R. Debray et le conflit israélo-palestinien


Extrait de "un candide en terre sainte" de Régis Debray (pp. 368-375)

PALESTINE : POUR UNE CURE DE VÉRITÉ

À qui de droit (janvier 2007)

« Le processus diplomatique ne s'est pas suffisamment préoccupé des évolutions sur le terrain et de leurs conséquences. - Quelle évolution? - D'abord la colonisation ».  C'est ce qu'avait répondu en son temps le médiateur américain, M. Dennis Ross, à un journaliste qui l'interrogeait sur la principale erreur commise à Camp David en 2000.

Sept ans plus tard, il serait dommage que la même distraction réserve aux négociateurs les mêmes déconvenues. De 1994 à 2000, le nombre de colons juifs dans les Territoires palestiniens avait effectivement doublé. Depuis les accords d'Oslo, autant d'Israéliens se sont implantés en Cisjordanie que durant les vingt-cinq années précédentes. À l'heure où s'évoque de nouveau une conférence internationale, il serait néfaste de renvoyer derechef pour la bonne bouche l'état des lieux, ou la réalité actuelle. Inutile de nommer une commission. Ce relevé existe déjà, et plutôt dix fois qu'une (aucun conflit au monde n'étant aussi bien documenté, cartographié et archivé). L'OCHA (Office for the Coordination of Humanitarian Affairs), dépendant de l'ONU, tient à jour des cartes évolutives et précises des territoires en dispute, avec photos, recensements, graphiques, etc. Le vision­nage prend une heure de temps, mais permet d'économiser les sempiternelles déclarations de bonnes intentions.

Que montre cette séquence? Que les bases physiques, économiques et humaines d'un « État palesti­nien viable » sont en voie de disparition, en sorte que le « Two-States solution », le « divorce juste et équitable » (Amos Oz), le territoire partagé entre deux foyers nationaux, l'un plus petit que l'autre, démilitarisé, mais souverain, viable et continu, ressemblent désormais à des mots creux, à écrire au futur antérieur. On pourra contester que le point de non-retour soit atteint, en faisant valoir que si les Israéliens ont gagné la bataille territoriale (seulement 22 % du territoire palestinien au moment du mandat britannique échappe encore à leur contrôle), les Palestiniens gagneront la bataille démographique. On pourra opposer la stupéfiante « résilience » des populations locales au calme rouleau compresseur qui, se hâtant lentement, met à exécution le plan Allon de 1968 et le « plan routier 50 » de 1984. Il n'en ressort pas moins des « évolutions sur le terrain » que:

1. La clôture de séparation n'a pas vocation, comme on le croit, à tracer une frontière peut-être illégale (puisque englobant plus de 10 % de la Cisjordanie) mais ayant au moins valeur, pensait-on, de démarcation internationale en pointillé.

2. Il est bien vrai (comme l'a dit Ehud Olmert à la radio de l'armée israélienne le 20 mars 2006) que les frontières stratégiques d'Israël se trouvent sur le Jourdain. La vallée a été déclarée « terre d'État» dans sa quasi-totalité (700 000 dunams). Le grignotage de la zone intermédiaire permet déjà, en quelques endroits, d'aller de la Méditerranée au Jourdain sans entrer en Palestine.

3. Les nouvelles routes dites de contournement est-ouest, sacrifiant l'ancien axe nord-sud, dessinent clairement la carte d'un territoire en voie d'annexion admettant trois ou quatre bantoustans arabes (Jenin, Ramallah et Jéricho). Enclaves congestionnées, avec des ressources naturelles promises à épuisement, et déterminant donc à terme un exode plus ou moins massif (déjà, une bonne partie des élites, notamment chrétiennes, s'expatrient).

4. Avec la construction du mur, la judaïsation en cours de Jérusalem-Est, et surtout la reconfiguration de la municipalité, les condamnations réitérées de l'ONU, de pure forme, n'ont aucune incidence sur la poursuite de la mainmise sur l'ensemble de la ville.

 

L'écart entre ce qui est dit, parce que nous souhaitons l'entendre (retraits locaux, assouplissements des permis, levée d'un barrage sur vingt, inflexion du ton, etc.), et ce qui est fait sur le terrain, et que nous répugnons à voir (maillage des colonies, constructions de ponts et tunnels, encerclements des localités palestiniennes, expropriations des terres, destructions des maisons, etc.), prend les proportions les uns diront d'un double jeu, les autres d'une schizophrénie. Le vieux « un dunam de plus, une chèvre de plus » se passant hors caméra, sans faire événement et mieux encore sans « diktat colonial » explicite, personne ne se formalise, à supposer qu'il s'informe (difficile si l'on ne vieillit pas sur place). «  Judée-Samarie » est le nom donné à la Cisjordanie par les cartes et les manuels scolaires israéliens, où l'effacement de la Ligne verte de 1967 est désormais un acquis légalisé, comme vient de le décider la Knesset en refusant la proposition d’une ministre de l'Éducation travailliste.

Plus qu'un hiatus épisodique entre le de facto et le de jure, c'est une méthode et une tradition qui remontent aux premiers pas du Yichouv, celles du fait accompli, et qui se sont toujours révélées payantes (l'État était là avant qu'il soit déclaré et reconnu, en 1947, tout comme l'armée) : un théâtre à deux scènes, où l'une, l'internationale, voit la redite de mots vagues au flou avantageux (retrait, coexistence, État), mais où les choses sérieuses (implantations, routes, tunnels, nappes aquifères) se passent à côté, sur le théâtre d'opérations qui décidera à terme (sans publicité).

