Bruckner : la tyrannie de la pénitence

Fiche parue dans DN&SC de janvier 2007

Voici un ouvrage roboratif, surtout pour ceux qui ont dû supporter, des années durant, d’innombrables leçons de morale sur (au choix) le prolétariat, le tiers-monde, le chauvinisme, les réactionnaires, l’esclavage, la colonisation, entre autres sujets où le conformisme germano-pratin exerçait la direction des esprits. Pourtant, l’auteur n’est pas un nouveau Faurisson qui écrit un nouveau révisionnisme de mauvais aloi. « Juste une mise au point » comme dit la chanson, qui intervient peut-être tardivement, mais avec du talent, du style et de la clairvoyance.

Car le titre de l’ouvrage n’est pas mensonger : il s’agit bien de démonter les ressorts du conformisme contemporain, tel qu’il imprègne les esprits occidentaux. Le phénomène date bien sûr d’avant la chute de l’Union Soviétique, mais il a pris une ampleur inégalée depuis le triomphe apparent de l’Occident (la fin de l’histoire chère à Fukuyama) : pour s’excuser de son succès, l’Occident se serait  mis à clamer ses fautes sur tous les toits. M. Bruckner démonte donc la surenchère de la pénitence, avec un antioccidentalisme constant, une soif de punition, un repentir à sens unique qui frôle la haine de soi. Apparemment seulement : car à vouloir être le « salaud universel », à abuser de la pensée critique envers elle-même, l’Europe témoigne ainsi d’une forme suprême et vicieuse de vanité : « nous devenons par là même des rentiers de l’autodénociation qui tirons un orgueil singulier d’être les pires ». D’autant que cette vague de repentance est à sens unique, et n’examine jamais les fautes des autres : une telle asymétrie cache en fait la poursuite d’un sentiment malsain de supériorité, puisque nous n’admettons pas que l’autre puisse fauter. Ce qui n’est pas exempt de racisme : « à refuser aux peuples des tropiques ou d’outre-mer toute responsabilité dans leur situation, on les prive par là même de toute liberté, on les replonge dans la situation d’infantilisme qui a présidé à la colonisation ».

Poursuivant le raisonnement, M. Bruckner explique alors comment l’Europe, souhaitant éviter la déchéance, tente de « déporter la faute sur les deux nations indignes de notre civilisation, Israël et les Etats-Unis ». Pour rompre tout lien avec eux, il faut donc « prouver que « l’Occident » n’existe pas, qu’il est un concept sans pertinence ». S’ensuit une longue analyse des rapports ambigus que l’Europe peut entretenir avec ces deux nations.

Ce constat amène donc l’auteur à se pencher sur l’Europe : la « fatigue des hécatombes » l’a convertie tardivement à la vertu. Au risque de tomber dans un comportement trop apaisé, patrimonial, avec une vénération obsédée du passé, et de devenir une Europe sarcophage qui n’ose plus l’histoire, synonyme de destructions de masse, et privilégie la vie privée, le consumérisme, l’obsession du bonheur. Or, le vrai forfait de l’Europe ne réside pas dans ses crimes passés, mais dans son inaction présente : Ruanda, Tchétchénie, Soudan. C’est que « dans la haine de soi occidentale, l’autre n’a pas sa place, c’est un rapport narcissique » qu’entretient l’Occident. Or, le bilan de l’Europe est bon : esclavage aboli, colonialisme abandonné, fascisme défait, communisme mis à genoux.

M. Bruckner dénonce ensuite le multiculturalisme (« de la victimisation comme carrière », « un apartheid légal »), montrant bien la disqualification de l’idée nationale en Europe, et qu’il faut choisir entre « protéger les minorités ou émanciper l’individu ». Il démonte les ambiguïtés du devoir de mémoire, estimant qu’à un moment il faut laisser l’histoire faire son travail, et les morts enterrer les morts : « déterrer tous les cadavres, c’est déterrer toutes les haines, appliquer la loi du talion à des siècles de distance ». Il évoque ensuite la France, « pays de cocagne peuplé de 63 millions de déprimés », « combinaison unique d’arrogance et de haine de soi », mais pays pas si mal en point que les pessimistes le disent. Il termine sur un encouragement au réarmement, et pas seulement moral : « L’Europe devrait (...) se doter d’un rôle de puissance militaire apte à pallier les insuffisances américaines. Pour être crédible, il faut être craint. Pour être craint, il faut se montrer capable d’infliger à un agresseur potentiel des dommages irréparables ». Et dans sa conclusion, il note : « la culpabilité nous arrange : elle constitue l’alibi de notre abdication ».

Au total, ce livre est rafraîchissant. Ecrit par quelqu’un qu’on ne peut traiter de « réactionnaire rétrograde », il donne des analyses souvent justes. On remarquera le plaidoyer pour l’unicité de l’Occident, plaidoyer rare de nos jours (confer « American parano », d’Immarigeon), et le choix d’évoquer le cas d’Israël, souvent négligé dans les débats actuels sur la notion d’Occident. Souvent brillant, au risque d’être emmêlé, l’auteur possède verve et conviction, avec quelques accents dignes d’un Léon Bloy. La promotion de l’Europe change des raisonnements habituels, bien qu’on reprochera un discours plus articulé sur la persistance des nations. On regrettera  enfin qu’il ne cite pas quelqu’un qu’il a lu à l’évidence et qui l’a influencé, au point d’utiliser son vocabulaire (« rivaux mimétiques ») : René Girard. Dans cet essai de géopsychologie (qu’on nous pardonne ce néologisme), Pascal Bruckner aurait pu évoquer les grands maîtres, même s’ils ne sont pas à la mode.

Il reste un livre stimulant, possédant quelques fulgurances plaisantes, et qui démonte avec talent un travers courant de nos contemporains : car même si on devinait beaucoup de choses, leur description nous aide à mieux les saisir, et avec un plaisir non feint.

 

 

« La tyrannie de la pénitence (essai sur le masochisme occidental) » de Pascal Bruckner

Grasset, septembre 2006