Clausewitz (Livre I, Chap.1, § 6&7)
Nous abordons maintenant un deuxième moment du chapitre sur la nature de la guerre. En effet, au cours des cinq premiers §, CVC s'était attaché à donner une définition et à mettre en valeur trois principes (qui donnaient lieu à trois interactions et trois extrêmes).
Le paragraphe 6 ouvre un nouveau moment, qui nous ménera au paragraphe 14 (sur les 28 § du chapitre, fondamental je le rappelle). Et le paragraphe 7 est le premier point de ce nouvau moment de la démonstration. Ce qui explique que je traite aujourd'hui les deux.
Paragraphe 6
De quoi s'agit-il donc ? d'évoquer les "modifications dans la réalité". En fait, de voir comment les principes évoqués jusque là ne peuvent s'appliquer en totalité dans la réalité.
Car s'il y a "la sphère abstraite du pur concept", "les forces laissées à elles-mêmes ne suivent d'autre loi que les leurs propres". CVC se méfie des "arguties logiques au fil conducteur vide de réalité", manière de dénoncer à nouveau les théoriciens de la guerre qui étaient ses contemporains. En effet, "l'esprit humain ne se soumet que malaisément à ce genre de rêvasserie logique", et "la volonté humaine ne tire jamais sa force des rêvasseries logiques".
Il est intéressant de noter cela au passage : pour CVC, la réalité n'appartient pas aux lois de la physique mais aux lois de la nature humaine. C'est l'humanité qui introduit une part d'aléatoire dans le concept. L'humanité avec son "esprit" et sa "volonté", encore une fois au singulier...
Or, "si nous passons de l'abstraction à la réalité" : voici l'objet de ce paragraphe de transition : introduire les modalités de ce passage, expliquer comment nous allons entrer dans la réalité. Il faut pour cela étudier :
" 1) que la guerre fût une action complétement isolée, éclatant comme un coup de tonnerre dans un ciel serein, et sans le moindre rapport avec la vie antérieure de l'Etat,
2) qu'elle consisstât en un acte décisif unique ou en une série d'actes décisifs simultanés,
3) qu'elle engendre un dénouement qui se suffise à lui-même, sans tenir compte de la situation politique qui s'ensuivra".
Ou encore, la guerre s'incarne que ce soit lors de son déclenchement, de sa conduite ou de sa conclusion.
Respectons cette divison de Clausewitz, pour lire le paragraphe suivant.
Paragraphe 7
Il s'intitule "la guerre n'est jamais une action isolée".
1/ CVC commence par remarquer qu' "aucun des antagonistes n'est une personne abstraite"
Cette notion de personne est intéressante, car elle renvoie à la distinction juridique classique entre personne physique et personne morale. Cela permet, enfin, de commencer à lever l'ambiguité jusque là conservée par Clausewitz au sujet de l'acteur de la guerre. Toutefois, CVC ajoute aussitôt : "cela vaut également pour la volonté", ce qui nous remet immédiatement dans l'ambiguité évoquée.
2/ Pour le reste, on ne peut qu'acquiescer quand CVC constate que "la guerre n'éclate pas subitement". Toutefois, CVC n'évoque pas l'ascension aux extrêmes qui conduit justement à la guerre, et qui paraît, pourtant, fondamentale. En effet, c'est cette "montée à la guerre" qui est essentielle et qui permet, parfois, d'éviter la guerre. Sinon, n'importe quel conflit dégénèrerait en guerre.
Qu'est-ce qui fait que justement des conflits ou des dissensions ne dégénèrent pas sytématiquement en guerre? Clausewitz ne répond pas à cette question, pas plus qu'il n'évoque, pour le moment, la question du seuil (voir mon billet sur la Géorgie). Or, celle-ci paraît pertinente aussi bien dans la "montée à la guerre" que dans la "conduite de la guerre". Peut-être CVC y reviendra ultérieurement.
