Hegel : le fondement géographique de l'histoire (in La raison dans l'histoire)

HEGEL, La Raison dans l’histoire, 10/18

 

IV LES· CONDITIONS NATURELLES

 

LE FONDEMENT GÉOGRAPHIQUE DE L'HISTOIRE UNIVERSELLE

 

1. DÉFINITIONS GÉNÉRALES

 

Le conditionnement naturel

Notre point de départ est l'affirmation générale que l'histoire universelle montre l'Idée de l'Esprit se réalisant comme une suite de figures extérieures. Chaque étape (Stufe) de l'évolution de la conscience de soi de l'Esprit apparaît dans l'histoire comme l'esprit d'un peuple concrètement existant, comme un peuple réel. Elle se manifeste donc dans l'espace et le temps, à la manière d'une existence naturelle. Les esprits particuliers, que nous devons considérer dans leur juxtaposition et leur succession, sont particuliers en vertu de leur principe déterminé, et à chaque peuple historique a été confiée la mission de repré­senter un principe. Il doit, il est vrai, passer à travers l'expérience de plusieurs autres, afin que son prin­cipe arrive à maturité, mais dans l'histoire universelle il ne présente qu'un seul visage. Il peut, certes, adopter plusieurs positions sur le plan historique, mais cette pluralité disparaît lorsqu'il parvient au sommet de l'histoire du monde. Il s'incorpore plutôt, alors, à un autre principe qui, d'ail1eurs, conformément à sa nature originaire, ne lui est pas adéquat. D'autre part, ce principe particulier du peuple se pré­sente dans la réalité comme une caractéristique (Bestimmtheit) naturelle de ce peuple, comme son principe naturel. Les différents Esprits des peuples sont séparés dans le temps et dans l'espace et, à cet égard, l'influence de la situation naturelle, c'est-à-dire du rapport entre le spirituel et le naturel, le tempéra­ment, etc., se fait sentir. Comparé à l'universalité du monde moral et à son existence active et individuelle, ce rapport est quelque chose d'extérieur ; mais, étant le terrain sur lequel se meut l'Esprit il est essentiellement et nécessairement fondamental.

Dès qu'il entre dans l'existence, l'Esprit se soumet au mode de la finitude et, par là même, au mode général de la naturalité. Les formations particulières se distinguent l'une de l'autre car le mode d'être de la naturalité est une extériorité réciproque (Ausserei­nander)les déterminations particulières se présentent comme entités singulières (Einzelheit). Cette détermination abstraite contient la raison pour laquelle il est nécessaire que ce qui apparaît dans l'Esprit comme un degré particulier de son dévelop­pement se manifeste comme une figure naturelle singulière qui existe pour soi et exclut les autres. Dans la mesure où elle se manifeste dans la nature, cette par­ticularité est particularité naturelle, c'est-à-dire qu'elle existe comme principe naturel, comme détermination naturelle particulière. C'est la raison pour laquelle chaque peuple représentant un degré parti­culier du développement de l'Esprit, est une nation. Sa configuration naturelle correspond à ce qui, dans la suite des formes spirituelles, est le principe spirituel. 

