Mackinder : le pivot géographique de l'histoire (1904)

Précédemment publié par l' Institut de Stratégie Comparée dans la revue Stratégique :http://www.stratisc.org/strat_055_MACKINDERP.html

 

LE PIVOT GÉOGRAPHIQUE DE L’HISTOIRE

 

Halford J. MACKINDER

 

 

"Le pivot géographique de l’histoire" est probablement le texte fondateur de pensée géopolitique contemporaine. Aucun article n’a sans doute eu une influence aussi profonde et aussi durable, même si celle-ci est difficile à cerner de façon précise 1. Mackinder, par cette conférence présentée à la société royale de géographie le 25 janvier 1904, a fondé une géopolitique quelque peu olympienne, embrassant d’un seul regard les siècles et les continents. Cette prétention à la globalité a joué un rôle décisif dans son succès 2. On disposait enfin d’une grille de lecture facile à manier et d’un grand pouvoir prédictif. Mackinder lui-même a su s’adapter à ce besoin d’explication avec sa formule choc, inlassablement répétée : "qui contrôle le cœur du monde commande à l’île du monde, qui contrôle l’île du monde commande au monde". Ce saisissant raccourci a naturellement contribué à rejeter dans l’ombre les subtilités d’une pensée beaucoup plus complexe.

Le retour au texte s’impose si l’on veut vraiment saisir ce que voulait dire Mackinder. mais de manière surprenante, pour ne pas dire inconcevable, ce texte n’a jamais été traduit en français, alors qu’il existe depuis longtemps en danois ou en arabe. De sorte qu’il est à peine exagéré de dire qu’en France tout le monde le connaît, mais personne ne l’a lu. On le cite, on le commente, d’après des résumés de deuxième, voire de troisième main. Voici donc enfin cette traduction, près de 90 ans après la conférence de 1904 

3. L’effondrement de l’empire soviétique ne lui enlève pas son intérêt, bien au contraire il conduit à s’interroger sur l’avenir de la zone pivot alors que nous entrons dans une phase de bouleversements dont on ne peut encore prédire l’ampleur, mais qui pourraient égaler sinon dépasser ceux auxquels était confronté Mackinder.

HCB

 

Lorsque, dans un avenir lointain, les historiens se pencheront sur la série de siècles que nous traversons, avec la même vision abrégée que celle que nous pouvons avoir des dynasties égyptiennes, ils donneront vraisemblablement à ces 400 dernières années le nom d’époque colombienne et diront qu’elle s’est achevée peu après l’an 1900. Depuis quelque temps, c’est devenu un lieu commun de parler de l’exploration des espaces géographiques comme étant pratiquement terminée et l’on admet que la géographie doit désormais être élargie aux analyses approfondies et aux grandes synthèses philosophiques. En 400 ans, les contours de la carte du monde ont été déterminés avec une quasi-exactitude et, même dans les régions polaires, les voyages de Nansen et Scott ont réduit à l’extrême la possibilité de nouvelles découvertes spectaculaires. L’aube du XXe siècle coïncide bien avec la fin d’une grande époque historique, et pour d’autres raisons que cette réussite, si importante soit-elle. Le missionnaire, le conquérant, le fermier et, plus récemment, l’ingénieur, sont venus si rapidement derrière l’explorateur que le monde entier, à peine connu dans ses frontières les plus reculées, doit déjà être considéré comme l’objet d’une appropriation politique complète. En Europe, en Amérique du Nord et du Sud, en Afrique et en Australasie, il ne reste guère plus un arpent de terre à revendiquer, si ce n’est à la suite d’une guerre entre puissances civilisées et mi-civilisées. Même en Asie, nous assistons vraisemblablement à la fin d’une partie engagée jadis entre les cavaliers du cosaque Yermak4 et les navigateurs emmenés par Vasco de Gama. Pour l’essentiel, nous pourrions opposer l’ère colombienne à la période qui l’a précédée en lui donnant comme caractéristique centrale l’expansion de l’Europe à travers le monde, sans résistance notable, alors que la Chrétienté médiévale est restée confinée dans un espace limité, menacée de l’extérieur par les barbares. Dorénavant, dans l’ère post-colombienne, nous serons de nouveau confrontés à un système politique fermé et cela d’autant plus qu’il aura atteint la dimension du monde. Chaque explosion de forces sociales, loin de se dissiper dans l’espace inconnu et le chaos barbare environnants, se verra renvoyée tel un écho à partir des confins du monde et les éléments les plus faibles de l’organisme politique et économique mondial seront détruits. Il y a une très grande différence d’effet selon qu’un obus tombe sur un ouvrage en terre ou sur les espaces cloisonnés et les structures rigides d’un grand immeuble ou d’un navire. C’est peut-être une prise de conscience voilée de ce fait qui conduit enfin les hommes d’Etat de toutes les parties du monde à s’intéresser moins à l’expansion territoriale et davantage à la recherche d’une plus grande efficacité politique.

