Résilience et psychologie des foules
Cela fait plusieurs fois que je fais part de mon scepticisme envers le concept de résilience (voir ici). Pourtant, des esprits aussi éclairés que Joseph Henrotin (ici) ou François Duran (ici) ou SD (ici) continuent de s’y intéresser avec faveur.
Il me semble donc nécessaire de revenir sur le sujet.
1/ C’est un concept en vogue, d’abord dans le monde civil chez qui la stratégie ne signifie rien. Or, dans ce contexte, la résilience est d’abord un constat : chez certains individus, confrontés à des traumatismes psychologiques importants, on remarque une capacité à surmonter cet obstacle alors que d’autres y succombent et s’y enferrent. Ainsi la résilience est d’abord une étude de cas, une casuistique. Si ça a donc les caractères d’une théorie, c’est d’une théorie descriptive. Mais on voit mal qu’elle puisse devenir une théorie prescriptive ou normative, qui obéirait à un schéma expérimental : « pour obtenir tel résultat, il faut conduire telle action ». Si j’ai bien compris ce que j’en ai lu. Se pose dès le départ la question de l’instrumentalisation de la résilience.
2/ De même, la résilience décrit des cas de psychologie individuelle : on voit mal comment passer à une psychologie collective, celle des sociétés. Or, c’est bien le but des débats stratégiques sur la notion de résilience. Admettons toutefois que ce passage ait un sens, même s’il faudrait le questionner.
3/ Ces débats se fondent, implicitement, sur un présupposé démocratique que l’on peut écrire ainsi : l’assentiment populaire permettrait la continuité de la guerre. Si la population est d’accord, on poursuit la guerre ; sinon, on la cesse. D’où l’intérêt de la résilience : quelle que soit la frappe collective sur la population (d’autant plus intéressant en ces temps de terrorisme), si on réussit à obtenir une résilience, on continue la guerre.
Mais la guerre a pour objet de contraindre la volonté de l’adversaire. Or, qui est en l’espèce l’adversaire ? le dirigeant, ou le peuple qui le soutient ? Le présupposé démocratique tient que c’est le peuple. Rien n’est moins sûr.
On pourrait d’ailleurs faire cette remarque aux terroristes, car en attaquant le peuple, ils espèrent obtenir satisfaction politique, ce qui repose là aussi sur un présupposé démocratique : paradoxe qu’il est amusant de relever au passage….
La théorie de la résilience rejoint ainsi celle des « info ops », et se fonde sur un prémisse partagé : c’est la volonté collective qui est déterminante. Chose que l’on retrouve dans de nombreux CDG stratégiques (voir par exemple ici, mais aussi tous les billets précédents) : « le CDG ennemi réside dans le soutien de la population à ses dirigeants ».
Or, ce présupposé est possible, il n’est pas généralisable. Car si l’assentiment collectif est toujours un facteur de la décision politique, il est en fait rare qu’il en soit le facteur décisif et ultime. Et bien souvent, celui-ci se trouve dans le « décideur » politique.
4/ En fait, la seule façon de trouver une fonction opératoire à la résilience consiste à revenir à Gustave Le Bon. Horresco referens. Mais j’en tire le titre de mon billet.
En effet, résilience et « opérations d’influence » sont les deux aspects, défensif et offensif, d’un même intention : la manipulation des foules. Ou, en d’autres termes et pour ne pas se cacher derrière son petit doigt, la propagande.
Contrairement à une idée reçue, la propagande n’est pas le privilège des dictatures. En temps de guerre, tous les régimes utilisent la propagande. La démocratie comme les autres. Si donc la résilience a un côté opératoire, utilisable, cela revient à nier le présupposé démocratique sur lequel elle repose, car cela veut dire que l’on va pouvoir influencer la prise de décision « démocratique ». Joli paradoxe au passage.
Car au fond, l’intérêt actuel pour la résilience tient au fait que c’est un mot poli et bien élevé, un mot convenable (tout comme « opérations d’influence » sonne mieux que « guerre psychologique ») ; et que surtout, nous sommes en temps de paix –ou de demi-guerre.
5/Mais il s’agit bien d’une forme dégradée de propagande. Or, il faut bien reconnaître que celle-ci a toujours une part d’efficacité. Au fond, ce ne sont pas les foules qui, par on ne sait quel hasard, supportent des drames (et d’ailleurs, il faudrait me citer le cas de foules qui ne supportent pas un drame et qui causent des retournements guerriers – la chute d’Aznar étant plus due à son mensonge politique qu’à la guerre d’Irak). Les foules supportent tout. Et elles sont aidées en cela par la propagande. Quel que soit le régime, démocratique ou non. Que la propagande soit dure, ou douce (car il y a des formes de propagande douce…).
6/ Résumons nous : la résilience partage avec le terrorisme l’hypothèse démocratique que la psychologie des foules détermine la décision collective et donc la décision politique. Mais en évoquant la psychologie des foules, on l’instrumentalise.
Soit donc la résilience collective est le fait du hasard : comme dans les cas individuels, on ne sait comment ça intervient ;
Soit la résilience collective est systématique : une société supporte tout, et en fait il n’y a pas de cas de non-résilience ;
et dans ces deux cas, le débat est un peu vain.
Soit enfin, entre ces deux extrêmes, la résilience dépend des circonstances, et une action sur ces circonstances permet d’infléchir le résultat dans un but souhaité :
mais dans ce cas, on accepte la propagande, et disons le tout net.
Olivier Kempf