Cet aspect naturel nous fait entrer dans le domaine de la détermination géographique, lequel comprend tout ce qui appartient à la nature. Dans l'existence naturelle les deux aspects de cette détermination sont immédiatement contenus : d'une part, elle se présente comme la volonté naturelle du peuple ou la manière d'être subjective des peuples, mais d'autre part elle est aussi la nature extérieure particulière. L'élément sensible définit l'homme aussi longtemps qu'il est non libre et naturel, et le sensible se présente sous deux aspects, celui de la naturalité subjective et celui de la naturalité extérieure. Ce dernier est l'aspect géogra­phique qui appartient d'une façon générale à la nature extérieure. C'est donc le domaine des différences naturelles que nous devons considérer. Elles constituent avant tout les possibilités particulières à partir desquelles opère l'Esprit. Elles en fournissent ainsi la base géographique. Ce qui importe est de connaître non pas le sol comme terrain extérieur, mais le type naturel de l'endroit, qui coïncide exactement avec le type et le caractère du peuple qui est le fils de ce sol. Or ce caractère donne en même temps la manière dont les peuples se présentent dans l'histoire du monde, y prennent place et position. Cette connexion entre la nature et le caractère de l'homme semble bien être en opposition avec la liberté du vouloir humain. L'élément sensible en général (das Sinnliche) est fait de ce lien, et l'on pourrait bien penser que l'homme possède la vérité en lui-même, indépendamment de la nature. En fait, il ne faut pas considérer cette connexion comme un rapport de dépendance signifiant que le caractère des peuples serait formé par la seule détermination naturelle du sol. L'Esprit ne doit pas être pensé comme quelque chose d'abstrait qui recevrait après coup son contenu de la nature. Bien au contraire, les esprits qui se présentent dans l'histoire sont des esprits particu­liers, déterminés. L'idée spéculative montre comment le particulier est contenu dans l'universel, sans que ce dernier en soit obscurci. Les peuples sont des esprits d'un type de formation particulier ; leur caractère est un caractère spirituel, mais à celui-ci correspond d'autre part le caractère naturel. Ce qui est d'abord en soi, existe de façon naturelle; ainsi l'enfant est en soi un homme, mais en tant qu'enfant il n'est qu'un homme naturel qui a seulement les aptitudes pour devenir pour soi en tant qu'homme libre.

Ces considérations semblent s'accorder avec ce qu'on dit au sujet de l'influence du climat sur les situations humaines. C'est l'opinion universellement admise que l'esprit particulier d'un peuple se rattache au climat de la nation. Une «nation », c'est un peuple en tant qu'il est né[1]. Toutes ces idées sont très répandues. Cependant, si nécessaire que soit le lien du principe spirituel avec le principe naturel, il ne faut pas s'en tenir à ce qu'on dit généralement et attribuer au climat des effets et des influences trop particulières. Ainsi on parle souvent du doux ciel de l'Ionie, qui aurait produit Homère. Un tel ciel a certes beaucoup contribué à la grâce de la poésie homérique, mais la  côte de l'Asie Mineure a toujours été la même, elle l'est encore, et pourtant du peuple ionien n'a surgi qu'un seul Homère. Le peuple ne chante pas, c'est un individu qui compose une poésie, et même s'ils furent plusieurs à créer les chants homériques, ils furent toutefois des individus. Malgré la douceur du ciel, d’autres Homères ne sont pas apparus, surtout sous la domination turque. Le climat se manifeste dans ces petites particularités dont nous ne devons pas nous occuper, étant donné qu'elles n'ont pas d'influence.

Il est vrai que le climat a de l'influence en ce sens que ni la zone chaude ni la zone froide ne sont favorables à la liberté de l'homme et à l'apparition de peuples historiques. A son premier éveil, l'homme se présente en face de la nature comme une conscience immédiatement naturelle. L'homme est nécessairement en rapport avec la nature : toute évolution implique que l'esprit se dresse contre la nature et se réfléchisse en lui-même; elle signifie une séparation (Besonderung) de l'être spirituel qui se rassemble en soi  en se dressant contre sa propre immédiateté, qui est justement la nature. Or le moment de la naturalité tombe dans cette séparation précisément parce que la naturalité est l'état de séparation ; ainsi naît l'antithèse du spirituel avec l'extérieur. La naturalité est ainsi la première position à partir de laquelle l'homme peut acquérir une liberté en soi. L'homme étant en premier lieu un être sensible, il est nécessaire que dans son lien sensible avec sa nature il puisse conquérir la liberté par le moyen de la réflexion en soi. Or dans les endroits où la nature est trop puis­sante, il lui est plus difficile de se libérer. Dans son être sensible aussi bien que dans son repliement sur soi, l'homme opère selon sa manière naturelle d'être et se place sous la détermination de la quantité. C'est pourquoi le lien avec la nature ne doit pas être trop puissant.