Par conséquent, il me semble que la décennie actuelle nous voit pour la première fois en mesure de tenter, de manière relativement complète, une corrélation entre les généralisations les plus vastes de l’histoire et de la géographie. Pour la première fois, nous pouvons entrevoir une partie du rapport réel entre les événements politiques et les caractéristiques géographiques à l’échelle du monde ; nous pouvons également rechercher une formule qui exprime, sous certains aspects au moins, la causalité géographique en Histoire universelle. Si nous avons de la chance, cette formule aura un intérêt pratique en nous permettant de mettre en perspective quelques-unes des forces rivales dans les relations internationales d’aujourd’hui. La phrase très connue sur la marche vers l’Ouest des empires est une tentative empirique et fragmentaire dans cette direction. Je me propose de décrire celles des caractéristiques géographiques du monde qui, selon moi, ont eu l’influence la plus contraignante sur l’action des hommes ; je présenterai certaines des phases les plus importantes de l’Histoire dans leurs rapports organiques avec ces caractéristiques et cela même en des temps où elles n’étaient pas connues de la géographie. Mon but ne sera pas de disserter sur l’influence de telle caractéristique particulière non plus que de faire une étude de géographie régionale, mais plutôt de montrer comment l’Histoire humaine s’intègre dans la vie de l’organisme mondial. Je suis conscient du fait que je ne parviendrai qu’à une vérité partielle et je ne souhaite en rien dévier vers un matérialisme excessif. C’est l’homme et non la nature qui a le pouvoir de créer, mais la nature commande dans une large mesure. Mon intérêt se porte sur cette détermination physique d’ordre général, plus que sur les causes de l’Histoire universelle. Manifestement, on ne peut espérer qu’une première approche de la vérité. Aussi, je serai modeste en face de mes critiques.

Le regretté professeur Freeman soutenait que la seule Histoire qui comptât était celle des peuples méditerranéens et européens. Naturellement, ceci est vrai dans un sens, car c’est parmi ces peuples que prirent naissance les idées qui ont rendu les héritiers de la Grèce et de Rome dominants à travers le monde entier. Toutefois, dans un autre sens très important, une telle restriction impose des frontières trop étroites à l’esprit. Les idées dont émerge une nation, par opposition à une simple foule de créatures humaines, sont en règle générale acceptées sous l’effet d’épreuves endurées en commun et à cause de la nécessité d’opposer une résistance commune à la force extérieure. L’idée de l’Angleterre a été imposée de force à l’Heptarchie5 par les conquérants danois et normands ; l’idée de la France a été forgée contre les Huns à la bataille de Chalons6, dépassant la rivalité des Francs, des Goths et des Romains, et aussi pendant la Guerre de Cent Ans contre l’Angleterre ; l’idée de la Chrétienté est née des persécutions romaines et s’est affirmée pendant les croisades ; l’idée des Etats-Unis ne fut acceptée et le patriotisme envers la métropole ne s’est dissipé que dans le courant de la longue guerre d’indépendance ; l’idée de l’Empire allemand ne fut adoptée qu’à contre-cœur par l’Allemagne du Sud et ce après une lutte contre la France, en fraternité avec l’Allemagne du Nord. Ce que j’appellerais la conception littéraire de l’Histoire, en dirigeant son attention sur les idées et les civilisations qui sont leur produit, a tendance à perdre de vue les mouvements plus élémentaires dont la pression est souvent à l’origine des efforts dont les grandes idées se nourrissent. Une personnalité honnie remplit une fonction sociale appréciable en faisant l’unité parmi ses ennemis et c’est sous la pression de la barbarie extérieure que l’Europe parvint à construire sa civilisation. Je vous demanderai par conséquent de considérer pour un moment que l’Europe et l’Histoire européenne sont subordonnées à l’Asie et à l’Histoire asiatique, car la civilisation européenne est, d’une manière très concrète, le résultat de la lutte séculaire contre l’invasion asiatique.

Le contraste le plus visible sur la carte politique de l’Europe moderne oppose la vaste étendue de la Russie, occupant la moitié du continent, et le groupe de territoires plus réduits où sont établies les puissances occidentales. Du point de vue de la géographie physique, il existe évidemment un contraste analogue entre la plaine ininterrompue de l’Est et le riche ensemble de montagnes, de vallées, de péninsules et d’îles qui composent le restant de cette partie du monde. A première vue, il semblerait que ces données très connues traduisent une corrélation entre l’environnement naturel et l’organisation politique, corrélation si flagrante qu’elle pourrait se passer de description, surtout si l’on considère qu’à travers la plaine russe un hiver froid succède à un été chaud, constituant ainsi un facteur supplémentaire d’uniformité des conditions de l’existence humaine. Pourtant, il suffit de se reporter à une suite de cartes historiques, celles notamment de l’Oxford Atlas, pour se convaincre que la coïncidence approximative de la Russie d’Europe avec la grande plaine de l’Est n’est vérifiée que sur la période des cent dernières années, alors que dans des temps plus reculés une toute

L’Europe orientale avant le XIXe siècle

(d’après Drude, Physical Atlas).

autre tendance au regroupement politique se voyait réaffirmée de manière persistante. En règle générale, le pays était partagé entre deux groupes d’Etats, formant des systèmes politiques distincts au Nord et au Sud. C’est un fait que la carte du relief n’exprime pas l’opposition physique particulière qui a été jusqu’à une époque très récente la contrainte principale pesant sur l’établissement et les déplacements des hommes en Russie. Lorsque le manteau de neige hivernale se retire vers le Nord, découvrant la vaste étendue de la plaine, viennent les pluies, dont le maximum de précipitations se situe entre les mois de mai et de juin sur les bords de la mer Noire, alors qu’il est retardé jusqu’en juillet et août près de la Baltique et de la mer Blanche. Au Sud, la fin de l’été est une période de sécheresse. A cause de ce régime climatique, le Nord et le Nord-Ouest n’étaient que des forêts, interrompues seulement par des marais, alors que le Sud et le Sud-Est formaient une steppe d’herbages sans limites, avec des arbres uniquement le long des rivières. La ligne de démarcation entre ces deux régions s’étirait en diagonale vers le Nord-Est, en partant de la pointe septentrionale des Carpathes jusqu’à un point situé dans la chaîne de l’Oural, davantage rapproché de son extrémité Sud que du Nord. Moscou se situe juste au Nord de cette ligne ou, en d’autres termes, du côté de la forêt. En dehors de la Russie, la limite de la grande forêt continuait vers l’Ouest en passant presque exactement par le milieu de l’isthme européen, large de 1 200 kilomètres entre la Baltique et la mer Noire. Au-delà, en Europe péninsulaire, la région boisée se poursuivait au Nord à travers la plaine de l’Allemagne, alors que la steppe méridionale contournait le grand bastion transsylvanien des Carpathes et remontait le Danube sur ce qui est aujourd’hui les terres à blé de Roumanie, jusqu’aux Portes de fer. La plaine hongroise, cernée par les contreforts boisés des Alpes et des Carpathes et cultivée en grande partie aujourd’hui, était occupée par une zone séparée de steppes, portant le nom local de "pusta" 7. Dans toute la partie occidentale de la Russie, à l’exception du grand Nord, le déboisement, l’assèchement des marais, la mise en culture des steppes ont contribué récemment à niveler les caractéristiques naturelles du pays et, dans une mesure considérable, à effacer une distinction qui représentait par le passé une contrainte extrêmement forte pour les hommes.