Toujours est-il qu'il reste fort bref dans cette évocation de l'environnement de la guerre, ou du moins de son déclenchement (voir le point 9 de mon billet sur le § 2). Cette abstention confirmée traduit une gêne constante, me semble-t-il.
3/ CVC conclut ce court paragraphe par la phrase suivante : "A cause de l'imperfection de sa constitution, l'homme n'atteint jamais la perfection absolue, ce qui joue comme principe modérateur dans la rencontre des deux faiblesses dans la réalité".
- On ne parle plus d'acteur, de belligérant, de protagoniste ou d'antagoniste. Pour la première fois, CVC emploie le mot "homme" qui réunit à la fois l'individu et le collectif. Manière de dire que la guerre est inhérente à l'homme, que la guerre participe à la nature humaine.
- ensuite, CVC introduit brusquement la notion de "principe modérateur", ce qui semble répondre à notre remarque faite plus haut. Mais il n'en donne pas beaucoup plus : ni ce que signifie ce "principe", ni sur ses causes et ses effets.
- enfin, on ne peut qu'être très surpris par l'introduction du mot "faiblesse", qui apparaît comme aussi existentielle à l'homme que la "force", qui était jusque là le seul mot utilisé.
- Il faut alors comprendre que l'introduction simultanée, et sans explication, de ces trois mots n'est pas fortuite (d'autant qu'elle accompagne l'introduction de la "réalité"). Ou encore : si la guerre est inhérente à la nature humaine, celle-ci s'accompagne également de "modération" et de "faiblesse".
- Dernière remarque : il n'y a rien de suggéré sur les rapports de la faiblesse et du déclenchement des hostilités. Je vais être ici plus clair : la conscience de la faiblesse provoque la peur, et la peur peut provoquer l'hostilité, et l'ascencion aux extrêmes. Mais je suggère là des motifs possibles de déclenchement de la guerre, qui ne préoccupent pas Clausewitz.
NB : merci profondément à Thomas pour ses précieux commentaires (que je vous conseille de consulter) : qu'il continue à m'accompagner dans cette lecture.
Olivier Kempf
Le paragraphe 6 ouvre un nouveau moment, qui nous ménera au paragraphe 14 (sur les 28 § du chapitre, fondamental je le rappelle). Et le paragraphe 7 est le premier point de ce nouvau moment de la démonstration. Ce qui explique que je traite aujourd'hui les deux.
Paragraphe 6
De quoi s'agit-il donc ? d'évoquer les "modifications dans la réalité". En fait, de voir comment les principes évoqués jusque là ne peuvent s'appliquer en totalité dans la réalité.
Car s'il y a "la sphère abstraite du pur concept", "les forces laissées à elles-mêmes ne suivent d'autre loi que les leurs propres". CVC se méfie des "arguties logiques au fil conducteur vide de réalité", manière de dénoncer à nouveau les théoriciens de la guerre qui étaient ses contemporains. En effet, "l'esprit humain ne se soumet que malaisément à ce genre de rêvasserie logique", et "la volonté humaine ne tire jamais sa force des rêvasseries logiques".
Il est intéressant de noter cela au passage : pour CVC, la réalité n'appartient pas aux lois de la physique mais aux lois de la nature humaine. C'est l'humanité qui introduit une part d'aléatoire dans le concept. L'humanité avec son "esprit" et sa "volonté", encore une fois au singulier...
Or, "si nous passons de l'abstraction à la réalité" : voici l'objet de ce paragraphe de transition : introduire les modalités de ce passage, expliquer comment nous allons entrer dans la réalité. Il faut pour cela étudier :
" 1) que la guerre fût une action complétement isolée, éclatant comme un coup de tonnerre dans un ciel serein, et sans le moindre rapport avec la vie antérieure de l'Etat,
2) qu'elle consisstât en un acte décisif unique ou en une série d'actes décisifs simultanés,
3) qu'elle engendre un dénouement qui se suffise à lui-même, sans tenir compte de la situation politique qui s'ensuivra".