Au regard de l'esprit, la nature est en effet quelque chose de quantitatif et sa force ne doit pas être assez grande pour lui conférer la toute-puissance. Les extrêmes ne sont pas favorables au développement spirituel. Aristote dit déjà: c'est seulement quand l'exigence du besoin est satisfaite que l'homme se tourne vers l'universel et le supérieur. Or ni la zone chaude ni la zone froide ne permettent à l'homme de s'élever au degré de liberté de mouvement et de richesse des moyens qui lui permettraient de se livrer à une activité dirigée vers des intérêts supérieurs spirituels. L'homme est maintenu dans une trop grande stupidité, la nature l'abaisse et il ne peut se séparer d'elle, c'est-à-dire qu'il ne peut accomplir ce qui est la première condition d'une culture spirituelle supérieure. La violence des éléments est trop grande pour que l'homme, en lutte contre eux, puisse en venir à bout et fasse valoir sa liberté spirituelle comme force de la nature. Le gel qui rassemble les Lapons ou la chaleur torride de l'Afrique sont des forces trop puissantes par rapport à l'homme pour que l'esprit puisse se mouvoir librement parmi elles et parvienne à la richesse qui est nécessaire à la réalisation d’une forme développée de vie. Le besoin, dans ces zones, ne cesse vraiment jamais, jamais on ne peut l'écarter. L’homme est perpétuellement obligé de tourner son attention vers la nature. L'homme utilise la nature pour ses fins, mais là où elle est trop puissante, elle ne se laisse pas réduire à l'état de moyen. La zone chaude et la zone froide ne sont donc pas le théâtre de l’histoire universelle. Sur ce plan, l'esprit libre a rejeté ces extrêmes.

En somme, c'est la zone tempérée qui a servi de théâtre pour le spectac1e de l'histoire universelle. Parmi les zones tempérées, c'est à son tour la zone nordique qui est seule apte à remplir ce rôle. Ici le continent se présente comme cette « vaste poitrine » dont parlent les Grecs, et c'est ici que se réunissent les diverses parties de la terre. Entre cette disposition de la terre et la diversité de la pensée il existe une certaine concordance qu'on ne doit pas méconnaître. En effet, la terre s'étend en largeur vers le nord, tandis que vers le sud elle se découpe et se divise en pointes très variées. Il en est ainsi en Amérique, en Asie, en Afrique. Le même élément se manifeste dans les produits naturels. La terre du nord, compacte, possède quantité de produits communs, alors que la particularisation s'accentue dans les pointes qui s'en détachent. Ainsi, du point de vue botanique et zoologique, la zone du Nord est la plus importante, et on y trouve le plus grand nombre d'espèces animales et végétales. Vers le sud, où la terre se divise en pointes, les formes naturelles s'individualisent elles aussi et se différencient l'une de l'autre.

Si maintenant nous considérons les différences déterminées de la nature et leur rapport avec la diversité qui existe entre les esprits des peuples, il faut observer que nous devons nous en tenir aux diffé­rences essentielles, générales, qui s'imposent néces­sairement à la pensée et se manifestent empiriquement. La détermination l'emporte, en vérité, sur la multi­plicité qui est souvent accidentelle. Le but de la considération philosophique est de mettre en relief ces différences déterminantes, et on doit se garder  de se perdre dans la multiplicité amorphe. C'est cette             dernière qui est visée par le mot vague de « climat ». Nous avons déjà traité de cette question. Nous devons maintenant entrer dans le détail de la considération des différences naturelles générales.

 La forme la plus générale de détermination naturelle historiquement importante est celle qui est constituée par le rapport entre la mer et la terre. La terre présente trois différences fondamentales. On trouve, en premier lieu, de hauts pays sans eau, en second lieu, des vallées parcourues par des cours d'eau, et en troisième lieu, des pays côtiers. Ces trois moments sont les plus essentiels parmi ceux qui s'offrent à la distinction conceptuelle, et on peut ramener à eux toutes les déterminations ultérieures.