 

La division politique de l’Europe orientale au temps de la croisade

(Oxford Historical Atlas).

La Pologne et la Russie anciennes s’étaient établies en totalité dans les éclaircies de la forêt. A travers la steppe, en revanche, on assista du Ve au XVIe siècle à un déferlement remarquable de peuples nomades touraniens, venus des profondeurs inconnues de l’Asie et s’engouffrant dans la brêche ouverte entre les montagnes de l’Oural et la mer Caspienne : Huns, Avars, Bulgares, Magyars, Khazars, Patzinaks, Coumans, Mongols, Kalmouks. Sous le règne d’Attila, les Huns s’établirent sur le prolongement danubien de la steppe et, partant de là, portèrent leurs attaques vers le Nord, l’Ouest et le Sud contre les populations sédentaires d’Europe. Une grande partie de l’Histoire moderne pourrait s’écrire comme une chronique des changements provoqués directement ou indirectement par ces raids. Ainsi, les Angles et les Saxons ont très probablement été poussés à traverser les mers pour fonder l’Angleterre dans les îles britanniques. Les Francs, les Goths et les Gallo-Romains furent contraints pour la première fois à s’allier dans la bataille des champs Catalauniques, faisant cause commune contre les Asiatiques qui, sans le savoir, étaient en train de forger la France moderne. Venise s’est construite après la destruction d’Aquilée et de Padoue ; et même la Papauté a pu bénéficier d’un prestige certain à la suite d’une médiation accomplie avec succès par le pape Léon auprès d’Attila à Milan. Tel est le cortège d’événements provoqués par une nuée de cavaliers impitoyables et sans idéal, traversant sans obstacles la grande plaine, pour ainsi dire comme un coup asséné par le grand marteau asiatique, balancé à travers une immensité vide. Les Huns furent suivis par les Avars. C’est pour s’opposer à ceux-ci que l’Autriche fut érigée en marche et Vienne fortifiée, grâce aux campagnes de Charlemagne. La suite fut prise par les Magyars qui, par leurs raids incessants à partir de la Hongrie, accrurent l’importance du bastion autrichien et déplacèrent ainsi vers l’Est et les marges de l’Empire le centre de gravité politique de l’Allemagne. Les Bulgares fondèrent une caste dominante au Sud du Danube, imprimant leur nom sur la carte, même si leur langue s’est effacée devant celle de leurs sujets slaves. L’occupation la plus durable et la plus effective de la steppe russe elle-même fut probablement le fait des Khazars, contemporains du grand mouvement sarrazin : les géographes arabes connaissaient en effet la Caspienne sous le nom de mer Khazar. A la fin, toutefois, de nouvelles hordes vinrent de Mongolie et, pendant deux siècles, la Russie des forêts septentrionales resta tributaire des Khans mongols de Kiptchak (c’est-à-dire "la steppe"). Ainsi, le développement de la Russie fut retardé et détourné précisément à une époque où le reste de l’Europe progresser rapidement.

 

La division politique de l’Europe orientale au temps de Charles Quint

(Oxford Historical Atlas).

Il faut noter que les fleuves s’écoulant de la forêt vers la Caspienne et la mer Noire coupent sur toute sa largeur le chemin des steppes emprunté par les nomades et que, de temps à autre, des mouvements se produisirent le long de leurs cours, à la perpendiculaire de la direction suivie par les cavaliers. C’est ainsi que les missionnaires de la Chrétienté grecque remontèrent le Dniepr jusqu’à Kiev, de même qu’auparavant les Varègues scandinaves avaient descendu le cours de ce même fleuve pour atteindre Constantinople. A une époque encore plus ancienne, les Goths teutoniques s’installèrent pour un temps sur les bords du Dniestr, après avoir traversé l’Europe depuis les rivages de la Baltique en empruntant ce même axe Sud-Est. Cependant, ces épisodes ne sont que passagers et ne contredisent pas la thèse générale. Pendant près de mille ans, une succession de peuples de cavaliers a émergé d’Asie par la vaste ouverture existant entre l’Oural et la Caspienne, s’est élancée à travers les espaces vacants de la Russie méridionale pour s’établir en Hongrie, au cœur même de la péninsule européenne, façonnant l’histoire de chacun des grands peuples alentour, Russes, Allemands, Français, Italiens et Grecs byzantins, tous contraints de leur opposer une résistance. Loin de pouvoir écraser cette opposition par un despotisme étendu, ils suscitèrent une réaction puissante et saine, pour la simple raison que la mobilité de leur puissance était conditionnée par la steppe et s’arrêtait nécessairement dans les forêts et les montagnes environnantes.