Connaissant les rouages de la démocratie d'opinion, qui a besoin d'espoir et d'annonces euphorisantes, comme d'ailleurs tout un chacun, les gouvernements israéliens successifs (gauche et droite) veillent à lui administrer sa dose trimestrielle d'analgésiques (plans de retrait unilatéraux, démantèlements partiels, annonces jugées « intéressantes» mais toujours conditionnées et donc sans suite). Le médiatique vit au jour le jour et n'a pas de mémoire. Qui se souvient que la feuille de route stipulait « un règlement définitif et global du conflit israélo-palestinien d'ici à 2005 » ?

L'ex-processus d'Oslo, reconnaissons-le, n'est pas seulement resté lettre morte. Avec la réoccupation militaire des zones A et B en avril 2002, il déroule ses phases l'une après l'autre, mais à l'envers.

Si l'on ajoute au morcellement du territoire, qui déconnecte toute éventuelle direction centrale palestinienne des responsables locaux, et ces derniers les uns des autres, la destruction physique et méthodique des institutions « nationales », des infrastructures et des cadres politiques eux-mêmes par l'armée israélienne - garantie d'anarchie intérieure, de prolifération de gangs, clans et règlements de compte, bref d'un chaos sans fin ni fond -, il est clair qu'on n'a pas pris le chemin d'un nation-building, mais de la déconstruction de toute gouvernance possible de l'autre côté du mur. C'est l'envers logique d'une annexion programmée à moyen terme (trente ans) et qui sera entérinée le moment venu « au vu des nouvelles réalités sur le terrain ».

Dans ces conditions, le recours consensuel mais incantatoire à des déclarations communes (signes prometteurs et fenêtres d'opportunité) semble relever plus de la méthode Coué que de la sage appréhension d'une constante et cohérente transformation des choses. Cette dernière ne se voit certes pas depuis Genève, Paris, New York, mais se découvre à quiconque fait retour après quelques années d'absence, sillonne un pays militairement quadrillé de part en part, et où les « colonies » israéliennes ne dessinent pas des formes sur un fond palestinien, mais où les grumeaux palestiniens sont déjà une forme sur un fond hébreu solidement infrastructuré. Où la maison en dur remplace au bout de trois mois la caravane, où l'avant-poste « illégal» sera bientôt légalisé en « terres d'État », où les réserves d'eau sont préemptées, et où un rien sépare la restriction temporaire de circulation de l'interdiction pure et simple.

On peut, cela noté, se réconforter à l'idée que:

1. Si le retrait des colonies a été possible à Gaza, il le sera demain en Cisjordanie. C'est oublier que le retrait de 8000 colons ici (avec un journaliste pour trois colons) a été suivi dans les mois qui ont suivi par l'installatiof1 à bas bruit de 20000 colons ailleurs. Gaza ne faisait pas partie de·l'héritage sacré, quand la Judée-Samarie en est l'épine dorsale. Et M. Sharon n'a jamais caché que ce désengagement à la marge avait pour contrepartie le renforcement de la présence israélienne au-delà de la Ligne verte (438 000 colons à ce jour, incluant 192 910 de Jérusalem-Est).

2. Qu'avec le démantèlement de quatre petites colo­nies au nord (1 000 colons) et l'hypothèse d'un regroupement des colons (60 000) dans les trois colonies-dortoirs les plus peuplées, Maale Adoumim, Ariel et Goush Etzion, un espace suffisant pour un micro­État se libérerait. Ce serait oublier qu'avec la mise en continuité des chapelets de colonisation, à l'abri de la clôture de sécurité, la Cisjordanie est bel et bien coupée en deux. Le mur sépare les Palestiniens les uns d'avec les autres autant et plus qu'il les sépare des Israéliens.

Se profile en résumé, au lieu de l'État palestinien annoncé et souhaité par tous, un territoire israélien encore inaperçu, avec, enclavées, trois municipalités palestiniennes autogérées.

Toutes les parties trouvent intérêt au maintien des faux-semblants et trompe-l'œil internationaux: les Israéliens, parce que l'histoire avance masquée. Les Palestiniens, parce qu'on ne peut pas dire la vérité à un peuple occupé, et qui espère, sans l'inciter à s'auto­détruire, et que notables, élus, fonctionnaires tirent de ce qui est devenu un vœu pieux gagne-pain, titulature, dignité et raison d'être. Les Européens, parce qu'ils ont choisi de s'acheter une conduite moyennant une aide financière et humanitaire importante, qui les exonère de leur passivité politique et· de leur cécité volontaire. Et les Américains, mentalement plus redevables à l'Ancien Testament qu'au Nouveau, parce que leur lien existentiel avec Israël est de type filial et donc acritique. L'illusion autoprotectrice et partagée résulte ainsi d'une coïncidence d'intérêts opposés ­là est l'ironie de l'histoire.

Dans l'immédiat. Est-ce tenable sur le long terme, disons la fin de ce siècle? Il est permis d'en douter, tant son obsession sécuritaire recèle d'insécurité pour Israël, et d'inconscience des tendances lourdes de la région, notamment démographique, informatique, et religieuse. Un gouvernement européen, à défaut de plusieurs, ne pourrait-il signaler à nos amis israéliens 1) que nous ne sommes pas tous dupes et 2) que si duperie il y a, ses promoteurs pourraient être non ses premières en date, mais, trois fois hélas, ses dernières victimes ?