 

 

Le haut pays

Le premier moment est compact, métallique, et reste indifférent, fermé, informe : c'est le haut pays, avec ses grandes steppes et ses plaines. Les seuls mouvements qui peuvent provenir d'ici sont des mouvements de nature impulsive, mécanique et sauvage. Ces plaines privées d'eau sont surtout la résidence des nomades, dans l'ancien monde des  peuples mongols et arabes. Les nomades ont en eux-mêmes un caractère doux, mais le principe qu'ils constituent est fluctuant, vacillant. Ils ne sont pas liés au sol et ne savent rien des droits que la vie en commun, en même temps que l'agriculture, rend obligatoires. Ce principe remuant a une constitution patriarcale, mais se livre à des guerres et des rapines intérieures, et aussi à des agressions contre d'autres peuples que les vainqueurs soumettent d'abord et avec lesquels ils s'amalgament ensuite. L'errance des nomades est seulement formelle, car elle est limitée à des espaces uniformes. Cette limita­tion est d'ailleurs un simple donné de fait, et il est possible de s'en dégager. La terre n'est pas cultivée et on peut la retrouver partout ; pour cette raison une impulsion venant de l'intérieur ou de l'extérieur, peut faire reprendre aux peuples leur route. Cet esprit d'inquiétude n'est pourtant pas proprement inné en eux. Dans les parties basses des hauts pays, qui jouxtent des pays tranquilles, ces peuples sont poussés au brigandage. Les hauts pays plus élevés sont en revanche fermés par de hautes montagnes au milieu desquelles habite une population forte. Mais des habitants hostiles se heurtent aux tribus des parties basses et entrent en conflit avec elles, si bien que la note caractéristique de ces nomades devient un état de guerre dirigée vers l'extérieur, ce qui les isole. Tout cela fait naître la personnalité et cette autonomie indomptable et intrépide, mais aussi l'isolement abstrait. La montagne est la patrie de la vie pastorale, mais le sol, avec ses variétés, permet l'agriculture. Le climat extrêmement changeant - hivers rudes, étés chauds - et les périls multiples, excitent le courage. Mais c'est une vie qui reste fermée sur elle-même à cause de sa situation. Quand le territoire devient trop exigu pour un peuple de ce genre, il a besoin d'un chef de bande et il se précipite dans les plaines fertiles des vallées. Mais ce n'est pas une marche en avant perpétuelle ; ce mouvement est au contraire provoqué par un but précis. Les conflits élémentaires des peuples asiatiques restent encore plongés dans de telles oppositions.

Il s'agit donc, ici, d'un ensemble de terres élevées, entourées par une ceinture de montagnes. La secondé caractéristique, maintenant, c'est que cette masse de montagnes est coupée par des cours d'eau qui, prenant leur source dans le haut pays, descendent en se creusant un passage à travers la chaîne monta­gneuse. Un haut pays est, en effet, généralement, entouré de montagnes, les cours d'eau les traversent et peuvent former plus loin des vallées aux déclivités moins accentuées, quand la distance jusqu'à la mer est suffisamment grande. Ils traversent ensuite une superficie plus ou moins vaste avant de se jeter dans la mer. Ce qui importe, ici, c'est que la descente de ces cours d'eau des hauts pays ait lieu ou non à proximité de la mer, c'est-à-dire qu'ils aient devant eux seulement une mince bande de territoire ou bien au contraire une vaste étendue qui les oblige à former un cours de bonne longueur, qu'ils soient accueillis par des collines basses ou bien par de grandes vallées en pente douce. En Afrique la ceinture montagneuse est aussi coupée par des cours d'eau, mais ils se jettent très tôt dans la mer, et la zone côtière est en général très étroite. La même chose se produit, dans une certaine mesure, en Amérique du Sud, au Chili et au Pérou, et aussi à Ceylan. Le Chili et le Pérou sont d'étroites bandes côtières, ils n'ont pas de civilisation. Le cas du Brésil est différent. Du reste, il peut arriver aussi que la situation soit différente, c'est-à-dire que le territoire élevé soit formé entièrement de chaînes de montagnes, comportant des étendues plates, mais en petit nombre.