Les Vikings représentaient, avec leurs embarcations, une autre forme de puissance mobile. Partant de la Scandinavie et déferlant le long des rivages septentrionaux et méridionaux de l’Europe, ils pénétrèrent l’intérieur des terres par les voies fluviales. Cependant, l’ampleur de leur action était limitée, car, en règle générale, leur puissance ne s’exerçait effectivement que dans le voisinage de l’eau. Les populations sédentaires de l’Europe se trouvaient donc prises en tenailles par deux forces, celle des nomades asiatiques venant de l’Est et celle des pirates sur les trois flancs maritimes. Par leur nature même, aucune de ces deux forces n’était irrésistible et elles eurent toutes les deux un effet stimulant. Il vaut la peine d’être noté que l’influence exercée par les Scandinaves sur la formation des Etats en Europe ne la cède en importance qu’à celle des nomades, car, sous les coups de leurs attaques, l’Angleterre et la France firent de grands progrès vers l’unité, alors que celle de l’Italie fut brisée. Dans des temps plus anciens, Rome avait pu mobiliser la puissance de ses populations sédentaires grâce à ses routes, mais les voies romaines étaient tombées en ruines et ne furent reconstruites qu’au XVIIIe siècle.

Il est tout à fait envisageable que l’invasion des Huns elle-même ne soit pas la première des migrations asiatiques. Les Scythes des récits de Homère et de Hérodote, buvant le lait des juments, pratiquaient manifestement les mêmes rites de vie et appartenaient à la même race que les habitants postérieurs de la steppe8. Le nom des rivières Don, Donetz, Dniepr, Dniestr et Danube contient un élément celte qui trahit vraisemblablement le passage de peuples de coutumes semblables, mais non de race identique ; néanmoins, il ne serait pas surprenant que les Celtes soient originaires tout simplement des forêts du Nord, comme les Goths et les Varègues des temps plus récents. Malgré tout, le grand groupe de population, connu des anthropologues sous le nom de brachycéphale et qui s’enfonce tel un coin à travers le cœur de l’Europe, de l’Asie brachycéphale jusqu’à la France, constitue manifestement une intrusion dans l’ensemble des populations dolicocéphales présentes au Nord, à l’Ouest et au Sud et pourrait fort bien être dérivé d’Asie9.

Ce n’est qu’à l’époque des invasions mongoles au XVe siècle que sera perçue toute la signification de l’influence asiatique sur l’Europe ; mais avant d’analyser les faits essentiels concernant celle-ci, il est souhaitable de changer notre perspective géographique, centrée sur l’Europe, pour prendre en compte le Vieux Monde dans son intégralité. Etant donné que les pluies sont issues de la mer, le cœur de la plus grande masse terrestre aura naturellement tendance à connaître une sécheresse relative. Nous ne serons donc pas surpris de constater que les deux tiers de toute la population mondiale sont concentrés sur des territoires relativement étroits, en bordure du grand continent : en Europe, sur les bords de l’Atlantique ; aux Indes et en Chine, sur les bords des océans Indien et Pacifique. Une vaste ceinture de terres presque inhabitées, parce que pratiquement arides, s’étend à travers toute l’Afrique du Nord jusqu’à l’Arabie, formant le désert du Sahara. L’Afrique centrale et du Sud se trouvaient coupées de l’Europe et de l’Asie pendant la plus longue partie de l’Histoire, de manière aussi absolue que l’étaient les Amérique ou l’Australie. En fait, la frontière méridionale de l’Europe était, et demeure, le Sahara beaucoup plus que la Méditerranée, car c’est bien le désert qui sépare l’homme noir et l’homme blanc. La masse terrestre ininterrompue de l’Eurasie, ainsi délimitée par le désert et l’océan, mesure 54 millions de kilomètres carrés, soit la moitié de toutes les terres émergées, si nous ne tenons pas compte des déserts du Sahara et d’Arabie. Il existe un grand nombre de déserts répartis à travers l’Asie, de la Syrie et de la Perse jusqu’à la Mandchourie sur un axe Nord-Est, mais nulle autre étendue inhabitée aussi vaste que le Sahara. D’un autre côté, l’Eurasie se caractérise par une distribution tout à fait particulière de son réseau hydrographique. Sur une surface immense, au centre et au Nord, les fleuves n’ont eu pour ainsi dire aucune utilité pour permettre aux hommes de communiquer avec le monde extérieur. La Volga, l’Oxus10 et le Iaxartes11 s’écoulent vers des lacs salés ; l’Ob, l’Ienissei et la Lena vers l’océan gelé au Nord. Nous avons là six des plus grands fleuves du monde. Cette région contient de nombreux autres fleuves plus petits, et néanmoins considérables, tels le Tarim12 et l’Helmund13 qui, de la même manière, terminent leur cours avant d’avoir atteint l’océan. Ainsi, le noyau de l’Eurasie demeure, malgré sa mosaïque de poches désertiques, dans l’ensemble une zone de steppes, recouverte de pâtures immenses, quoique souvent assez sèches. On y trouve plus d’une oasis, alimentée par une rivière, mais cette région reste totalement fermée aux grandes voies fluviales communiquant avec l’océan. En d’autres termes, nous trouvons dans cette région immense toutes les conditions d’existence d’une population de nomades, voyageant à dos de cheval ou de chameau, une population diffuse, mais considérable au total. Leur royaume est limité au Nord par une large ceinture de forêts et de marais sub-arctiques, dans laquelle le climat est trop rude pour permettre le développement de communautés d’agriculteurs, si ce n’est aux extrémités Est et Ouest. A l’Est, les forêts se prolongent vers le Sud et la côte pacifique, formant la région de l’Amour et la Mandchourie. De manière semblable, à l’Ouest, la forêt constituait la flore dominante de l’Europe préhistorique. A l’intérieur d’un cadre bien délimité au Nord-Ouest, Nord et Nord-Est, les steppes s’étendent sans interruption sur 6 000 kilomètres des Pustas de Hongrie jusqu’au Petit Gobi de Mandchourie et, exception faite de l’extrémité occidentale, ne trouvent sur leur chemin aucun grand fleuve conduisant à un océan accessible, car nous pouvons bien négliger les efforts très récents accomplis pour ouvrir au commerce les embouchures de l’Ob et de l’Ienissei. En Europe, en Sibérie occidentale et au Turkestan occidental, la steppe s’étend à très basse altitude, parfois même sous le niveau de la mer. Plus à l’Est, en Mongolie, elle recouvre des plateaux, mais le passage d’une région à l’autre, par les chaînes sans grand relief de la zone centrale (heartland) aride, présente peu de difficultés.

