischer propose des choses de cet accabit, félicitons le donc.
Je note :
- la difficulté à qualifier le 'nouveau' Moyen Orient, pour lequel il ne trouve pas de caractérisation (en effet, il ne fait que donner des exemples de pays, sans leur donner de critères ; celui de la position par rapport à l'Occident permet d'unir Dubaï et le Hamas).
- s'il y a effectivement un 'basculement', qui dénote une vraie réflexion géopolitique, quelque chose me retient : c'est le fait d'unifier ce Moyen Orient, au motif qu'il serait issu de l'empire ottoman (L'ancien Moyen-Orient s'est construit sur les frontières et sur les identités politiques créées par les puissances européennes après la chute de l'Empire ottoman en 1918). Or, la Perse ne faisait pas partie de l'Empire ottoman, et il faut savoir duquel on parle : celui de 1820, de 1880, de 1918 ?
- Car il y a là une influence, celle de la vision américaine du "moyen-Orient". J Fischer y succombe. Cela s'inscrit, il est vrai, dans un mouvement qui précédait l'arrivée du gouvernement de M. Bush, à savoir le projet d'unité arabe : là aussi, on voyait une certaine unité macro-régionale. Les faits ont démontré que c'était illusoire.

Or, je préfère distinguer un Proche et un Moyen Orient, qui me paraissent mieux refléter la réalité, et surtout les configurations de proximité.
Dans le Proche Orient, je placerai tous les pays riverains de la Méditerranée orientale (Turquie, Syrie, Liban, Israel, Egypte) auxquels j'ajouterai la Jordanie pour relier le triangle frontalier d'Aqaba sur la mer Noir et le triangle Turquie-Syrie-Irak
Dans le Moyen Orient, je placerai Irak, péninsule arabique et Iran.
Bien sûr, comme toujours dans ce type de catégorisation, il y a des pays frontières, qui peuvent participer des deux systèmes.

L'avantage de ma répartition, c'est qu'on échappe au mythe de l'unité arabe et au mythe du grand moyen-Orient, et que les deux conflits (le long du Jourdain et le long du golfe persique) restent localisés. Bien sûr, ils interagissent, mais ils gardent leur autonomie.
Une telle grille d'analyse, si elle était popularisée, aurait de plus l'avantage d'empêcher la connexion que les radicaux de tout bord veulent effectuer.

D'un point de vue européen, cela procure aussi un critère d'action : autant le proche-Orient appartient naturellement au voisinage immédiat de l'UE, autant le moyen-Orient est plus éloigné, et n'ntéresse que pour d'autres raisons : approvisionnement en émergies fossiles, voire fait nucléaire

Olivier Kempf

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Mardi 6 mai 2 06 /05 /Mai 23:09
Il ne faut pas avoir peur de l'IRAN, nous répètent les spécialistes (dont A. Adler, il faut le dire)
qui ne cèdent pas aux propos alarmistes des va-t-en guerre (y compris, curieusement, F. Heisbourg).
Un excellent
article dans le Monde nous en dit plus.
Ce pays du Moyen Orient serait-il gaulliste ? cela nous choquerait beaucoup en 2008....

Il faut suivre avec attention le parcours de M. Qalibaf !


PS du 7 mai : un lecteur me signale que le lien envoyait vers l'Iran. Mille pardons. J'ai corrigé ci-dessus, mais malheureusement, l'article en question n'est plus en libre consultation sur le monde.fr. Si vous devez donc le lire en bibliothèque (et c'est vraiment un bon article, qui permet de comprendre la diversité sociologique etpolitique du pays, et donc l'attitude au monde de l'Iran), cherchez le Monde publié le 4 mai 2008.
En vous priant encore de m'excuser......
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