Un haut pays de ce genre est l'Asie centrale habitée par les Mongols (ce mot étant pris dans son acception générale) ; ses steppes s'étendent vers le Nord, de la mer Caspienne à la mer Noire. Du même genre sont les déserts de l'Arabie, les déserts de la Barbarie en Afrique, en Amérique du Sud, ceux qui se trouvent autour de l'Orénoque et ceux du Paraguay. Ce qui caractérise les habitants d'un tel pays, qui n'est souvent arrosé que par la pluie ou le débordement d'un fleuve (comme les plaines de l'Orénoque), c'est la vie patriarcale, la dispersion en familles isolées. Le sol où ils se trouvent est improductif, ou fécond seulement par moments ; la fortune des habitants ne consiste pas en champs, dont ils ne retirent qu'un faible profit, mais en animaux qui se déplacent avec eux. Ceux-ci trouvent quelque temps à paître dans les plaines et quand celles-ci sont épuisées, on va dans d'autres contrées. On n'a pas de soucis et l'on n'amasse pas pour l'hiver, aussi la moitié du troupeau est-elle souvent perdue. Entre ces montagnards, il n'y a pas de rapports juridiques et chez eux se mani­festent les extrêmes de l'hospitalité et du brigandage. Ce dernier prévaut quand ils sont entourés de pays civilisés, comme les Arabes soutenus en cette occurrence par leurs chevaux et leurs chameaux. Les Mongols se nourrissent de lait de jument et ainsi le cheval leur fournit à la fois nourriture et arme. Mais si telle est la forme de leur vie patriarcale, il leur arrive souvent cependant de se réunir en grandes masses et, poussés par quelque impulsion, de se mettre en mouvement vers les régions de l'extérieur. L’humeur pacifique d’antan disparaît et ils se précipitent comme un torr­ent dévastateur sur les pays civilisés ; le bouleversement qui a lieu n'a d'autres résultats que la destruction et la désolation. C'est un mouvement de ce genre qui saisit les peuples sous Genghis- Khan et Tamerlan ; ils piétinèrent tout, puis disparurent de nouveau, comme s'écoule le torrent ravageur qui se perd parce qu'il ne possède pas en propre un principe de vitalité. Des hauts pays on descend dans les vallées étroites. Là habitent des peuples montagnards, des bergers, qui, accessoirement, font aussi de l'agricul­tu re, comme les Suisses. L'Asie en possède aussi; mais dans l'ensemble, ils ont moins d'importance.

 

                       Plaines fluviales          

Le second moment est le pays de la transition, la plaine fluviale. Ce sont les vallées formées par de  grands cours d'eau, les bassins fluviaux au sol durci.  Le terrain est devenu fertile grâce aux sédiments de boue, et te pays doit toute sa fécondité aux cours d’eau qui l'ont formé. C'est là qu'apparaissent les centres de la civilisation. L'autonomie de cette civi­lisation n'est pas l'autonomie mobile du premier élément [des nomades] mais repose sur une différenciation qui, d'ailleurs, ne conduit pas plus loin, mais s'organise en culture dans sa propre sphère. C’est le pays le plus fertile, l'agriculture s'y établit, et avec elle tes droits de la vie sociale. Le terrain fertile apporte spontanément avec lui le passage à l'agriculture, mais dans ce passage apparaissent aussi l'intel­ligence et la prévoyance. L'agriculture doit se régler suivant les saisons. Elle n'est pas satisfaction indivi­duelle et immédiate du besoin, parce que la satisfaction se fait ici d'une manière universelle. Le souci de l'homme ne porte plus sur une seule journée, mais sur une longue période. Il faut inventer des instruments, et ainsi se développe l'esprit d'invention, ainsi que l'art. La possession constante, la propriété, le droit apparaissent, et, par là-même, la division en classes. Le besoin d'instruments, la nécessité de conserver obligent à rester sédentaire, à se limiter à un territoire donné. Les aspects de la propriété et du droit se déter­minent avec 1'organisation de ce territoire. La tendance naturelle à vivre dans l'isolement est détruite par cette autonomie limitée de façon réciproque, exclusive, mais générale, et un état d'universalité s'y substitue, qui exclut ce qui est purement singulier. L'avènement d'un maître unique et, surtout, la domination des lois, sont ainsi rendus possibles. De grands empires s'élèvent dans ces pays, et la fondation d'États puis­sants commence. Cette action dans la finitude n'est pas, ainsi, une impulsion vers l'indéterminé, mais une façon de s'en tenir fermement à l'universel. Dans l'histoire orientale nous trouverons des États dont l'avènement correspond précisément à une telle situation: ce sont les royaumes situés sur les rives des fleuves de la Chine, sur les rives du Gange, de l'Indus, et du Nil.