 

Le drainage continental et arctique.

Les hordes qui, au bout de leur course, déferlèrent sur l’Europe au milieu du XIVe siècle s’étaient d’abord constituées à 4 500 kilomètres de là, sur les hautes steppes de Mongolie. L’anarchie effroyable que connurent pendant quelques années la Pologne, la Silésie, la Moravie, la Hongrie, la Croatie et la Serbie n’était à proprement parler que le dernier soubresaut des remous agitant les nomades de l’Est, remous associés au nom de Gengis Khan. Tandis que la Horde d’Or occupait la steppe de Kipchak, de la mer d’Aral jusqu’au pied des Carpathes en passant par la brêche ouverte entre la Caspienne et l’Oural, une autre horde descendait vers le Sud-Ouest, s’engouffrant entre la Caspienne et l’Hindou Koush pour fonder l’empire d’Ilkhan en Perse, en Mésopotamie et même en Syrie. Par la suite, une troisième horde devait pénétrer en Chine du Nord pour conquérir le Cathay14. L’Inde et le Mangi15, c’est-à-dire la Chine du Sud, se trouvaient pour l’instant protégés par l’incomparable barrière du Tibet, dont l’efficacité n’a aucun équivalent au monde, si ce n’est le désert du Sahara ou la glace polaire. A une époque postérieure toutefois, contemporaine de Marco Polo dans le cas du Mangi et de Tamerlan dans le cas de l’Inde, cet obstacle fut circonvenu. On constate donc que, au cours de cet épisode significatif et bien connu des historiens, toutes les marges habitées du Vieux Monde durent tôt ou tard subir l’effet expansionniste de cette puissance mobile née de la steppe. La Russie, la Perse, l’Inde et la Chine devinrent tributaires ou reçurent des dynasties mongoles. Il n’était pas jusqu’au pouvoir des Turcs, solidement ancré en Asie Mineure, qui ne fût abattu pour près d’un demi-siècle.

Dans le cas de l’Europe, comme aussi dans les autres régions marginales de l’Eurasie, on trouve les traces d’invasions antérieures. La Chine avait plus d’une fois été soumise à conquête par le Nord ; l’Inde par le Nord-Ouest. Dans le cas de la Perse, toutefois, on relèvera tout au moins une de ces invasions anciennes qui eut une influence marquée sur l’histoire de la civilisation occidentale. En effet, trois ou quatre siècles avant les Mongols, les Turcs Seljoukides sortirent d’Asie centrale et, en empruntant cette voie, se rendirent maîtres d’un espace immense, que nous désignerons comme le pays des cinq mers, car compris entre les mers Caspienne, Noire, Méditerranée, Rouge et Persique. Ils s’établirent à Kerman, à Hamadan et en Asie mineure et renversèrent la domination des Sarrazins, dont les centres étaient Bagdad et Damas. Leur mauvais traitement des pèlerins chrétiens à Jérusalem fut la raison affichée qui conduit la Chrétienté à s’engager dans une grande série de campagnes connues collectivement sous le nom des Croisades. Bien que celles-ci eussent échoué dans leur but premier, elles traversèrent toute l’Europe et l’unifièrent à tel point que l’on peut y voir le commencement de l’Histoire moderne ; nous avons là un autre cas frappant d’avancée de l’Europe aiguillonnée par la nécessité de réagir à la pression venant du cœur de l’Asie.