Ou encore, la guerre s'incarne que ce soit lors de son déclenchement, de sa conduite ou de sa conclusion.
Respectons cette divison de Clausewitz, pour lire le paragraphe suivant.
Paragraphe 7
Il s'intitule "la guerre n'est jamais une action isolée".
1/ CVC commence par remarquer qu' "aucun des antagonistes n'est une personne abstraite"
Cette notion de personne est intéressante, car elle renvoie à la distinction juridique classique entre personne physique et personne morale. Cela permet, enfin, de commencer à lever l'ambiguité jusque là conservée par Clausewitz au sujet de l'acteur de la guerre. Toutefois, CVC ajoute aussitôt : "cela vaut également pour la volonté", ce qui nous remet immédiatement dans l'ambiguité évoquée.
2/ Pour le reste, on ne peut qu'acquiescer quand CVC constate que "la guerre n'éclate pas subitement". Toutefois, CVC n'évoque pas l'ascension aux extrêmes qui conduit justement à la guerre, et qui paraît, pourtant, fondamentale. En effet, c'est cette "montée à la guerre" qui est essentielle et qui permet, parfois, d'éviter la guerre. Sinon, n'importe quel conflit dégénèrerait en guerre.
Qu'est-ce qui fait que justement des conflits ou des dissensions ne dégénèrent pas sytématiquement en guerre? Clausewitz ne répond pas à cette question, pas plus qu'il n'évoque, pour le moment, la question du seuil (voir mon billet sur la Géorgie). Or, celle-ci paraît pertinente aussi bien dans la "montée à la guerre" que dans la "conduite de la guerre". Peut-être CVC y reviendra ultérieurement.
Toujours est-il qu'il reste fort bref dans cette évocation de l'environnement de la guerre, ou du moins de son déclenchement (voir le point 9 de mon billet sur le § 2). Cette abstention confirmée traduit une gêne constante, me semble-t-il.
3/ CVC conclut ce court paragraphe par la phrase suivante : "A cause de l'imperfection de sa constitution, l'homme n'atteint jamais la perfection absolue, ce qui joue comme principe modérateur dans la rencontre des deux faiblesses dans la réalité".
- On ne parle plus d'acteur, de belligérant, de protagoniste ou d'antagoniste. Pour la première fois, CVC emploie le mot "homme" qui réunit à la fois l'individu et le collectif. Manière de dire que la guerre est inhérente à l'homme, que la guerre participe à la nature humaine.
- ensuite, CVC introduit brusquement la notion de "principe modérateur", ce qui semble répondre à notre remarque faite plus haut. Mais il n'en donne pas beaucoup plus : ni ce que signifie ce "principe", ni sur ses causes et ses effets.
- enfin, on ne peut qu'être très surpris par l'introduction du mot "faiblesse", qui apparaît comme aussi existentielle à l'homme que la "force", qui était jusque là le seul mot utilisé.
- Il faut alors comprendre que l'introduction simultanée, et sans explication, de ces trois mots n'est pas fortuite (d'autant qu'elle accompagne l'introduction de la "réalité"). Ou encore : si la guerre est inhérente à la nature humaine, celle-ci s'accompagne également de "modération" et de "faiblesse".
- Dernière remarque : il n'y a rien de suggéré sur les rapports de la faiblesse et du déclenchement des hostilités. Je vais être ici plus clair : la conscience de la faiblesse provoque la peur, et la peur peut provoquer l'hostilité, et l'ascencion aux extrêmes. Mais je suggère là des motifs possibles de déclenchement de la guerre, qui ne préoccupent pas Clausewitz.
NB : merci profondément à Thomas pour ses précieux commentaires (que je vous conseille de consulter) : qu'il continue à m'accompagner dans cette lecture.
Olivier Kempf
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