A une époque récente, lorsqu'on a voulu soutenir que les États doivent être nécessairement séparés par des éléments naturels, on s'est habitué à considérer l'eau comme l'élément séparateur. Il est au contraire d'une importance essentielle de dire, contre cette opinion, que rien ne réunit autant que l'eau, et que les pays de culture ne sont rien d'autre que des bassins fluviaux. L'eau, en effet, est ce qui unit. Ce sont les montagnes qui séparent. Quand les pays sont séparés par des montagnes, ils le sont bien plus que lorsqu'ils le sont par un fleuve ou même par la mer. Ainsi les Pyrénées séparent la France de l'Espagne, et Cadix était plus étroitement liée à l'Amérique qu'elle ne l'était avec Madrid. Les montagnes séparent peuples, coutumes et caractères. Un pays au contraire est constitué par le fleuve qui le parcourt : les deux rives d'un fleuve appartiennent typiquement au même pays. La Silésie est le bassin de l'Oder, la Bohême et la Saxe sont la vallée de l'Elbe, l'Égypte celle du Nil. C'est un faux principe qu'ont soutenu les Français pendant les guerres de la Révolution, lorsqu'ils prétendaient que les fleuves seraient les frontières natu­relles des pays. Il en est de même dans le cas de la mer. Entre Amérique et Europe le contact est plus facile qu'il ne l'est à l'intérieur de l'Asie ou de l'Amérique. Les Européens ont été en communication ininterrompue avec l'Amérique et avec les Indes orientales depuis le moment de leur découverte, mais ils ont à peine pénétré à l'intérieur de l'Asie et de l'Afrique, parce que les communications par terre sont beaucoup plus difficiles que les communications par eau. Dans l'histoire, nous voyons ainsi réunies pendant des siècles, sous la domination anglaise, la Bretagne et la Grande­-Bretagne, et de nombreuses guerres furent nécessaires pour les séparer. La Suède a possédé la Finlande, et aussi la Courlande, la Livonie, l'Esthonie, alors, que la Norvège n 'a pas appartenu à la Suède, et au contraire a été liée par des rapports beaucoup plus cordiaux avec le' Danemark.

De façon analogue,nous voyons ensuite les pays  du troisième élément se distinguer de·ceux du second de façon aussi nette que ces derniers se distinguent du premier. Ce troisième élément est la zone côtière, la  terre au contact de la mer. Il est constitué par les territoires en communication avec la mer, et dans lesquels cette communication est expressément organisée. Aujourd'hui encore on remarque en Europe les signes d'une telle distinction. La Hollande, pays où le Rhin se jette dans la mer, développe pour son compte ses relations avec cette dernière, alors que l'Allemagne ne s'est pas étendue du côté de son fleuve principal. La Prusse constitue la zone côtière qui domine, en face de la Pologne, l'estuaire de la Vistule, alors que l'intérieur de la Pologne est de toute autre espèce avec une culture et des besoins autres que ceux de la côte, qui a développé ses relations avec la mer. C'est au Portugal que les fleuves espagnols se jettent dans la mer. On devrait croire que l'Espagne, ayant des fleuves, devrait nécessairement être aussi en rapport avec la mer. Au contraire, c'est le Portugal qui a spécialement développé ces rapports.