La conception de l’Eurasie à laquelle nous parvenons donc est celle d’une terre continue, enserrée par les glaces au Nord et par les eaux sur ses autres flancs, mesurant 54 millions de kilomètres carrés, soit plus de trois fois la superficie de l’Amérique du Nord ; la partie centrale et septentrionale de cette étendue mesure quelque 23 millions de kilomètres carrés, soit plus de deux fois la superficie de l’Europe, n’a aucune voie fluviale débouchant sur l’océan, mais offre en revanche des conditions de mobilité tout à fait favorables pour des hommes voyageant à dos de cheval ou de chameau, sauf dans les forêts sub-arctiques. A l’Est, au Sud et à l’Ouest de cette région centrale (heart-land) se trouvent des terres marginales, s’échelonnant selon un vaste croissant et accessibles aux hommes par la mer. Si l’on se réfère à leur disposition physique, on peut dénombrer quatre de ces régions et il n’est pas de peu d’intérêt de constater qu’elles coïncident en général respectivement avec la sphère d’extension de l’une des grandes religions : Bouddhisme, Brahmanisme, Islam et Chrétienté. Les deux premières sont les pays de la mousson, tournées l’une vers le Pacifique, l’autre vers l’océan Indien. La quatrième est l’Europe, irriguée par les pluies atlantiques venant d’Ouest. Toutes trois réunies, ces régions mesurent moins de 18 millions de kilomètres carrés, mais contiennent plus d’un milliard d’êtres, soit les deux tiers de la population mondiale. La troisième région, se confondant avec le pays des cinq mers, est dans une large mesure privée d’humidité par la proximité de l’Afrique et ne possède par conséquent qu’une population peu dense, si ce n’est dans les oasis. A certains égards, elle emprunte à la fois aux caractéristiques de la ceinture marginale et de la région centrale d’Eurasie. Dépourvue en grande partie de forêts, semée de déserts, elle s’avère être un terrain propice à l’activité des nomades. Toutefois, elle a une dominante marginale, car les nombreux golfes maritimes et fleuves océaniques l’ouvrent toute entière à la puissance maritime et permettent donc à cette puissance de s’y exercer. En conséquence, nous y trouvons à intervalles réguliers dans l’Histoire des empires appartenant pour l’essentiel au type marginal, fondant leur pouvoir sur les populations agraires des grandes oasis de Babylonie et d’Egypte et sur les communications par la mer libre avec les civilisations de la Méditerranée et des Indes. Cependant, très logiquement, ces empires ont été soumis à une série de bouleversements sans équivalent, dus en partie aux raids scythes, turcs et mongols lancés d’Asie centrale, mais aussi à la volonté des peuples méditerranéens de conquérir le passage terrestre reliant l’océan occidental à l’océan oriental. Nous avons ici le maillon le plus faible dans la ceinture des civilisations anciennes. C’est en effet l’isthme de Suez qui constitue la limite entre les deux sphères, occidentale et orientale, de la puissance maritime. Les étendues arides de la Perse, qui s’étendent d’Asie centrale jusqu’au golfe persique, ont constamment ouvert la voie aux incursions des nomades contre la bordure océanique isolant ainsi l’Inde et la Chine du monde méditerranéen. A chaque fois que les oasis babyloniennes, syriennes ou égyptiennes étaient faiblement tenues, les peuples des steppes pouvaient disposer des plateaux de l’Iran et de l’Asie mineure comme d’avant-postes, d’où ils lançaient leurs attaques contre l’Inde, à travers le Penjab, contre l’Egypte, à travers la Syrie, et contre la Hongrie, en empruntant le pont rompu du Bosphore et des Dardanelles. Vienne était campée aux portes de l’Europe centrale, repoussant les raids nomades, tant ceux qui venaient en droite ligne des steppes russes que ceux qui contournaient par le Sud les mers Noire et Caspienne.

Nous abordons ici la différence essentielle entre la façon sarrazine et la façon turque de contrôler le Proche Orient. Les Sarrazins étaient une branche de la race sémite, pour la plupart originaires de l’Euphrate et du Nil ainsi que des oasis plus petites de l’Asie inférieure. Ils construisirent un vaste empire en se rendant maîtres des deux formes de mobilité offertes par leur pays : celle du chameau et du cheval pour une part, celle de la navigation pour l’autre. A des époques distinctes certes, leurs flottes dominaient la Méditerranée jusqu’en Espagne et l’océan Indien aussi loin que les îles malaises. A partir de leur position stratégiquement centrale, entre l’océan occidental et l’océan oriental, ils se lancèrent à la conquête de la totalité des terres marginales du Vieux Monde, imitant en cela Alexandre et devançant Napoléon. Les Sarrazins pouvaient même menacer la région des steppes. Totalement étrangers à l’Europe, mais aussi à l’Arabie, à l’Inde et à la Chine, les païens touraniens venaient du cœur fermé de l’Asie et allaient, sous le nom de Turcs, détruire la civilisation sarazine.

La mobilité à la surface de l’océan est la rivale naturelle de la mobilité du cheval et du chameau au cœur du continent. C’est sur la navigation des fleuves à embouchure océanique que fut fondé le stade potamique16 de la civilisation, dont les exemples sont la Chine du Yang Tse, l’Inde du Gange, Babylone sur l’Euphrate et l’Egypte du Nil. C’est avant tout la navigation méditerranéenne qui a été le fondement du stade de la civilisation que l’on appelle thalassique, c’est-à-dire celle des Grecs et des Romains. Les Sarrazins et les Vikings tiraient leur influence de la navigation le long des côtes océaniques.

La découverte de la route du Cap de Bonne Espérance vers les Indes eut cette conséquence fondamentale de relier les deux réseaux, Est et Ouest, de la navigation côtière en Eurasie, même au prix d’un long périple. Cette découverte permit ainsi de neutraliser dans une certaine mesure l’avantage stratégique que les nomades de la steppe tiraient de leur position centrale, car ceux-ci durent subir une pression sur leurs arrières. La révolution déclenchée par les grands navigateurs contemporains de Colomb légua à la Chrétienté le plus grand degré possible de mobilité, à défaut d’une mobilité aérienne. L’océan unique et continu, entourant toutes les terres, fractionnées et insulaires, est de toute évidence la condition géographique de l’unification finale par la maîtrise des mers. Cette donnée sous-tend de même toute la théorie de la stratégie navale moderne et des politiques navales, énoncées par des auteurs tels que le commandant Mahan et M. Spencer Wilkinson. L’impact politique global fut l’inversion des relations existant entre l’Europe et l’Asie, car tandis que le Moyen-Age avait vu l’Europe enfermée entre un désert infranchissable au Sud, un océan inconnu à l’Ouest, des étendues glaciales ou boisées au Nord et au Nord-Est, et menacée à l’Est et au Sud-Est par la mobilité supérieure des nomades à dos de cheval ou de chameau, l’Europe s’imposait désormais au monde entier. En effet, elle avait plus que multiplié par trente la superficie maritime et l’étendue des terres côtières auxquelles elle avait accès et pris à revers les puissances terrestres euro-asiatiques qui jusqu’alors avaient constitué un danger pour son existence même. De nouvelles Europe furent fondées dans les terres inoccupées découvertes au milieu des océans et, ce que la Grande-Bretagne et la Scandinavie étaient à l’Europe dans l’ancien temps, l’Amérique, l’Australie et, dans une certaine mesure, l’Afrique sub-saharienne le sont devenues pour l’Eurasie aujourd’hui. La Grande-Bretagne, le Canada, les Etats-Unis, l’Afrique du Sud, l’Australie et le Japon forment désormais un anneau de bases périphériques ou insulaires, servant la puissance maritime et le commerce et inaccessibles à la puissance terrestre de l’Eurasie.

