Clausewitz (Livre I, Chap. 1, § 15 et 16)
Nous avions laissé Clausewitz vouloir nous expliquer pourquoi la guerre suspend, parfois, les opérations. Une longue démonstration va suivre en effet, du § 15 au § 22, pour justifier que la guerre est un libre jeu de l’esprit. Mais pour cela, CVC a besoin de deux § où il va exposer la notion de polarité.
Le § 15 s’intitule « Où on prend en compte le principe de polarité »
Le § 16 s’intitule « L’attaque et la défense sont de nature différente et de forces inégales, elles ne sont donc pas des pôles opposés ».
Paragraphe 15
C’est un exposé succinct de ce principe que veut faire CVC ici, puisqu’il précise qu’il y consacrera un chapitre entier ultérieurement. L’idée est simple : jusqu’ici, on supposait la symétrie des intérêts des adversaires, ce qui pouvait supposer une certaine polarité : comme si les deux voulaient la même chose. Or, « dans une bataille, chacun des deux camps veut triompher : c’est là une polarité véritable car la victoire de l’un anéantit l’autre ».
Rien de bien compliqué jusque là. Clausewitz ajoute alors : « mais si nous parlons de deux choses différentes, qui possèdent un tiers terme en commun, ce ne sont pas ces choses mais leur rapports, qui entrent en polarité ».
On reste interdit devant cette phrase, que l’on a du mal à saisir. C’est pourquoi il faut passer au § suivant, qui va l’expliciter, en évoquant les notions d’attaque et de défense.
Paragraphe 16
En effet, « l’activité guerrière se divise en deux formes, l’attaque et la défense, dont nous montrerons par la suite qu’elles sont très différentes et de forces inégales ». Encore une fois, CVC est obligé de reporter des développements pour aller immédiatement à la conclusion qui lui sert ici, nécessaire dans ce chapitre sur la nature de la guerre.
Notons toutefois au passage le terme de « formes » de la guerre, qui mériterait probablement plus d’explications. De même, pourquoi « deux » seulement ? uniquement par esprit de système ? ou pour arriver à démontrer cette polarité complexe, différente de celle initialement entrevue ?
CVC dit alors : « La polarité réside donc dans ce à quoi toutes deux
[l’attaque et la défense] se rapportent, la décision et non dans l’attaque et la défense elle même ».
Le mot important est ici « décision ». Or, il équivaut au terme de victoire. La polarité réside, si l’on suit bien CVC, dans l’opposition victoire-défaite, et non dans l’opposition attaque-défense. On retombe dans quelque chose qui paraissait assez simple, dès le § 15 (la victoire de l’un anéantit l’autre).
Dans la construction logique de ces deux §, on reste donc un peu interdit. Il est probable que cette démonstration se rapporte à des polémiques du temps de Clausewitz, qui s’attachaient à une mécanique de la guerre au lieu d’en apercevoir les principes supérieurs. C’est pourquoi il m’a paru nécessaire de noter au passage la notion de « formes » de la guerre, qui paraît dans le contexte surprenante, sauf à y voir une concession faite par CVC à ses débatteurs. Les historiens des idées confirmeront, ou pas, cette interprétation.
De même, l’opposition victoire-défaite pourrait, aujourd’hui, être questionnée. S’il s’agit à l’évidence de l’alternative la plus simple, on peut imaginer d’autres formules : le nul, tout d’abord (la guerre s’arrête sans vainqueur, ni à la bataille, ni politique), ou, dans le cas de guerres d’alliance ou de guerres se déroulant sur des pays tiers, des systèmes avec un vainqueur, des nuls et des battus. L’histoire a, depuis CVC, montrer des exemples de ces nouvelles situations complexes. Mais la complexité n’invalide pas le schéma initial, tout comme Einstein n’invalide pas Newton, mais permet de le dépasser.
Or, la principale conclusion de CVC dans ces deux paragraphes est sa démonstration que l’important n’est pas l’objectif militaire (telle ville, telle position) ni même la forme choisie (attaque ou défense), mais dans l’objectif supra-militaire, qui est la décision, bien plus que la victoire. Par ce mot de décision, Clausewitz nous introduit au politique.
Olivier Kempf