Aristote au Mont Saint-Michel de S. Gougenheim
J'avais mentionné la parution de ce livre (ici et ici), et j'avais conclu en disant que je l'achéterai. Le croirez-vous ? Non seulement je l'ai fait, mais en plus je l'ai lu.
1/ Qui apprend-on ? que le Moyen-Âge européen n'a cessé de vouloir garder la filation culturelle avec la Grèce ; que par ailleurs, la filière méditerranéenne a surtout été le fait des chrétientés d'Orient, notamment des syriaques, qui ont été les conservateurs et les traducteurs des philosophes antiques ; qu'il a existé des écoles occidentales qui ont soit précédé, soit coexisté avec l'école de Tolède, réputée pour avoir réintroduit Aristote en Occident, et que parmi ces écoles, il faut surtout mentionner Jacques de Venise, très actif au mont Saint-Michel ; que l'islam ne s'est, au fond, pas vraiment intéressé au savoir grec ; qu'enfin, dans un dernier chapitre, l'auteur s'interroge sur la notion de civilisation.
Au total, un livre plaisant, assez facile à lire et qui permet une lecture à plusieurs niveaux : soit attentive et méticuleuse, grâce à un appareil documentaire développé et précis, signe d'une certaine rigueur de travail ; soit plus rapide pour passer les détails et s'accrocher aux principaux moments de la démonstration qui court au long de ces 200 pages.
2/ Est-ce un livre d'historien ? Ce fut une des questions de la polémique suscitée par ce livre. Les uns soutenant que Gougenheim n'était pas sépcialiste dela période et n'y connaissait rien (voir le billet de S Mantoux sur un autre ouvrage du même), l'auteur répondant qu'on lui prétait des arrières-pensées qu'il n'avait pas.
Je ne me prononcerai pas, mais remarque toutefois que cela renvoie aux débats classiques sur la fonction de l'hsitorien, et la notion d'histoire :
- l'histoire est-elle vraiment ce qui est advenu ? mais aolors, pourquoi sélectionner tel événement ou tel "fait" plutôt que tel autre ? cela signifie donc qu'il y a un travail de filtrage effectué par l'historien. Mais alors, comment garantir une objectivité, et en étant encore plus ambitieux, comment lui donner un caractère scientifique?
- Allons plus loin : à supposer que vous suiviez une méthode scientifique, est-ce que ce que vous allez dire est forcément vrai?
Problème des sciences sociales et de leur épistémologie. On y reviendra quand j'aurai lu Popper (Misère de l'historicisme), qui est à mon programme de lecture.
- Mais il est sûr que tout historien, quoiqu'il en ait, induit une certaine subjectivité qui peut conférer à l'idéologie. Et que surtout, la controverse faisant partie de la méthode scientifique en sciences sociales (et en sciences tout court), peut importe la polémique et les noms d'oiseaux qu'elle occasionne.
Toutes ces réflexions sur le travail de l'historien sont, vous l'aviez compris, tout à fait applicables au cas du géopoliticien.
Je citerai un extrait : "Ce type de réflexion est envisagé avec précaution par les historiens qui rechignent à porter des jugements d'ensemble, structurels, sur une civilisation donnée, de peur de paraître la doter d'une essence permanente sans tenir compte des changements et des ruptures. Las cabrioles à travers les siècles ou les continents sont le plus souvent néfastes à la connaissance scientifique. Le réel danger de "l'essentialisme" accompagne le pire piège dans lequel peut tomber l'historien, selon Lucien Fèbvre, l'anachronisme. Néanmoins, les permanences existent ou, tout au moins, les phénomènes de longue , voire très longue, durée. Ce sont de tels phénomènes dont on tentera ici de déceler l'existence". (p. 168). On croirait évoquée la question de la géohistoire... Là aussi, on y reviendra.
3/ Ce livre a déclenché une polémique. Pourquoi ? Parce qu'il articulait plusieurs propositions contradictoires. Explications simplificatrices (et donc sans guillemets) de l'histoire de dominations croisées :
Thèse : L'Occident a dominé le monde parce qu'il était plus intelligent, grâce notamment au savoir grec. Cette thèse a courru tout au long du XIX° et du début du XX° siècle, quand l'Occident n'avait pas de complexes.