Néanmoins, la puissance terrestre a su se maintenir et des événements récents ont à nouveau accru son importance. Alors que les peuples maritimes couvraient les océans de leurs flottes, colonisaient les continents périphériques et soumettaient, à divers degrés, les marges océaniques de l’Asie, la Russie s’est employée à organiser les Cosaques et, émergeant de ses forêts septentrionales, a soumis la steppe à sa loi en envoyant ses propres nomades à l’encontre des nomades Tatars. Le siècle des Tudor, qui vit l’expansion de l’Europe au dessus de la mer, vit également la puissance russe transposée de Moscovie en Sibérie. La ruée vers l’Est qui entraîna ces cavaliers à travers l’Asie fut un événement presque aussi chargé de signification politique que le contournement du Cap, bien que ces deux mouvements soient longtemps restés sans rapport.

Il s’agit probablement d’une des plus frappantes coïncidences de l’Histoire que l’expansion de l’Europe sur mer et sur terre prolonge, dans une certaine mesure, l’opposition antique entre Romains et Grecs. Peu d’échecs historiques eurent autant de conséquences que l’incapacité dans laquelle les Romains se trouvèrent de latiniser le peuple grec. Les Teutons furent civilisés et christianisés par les Romains ; les Slaves le furent surtout par les Grecs. Dans des temps plus récents, ce sont les Romano-teutons qui s’embarquèrent sur l’océan, alors que les Gréco-slaves chevauchaient les steppes, à la conquête du pays touranien. Ainsi donc, la puissance continentale moderne diffère de la puissance maritime autant par la source de ses valeurs que par les conditions matérielles de sa mobilité17.

En emboîtant le pas aux Cosaques, la Russie a surmonté sans embûche son isolement de jadis dans les forêts du Nord. Peut-être le changement plus important du siècle dernier fut-il le mouvement de migration vers le Sud des paysans russes. Alors que la limite de la forêt marquait autrefois la fin des communautés d’agriculteurs, l’épicentre de la population de toute la Russie d’Europe se trouve désormais au Sud de cette ligne, au milieu des champs de blé qui ont remplacé les steppes les plus occidentales. Dans cette région, Odessa a pris son essor avec la rapidité d’une ville américaine.

Il y a de cela une génération, la vapeur et le canal de Suez semblaient avoir accru la mobilité de la puissance maritime au détriment de la puissance terrestre. Le chemin de fer avait pour fonction principale d’alimenter le commerce par voie maritime. Cependant, les chemins de fer transcontinentaux ont commencé à bouleverser les données de la puissance terrestre et il n’est d’autre endroit où leur effet se fasse sentir autant que dans la région centrale et fermée de l’Eurasie, dans ces vastes étendues où l’on ne trouve ni bois de charpente ni pierre pour la construction de routes. Le chemin de fer produit de véritables miracles dans la steppe, car il prend directement le relais des transports à dos de chameau ou de cheval, rendant inutile la phase routière du développement.

En matière de commerce, il ne doit pas être perdu de vue que le négoce maritime, pour être relativement bon marché, nécessite par quatre fois une manutention des marchandises : à l’usine d’origine, sur le quai d’exportation, sur le quai d’importation et dans l’entrepôt situé à l’intérieur des terres, pour la distribution ; au contraire, le wagon de marchandises continental pourra transiter directement de l’usine exportatrice à l’entrepôt importateur. Le négoce maritime périphérique tend donc, toutes choses restant égales par ailleurs, à se constituer une zone de pénétration le long des bordures côtières du continent, zone dont la limite intérieure correspond au point où le coût du fret maritime, chargé quatre fois et transporté depuis la côte, égalise celui du fret ferroviaire continental, chargé deux fois. Pour illustrer ce principe, on notera que le charbon anglais concurrence le charbon allemand jusqu’au milieu de la Lombardie.

Les chemins de fer russes s’étendent sans discontinuer sur 9 000 kilomètres, de Wirballen à l’Ouest jusqu’à Vladivostok à l’Est. La présence de l’armée russe en Mandchourie atteste de la mobilité de la puissance terrestre de la même manière que celle de l’armée britannique en Afrique du Sud pour la puissance maritime. Il est vrai, le chemin de fer transsibérien n’est encore qu’une ligne de communications précaire et à voie unique, mais le siècle présent aura à peine quelques années avant que toute l’Asie soit sillonnée par le chemin de fer. Les espaces situés entre l’Empire russe et la Mongolie sont si vastes et le potentiel qu’ils recèlent en population, en blé, en coton, en combustibles et métaux si démesurément incalculable qu’il se développera inéluctablement à cet endroit, soustrait au commerce océanique, un vaste ensemble économique, plus ou moins à part.