 

 

  La mer

La mer, donne d'une façon générale naissance à un type de vie spécial. L' élément indéterminé nous donne l'idée de l'illimité et de l'infini, et l'homme, en se sentant au milieu de cet infini, en tire courage pour dépas­ser le limité. La mer elle-même est ce qui n'a pas de bornes et elle ne tolère pas, comme la terre ferme, les pacifiques délimitations en cités. La terre, la plaine fluviale, fixe l'homme au sol. Sa liberté est ainsi restreinte par un immense ensemble de liens. Mais la mer le conduit au delà de cette limitation. La mer éveille le courage, elle invite l'homme à la conquête, au brigan­dage, mais aussi au gain et à l'acquisition. Le travail consacré à l'acquisition se rapporte à cette espèce particulière de fins qu'on appelle le besoin. Or le travail accompli pour la satisfaction du besoin a comme conséquence que les individus se plongent, s'enfoncent dans cette sphère de l'acquisition. Mais si la volonté d'acquisition les conduit sur la mer, la situation change. Ceux qui naviguent sur la mer veulent aussi gagner, acquérir, mais le moyen dont ils disposent se retourne et leur fait courir le danger de perdre leur bien et leur vie même. Le moyen s'oppose donc à la fin. C'est œ qui élève gain et industrie au-dessus d'eux mêmes et en fait une chose courageuse et noble. la mer éveille le courage. Ceux qui la sillonnent pour acquérir vie et richesse doivent chercher leur gain à travers le danger, ils doivent être courageux, risquer et mépriser vie et richesse. Le penchant vers la richesse est donc élevé, comme on l'a dit, grâce à la mer, à quelque chose de courageux et de noble. La mer suscite ensuite la ruse, car l'homme y doit combattre un élément qui semble se soumettre tranquillement à tout, qui s'adapte à toutes les formes, et qui pourtant est terrible. Le courage y est essentiellement lié à l'intelligence, qui est la ruse suprême. C'est précisément la faiblesse de l'élément, cette façon qu'il a de céder, cette mollesse, qui cachent le plus grand danger. Le courage en face de la mer doit aussi être ruse, car il a à faire à l'élément le plus rusé, le moins sûr et le plus menteur. Cette immense étendue est parfaitement molle, car elle ne résiste à aucune pression, même pas au souffle ; elle paraît infiniment innocente, soumise, aimable et câline, et c'est justement cette facilité qui transforme !a mer en l'élément le plus dangereux et le plus puis­sant. A une telle fourberie et à une telle violence, l’homme, aes triplex circa pectus, oppose uniquement un simple morceau de bois, ne se fie qu'à son courage et à son ingéniosité et passe ainsi de ce qui est ferme à ce qui est sans appui, apportant avec lui le sol qu'il s’est fait lui-même. Le bateau, ce cygne de l'eau, qui trace sur la plaine liquide des lignes souples et des cercles, est un instrument qui fait le plus grand honneur à la hardiesse de l’homme comme à son intelligence. Cet appel de la mer hors de la limitation du continent a manqué à l'Asie, et cela malgré le fait que ces magnifiques Etats touchent eux-mêmes à la mer, comme par  exemple la Chine. Pour elle, la mer est simplement cet endroit où  la terre cesse ; elle n'a pas avec elle de rapport positif. L'activité à laquelle la mer invite est toute  particulière et c'est un caractère tout à fait particulier qu'elle réclame.

La manière dont la vie des peuples est essentiellement conditionnée par la nature se montre dans ces trois configurations naturelles. Le principe de la vie' continentale et celui de la vie côtière sont le plus forte­ment caractérisés l'un par rapport à l'autre. L'Etat supérieurement évolué unifie en lui-même les différences de tous les deux : aussi bien la solidité du con­tinent que l'errance livrée au hasard de la vie côtière.



[1] Nation vient de nasci, naître