Le cimetière qui s'évanouissait
L’autre jour, les circonstances m’ont fait assister à la cérémonie de Bazeilles, dans le cimetière d’Abéché. Petite cérémonie intime, juste avant le crépuscule, dans un ciel couvert où des oiseaux volaient et piaillant, couvrant la voix du muezzin ; certains blancs comme des aigrettes, d’autres turquoises comme la pierre.
Un vague cimetière est déposé là, dans un terrain vague, non loin du centre-ville. Un muret de briques, haut comme le genou, tente de l’enjoliver malgré les méfaits de l’érosion et le manque de soin (et de moyens ?) des autorités : s’il habille le front, les côtés d’évanouissent assez rapidement pour que l’enceinte ne soit plus qu’un chemin sur le sol, chemin disparaissant lui-même un peu plus loin, cet évanouissement laissant place à l’absence de limites et de marque qui séparerait le territoire des défunts de celui des vivants. Les tombes témoignent de ce même abandon : quelques unes sont maçonnées et prétentieuses, et signalent comme à l’habitude le notable qui veut prolonger dans la mort sa position sociale et sa richesse insigne ; la plupart sont de simples cadres de briques, portant rarement une épitaphe.
A mesure qu’on s’avance, les briques se déchaussent, disparaissent , et au bout d’une vingtaine de mètres elles ne signalent que le souvenir d’une sépulture. Il y a donc une érosion progressive qui accompagne le cheminement vers le fond, comme si la nature recouvrait ses droits et avalait les tombes qu’on lui offrait. Et je remarque, en l’écrivant, que ce sentiment étrange d’une bouche d’ombre qui avale ce qui l’approche m’a empêché d’aller jusqu’au bout, d’aller toucher la clôture de ce cimetière : l’ai-je seulement aperçue ?
C’est dire le contraste avec les cimetières français qui possèdent une chronologie inscrite différemment dans le sol. En effet, les plus anciennes tombes se pressent à la porte, et il faut traverser le cortège de ces pierres défoncées, de ces clôtures abandonnées, de ces regrets éternels oubliés avant d’atteindre, plus loin, dans le fond, les tombes récentes de ceux qui viennent de décéder et dont les proches habitent encore le village.
Au cimetière d’Abéché, pourtant, une chose est commune avec nos cimetières européens : le monument aux morts.
Du portail principal, ou du moins des deux piliers qui marquent l’entrée et qui ont, peut-être, soutenu autrefois une barrière, une allée s’avance pendant une dizaine de mètres vers un grand morceau de maçonnerie. Une sorte de terre-plein central est entouré de briques, et devait à l’origine recevoir des plates-bandes décoratives : je ne sais si ce projet reçu un jour un commencement d’exécution, car on n’y voit plus que du mauvais matériau, plein de gravier et de sable, et on a peine à s’imaginer fleurs, buissons et gazon en sortir. Deux allées étroites courent le long de ce vestige large d’un mètre. De part et d’autres, des tombes sont alignées, semblables à celles qui les environnent ? Tout juste voit-on que le parement de briques, sur les tombes de droite, a été passé un jour à la peinture blanche. Cet enduit date du mois dernier ou d’il y a dix ans, qui sait ? tout passe si vite, par ici.... Les dernières tombes sur le côté droit sont plus imposantes, avec des élévations en maçonnerie enduite et, pour une ou deux, des épitaphes signalant le décès de soldats français, il y a une centaine d’années.
C’est aussi l’objet du monument central, haut de deux mètres cinquante. En son centre, une plaque rappelle le décès du lieutenant-colonel Moll, mort au combat dans les environs en 1910. On se souvient alors que le Ouaddaï, cette province de l’est du Tchad aux confins du Darfour ? fut la dernière à être soumise par les Français. Un ruban tricolore est peint en biais, au coin supérieur gauche du cénotaphe, et complète ainsi cette mise en scène à la majesté simple, où l’essentiel est dit mais où il n’y a pas place pour les enjolivures, les stucs et les baroqueries. Seul un climat clément tolère ces dernières. Pas de baroque en Afrique.
Un piquet d’honneur s’aligne à gauche, quelques officiers à droite. On a trouvé un ancien combattant, vieillard chenu et édenté dont la djellabah (je ne connais pas le vrai nom) immaculée souligne les quelques poils blancs qui lui restent. Il s’appuie sur une canne faite d’un fer à béton qu’un artisan à brossé et recourbé.
Un colonel bardé de cinq ou six rangées de médailles se présente et passe les troupes en revue. La gerbe qu’il dépose est constituée d’un plateau sur lequel on a fixé des touffes de fleurs en papier rouge, au milieu desquelles trône une sorte de clochette blanche, simili-muguet en papier crépon. La sonnerie aux morts est donnée par trois pipers irlandais. Le son aigre de la cornemuse emplit l’air de la mélancolie détrempée des grasses prairies d’Erin, et leur étrangeté s’accommode très bien de la nudité crue du Sahel environnant, comme si un contraste extrême était la seule façon de trouver l’harmonie. La Marseillaise qui suivit, alors que le soleil déclinait, fut miraculeusement juste.
Un esprit rêveur voudrait voir là une belle image de cinéma, émouvante et romantique, Fort Saganne d'au-delà le Sahara. Oh ! ça l’est, bien sûr.
Mais il ne faut pas donner trop de sens à ce moment. Il fut court, fugace, et il a déjà disparu dans le sable du désert. Ce n’est même plus une butte-témoin d’une histoire passée, puisque la butte-témoin se tient à l’avant du coteau qu’elle prolonge et à qui elle appartient. La proximité géographique assure la cohérence et la signification.
Je crois qu’il ne s’agit pas de ça, dans ce cimetière. Car le vestige demeure dans un lieu, mais s’éloigne dans le temps, comme si la butte-témoin s’avançait dans l’espace et abandonnait peu à peu le coteau qui l’avait vu naître.
L’ultime combattant des combats passés, venu témoigner sans paraître en avoir conscience, semblait indifférent à la cérémonie. Il était là parce qu’on lui avait demandé, mais je n’ai vu nulle part dans on visage une émotion quelconque. Nulle part, sauf au moment du départ quand, alors qu’il partait, on lui remit quelques provisions. Alors, la face s’éclaira. Cela seul, pour lui, avait du sens.
Terre dure que le Ouaddaï. Et ce bref moment m’enseigna qu’on n’est jamais qu’un passager. Et que la vérité de cette terre empêche qu’on la domine. Le vouloir n’est que folie et vanité. Et ce cimetière qui s’évanouissait enseignait que les vanités disparaissent dans le néant.
Olivier Kempf