En réfléchissant à cette rapide présentation des courants historiques les plus englobants, comment nier qu’une certaine persistance des rapports géographiques se fasse jour ? La région-pivot des relations internationales à l’échelle mondiale n’est-elle pas cette même étendue de l’Eurasie qui se trouve hors de portée des navires, mais était dans l’Antiquité ouverte aux nomades à dos de cheval, et qui s’apprête aujourd’hui à se doter d’un réseau de chemins de fer ? Ici ont existé et existent toujours les conditions d’une mobilité de la puissance économique et militaire, mobilité lourde de potentialités, mais néanmoins limitée. La Russie prend la place de l’Empire mongol. La pression qu’elle exerce sur la Finlande, la Scandinavie, sur la Pologne et la Turquie, sur la Perse, l’Inde et la Chine se substitue aux raids centrifuges qui furent le fait des hommes de la steppe. Si l’on regarde le monde dans son ensemble, la Russie occupe la place centrale qui est celle de l’Allemagne en Europe. Elle peut faire porter ses coups dans toutes les directions et subir des attaques sur toutes ses frontières, sauf au Nord. Le développement complet de sa mobilité ferroviaire n’est qu’une question de temps. De plus, il est très peu probable qu’une éventuelle révolution sociale modifie les rapports que la Russie entretient avec les formidables limites géographiques posées à son existence. Reconnaissant avec sagesse les bornes fondamentales de sa puissance, ses dirigeants ont renoncé à l’Alaska, car la Russie doit se donner pour règle de n’avoir aucune possession outre-mer, tout comme la Grande-Bretagne doit s’attacher à rester incontestée sur les océans.

En dehors de la région-pivot, formant un grand croissant intérieur, on trouve l’Allemagne, l’Autriche, la Turquie, l’Inde et la Chine et, appartenant au croissant extérieur, la Grande-Bretagne, l’Afrique du Sud, l’Australie, les Etats-Unis, le Canada et le Japon. Dans l’état actuel de l’équilibre des forces, la Russie ne vaut pas exactement les Etats périphériques et un contrepoids en France trouve ici sa place. Les Etats-Unis comptent depuis peu parmi les puissances orientales, ce qui affecte l’équilibre européen, non pas directement, mais à travers la Russie. De plus les Etats-Unis vont construire le canal de Panama, afin de rendre les ressources de la côte atlantique et de la vallée du Mississipi accessibles du Pacifique. De ce point de vue, le véritable clivage entre l’Orient et l’Occident se situe au niveau de l’océan Atlantique.

La rupture du rapport de puissance au profit de l’Etat-pivot, résultant de l’emprise de celui-ci sur les marges de l’Eurasie, permettrait d’employer les vastes ressources continentales à la construction d’une flotte et l’empire du monde serait alors en vue. Ceci pourrait être le cas si l’Allemagne s’alliait à la Russie. La menace d’une telle éventualité devrait donc pousser la France vers une alliance avec les puissances d’outre-mer ; ainsi, la France, l’Italie, l’Egypte, l’Inde et la Corée deviendraient autant de têtes de pont, à partir desquelles les marines étrangères soutiendraient des armées, destinées à obliger la coalition du pivot à déployer des forces terrestres, la privant donc de la possibilité de consacrer toutes ses forces à ses flottes. A une moindre échelle, c’est exactement ce que Wellington parvint à faire à partir de sa base maritime à Torres Vedras, au cours de la guerre d’Espagne. En définitive, ne pourrait-on voir là une fonction stratégique des Indes dans le système impérial britannique ? Ne retrouvons-nous pas l’idée sous-jacente à la conception de M. Amery selon laquelle le front militaire britannique s’étend du Cap au Japon, en passant par l’Inde ?

Le développement des vastes potentialités de l’Amérique du Sud pourrait exercer une influence décisive sur le système. Ces ressources pourraient renforcer les Etats-Unis ou, d’un autre côté, si l’Allemagne devait battre en brêche la doctrine de Monroe, détourner Berlin de ce que j’appellerais une politique du pivot. Les combinaisons particulières de puissance qui sont amenées à s’affronter ne sont pas matérielles ; je défendrai la thèse selon laquelle, du point de vue de la géographie, ces combinaisons auront tendance à tourner autour de l’Etat-pivot, qui sera toujours probablement très important, mais doté d’une mobilité amoindrie, par rapport aux puissances insulaires et marginales alentour.

J’ai parlé devant vous en géographe. Le véritable rapport des puissances politiques, à un moment donné, est le produit des conditions géographiques, que celles-ci soient économiques ou stratégiques, mais il dépend aussi du nombre, de la natalité, des équipements et de l’organisation dont dispose chacun des peuples en compétition. Plus ces proportions seront perçues avec justesse, mieux saurons-nous vraisemblablement ajuster nos différences, sans le recours brutal aux armes. De plus, les éléments géographiques entrant dans ce calcul sont plus aisément quantifiables et plus stables que les éléments humains. Par conséquent, notre formule devrait s’appliquer de la même manière à l’histoire passée et aux relations politiques contemporaines. Les mouvements sociaux de tous les temps ont eu essentiellement pour cadre les mêmes caractéristiques physiques, car je doute fort que le déssèchement progressif de l’Afrique et de l’Asie, quand bien même il serait prouvé, eût pu modifier de manière vitale l’environnement humain à l’époque historique. La marche vers l’Ouest des empires me semble avoir été une courte rotation des puissances marginales autour du flanc Sud-Ouest et Ouest de la région-pivot. Les questions du Proche, du Moyen et de l’Extrême-Orient se rapportent à l’équilibre instable qui prévaut entre les puissances centrales et périphériques dans les régions du croissant marginal où les puissances locales sont actuellement plus ou moins quantité négligeable.

En conclusion, il semble nécessaire d’insister sur le fait que la prise de contrôle de la région terrestre centrale par une nouvelle puissance se substituant à la Russie, ne tendrait nullement à réduire l’importance géographique de la position pivot. Ainsi, par exemple, si les Chinois parvenaient sous l’effet de l’organisation japonaise, à renverser l’empire russe et à occuper son territoire, ils pourraient constituer le péril jaune menaçant la liberté du monde pour la seule raison qu’ils ajouteraient une façade océanique aux ressources du Grand Continent, avantage qui demeure jusqu’à présent interdit à l’occupant russe de la région-pivot.