Antithèse : Le savoir grec est parvenu en Occident grâce à l'islam, qui a lui même développé une brillante civilisation, et la prétendue domination intellectuelle de l'Occident n'est qu'un leurre destiné à habiller des instincts de domination.
Synthèse : C'est celle du livre. L'antithèse n'est qu'affaire de propagande (d'ailleurs, c'est une scientifique nazie qui l'a soutenue pour la première fois), l'Occident a développé lui-même sa supériorité intellectuelle grâce au savoir grec, ce qui ne justifie pas pour autant la colonisation etc.
Oui, je force outrageusement le trait, et les convaincus et les radicaux m'eng... pour avoir travesti leur pensée et surtout l'intime conviction qu'ils ont raison. Mais on voit bien toutefois pourquoi le livre a provoqué le débat.
4/ Car je prétends trouver trois "racines" à la civilisation "occidentale" (on se reportera à l'intéressante discussion sur la notion de racine, dans le chapitre 5 qu'il faut, à mon avis, lire en entier tant il est fécond).
Le lecteur remarquera qu'encore une fois je mets des guillemets à "Occident" : il est vrai que je me méfie de ce mot certes pratique mais qui pourrait, justement, être idéologisé. C'est d'ailleurs un des travers des supporteurs d'Huntington d'avoir dépassé la théorie géopolitique pour la transformer en ligne idéologique.
Donc, trois racines, et sans originalité :
- la religion judéo-chrétienne
- l'intelligence grecque qui, au-delà de la philosophie et des mathématiques, a permis une distanciation entre le sujet pensant et l'objet de ses considérations (l'esprit critique, en fait)
- le droit et la politique romaine
Après, on peut raffiner, disserter, nuancer, ajouter, ... Mais au moins, on sait d'où je pars.
5/ L'Occident, c'est donc l'esprit critique. Or, poussé à son terme, il se met à se tourner contre lui-même. C'est ainsi que j'explique (à la suite de Bruckner) la tyrannie de la repentance (voir fiche de lecture jointe). Dans le cas présent, on ne peut assumer une quelconque supériorité et, d'une certaine façon, on veut avoir le monopole de la peine. Et donc, dans l'excès d'abaissement dans lequel on se met, on discerne un orgueil encore plus grand et infatué.
Bref, l'antithèse énoncée plus haut se présente comme humble et respectueuse de l'islam qui doit être respecté. En fait, il s'agit d'un suprême orgueil qui abaisse, quand on y réflechit, plus encore l'islam : vous aviez tous les moyens de dominer intellectuellement le monde ; et pourtant, vous avez été dominé depuis la fin du XVIII° siècle et l'épuisement de l'empire ottoman.
Je crois qu'au contraire il faut dire à l'islam que, pour dépasser justement le recroquevillement mensonger de l'islamisme (n'injurions pas les musulmans, ne les assimilons pas à leurs extrémistes), il doit accepter l'esprit critique. Parce qu'il ne l'a pas produit par lui-même, ce qui n'est pas grave et n'invalide pas la "religion" en tant que telle, ni la civilisation qu'elle a produit.
Au fond, prétendre que l'islam était à la source de la domination occidentale revient à entretenir la notion de hirérarchie des civilisations. Une forme de racisme. Et ce n'est peut-être pas un hasard si c'est Sigrid Hunke (elle a adhéré au NSDAP en 1937) qui a lancé la thèse en 1960....
6/ Je vous conseille vraiment de lire les dernier chapitre, qui offre de très intéressantes réflexions sur les notions de civilisation, de racine, d'identité, d'autochtonie,....
En conclusion :
un livre polémique, et donc forcément superficiel
Mais qui a le mérite de faire réfléchir, en évitant les excès des deux bords.
On pourra consulter d'autres critiques :
favorables : ici ici,
défavorables : ici ou ici ou ici
On remarquera que Le Monde se tient prudemment au mileu, car c'est une chronique de RP Droit qui signala l'ouvrage dans LE Monde desLivres, tandis que P Assouline donne ici sa position.
Olivier Kempf